Armstrong, la dernière bordure

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Sous le coup d’une enquête disciplinaire ouverte par les autorités antidopage américaines, le septuple vainqueur du Tour de France n’a jamais été aussi près de chuter de son piédestal. A 40 ans, il ne parait plus en mesure de s’en sortir.

Lance Armstrong, 40 ans et les vrais ennuis qui commencent

Lance Armstrong, 40 ans et les vrais ennuis qui commencent

Pourquoi l’enquête de l’USADA marque-t-elle un tournant ?
C’est la première fois qu’une enquête sportive est ouverte à l’encontre de Lance Armstrong. La justice civile américaine avait tenté de trouver traces de malversations financières mais s’était cassé les dents, concluant à un non-lieu en février 2012. Il y a eu des preuves d’irrégularités dans les échantillons du Tour 1999, révélées par le quotidien L’Equipe en 2005, mais qui n’ont pas donné suite. D’anciens coureurs ont déclaré qu’Armstrong, positif à l’EPO sur le Tour de Suisse 2001, avait bénéficié de la complaisance des instances internationales. A chaque fois, le coureur avait nié en bloc. Cette fois, l’USADA avance armée d’un dossier nourri de l’enquête des Fédéraux, et de celle concernant Floyd Landis, ancien partenaire du Texan à l’US Postal, déchu de sa victoire sur le Tour 2006.
« J’ai rencontré le président (de l’USADA) au début de l’année qui m’a dit qu’il était en possession d’éléments sérieux », raconte Pierre Bordry, patron de l’AFLD de 2005 à 2010. Il s’est passé beaucoup de choses depuis l’affaire Landis, les gens parlent. » « Armstrong  a toujours refusé de s’expliquer sur les résultats du Tour 1999, affirme Jean-François Lamour, ancien ministre des Sports et ex-candidat à la présidence de l’AMA, Il faut que justice sportive soit faite. » Pour Pierre Ballester, auteur en 2006 de « L.A. Confidentiel », une enquête sur les pratiques dopantes d’Armstrong, « c’est le début d’un aboutissement ». Quand Bordry a rendu les clefs de l’AFLD fin 2010, Armstrong a tweeté « Adieu Pierre ». L’intéressé lui a répondu qu’il n’avait pas dit adieu à l’antidopage américain…

Peut-il perdre ses titres ?
Suspendu par l’USADA de toute compétition, Armstrong ne participera pas à l’Ironman de Nice le 24 juin, qualificatif pour l’Ironman d’Hawaii d’octobre auquel rêvait de participer l’ex-Boss des pelotons. Une interdiction qui écorne l’image de l’Américain, reconverti dans le triathlon, et de sa fondation Livestrong pour la lutte contre le cancer. « Ça lui permettait d’exister, c’est un coup dur pour lui et pour ses partenaires », analyse Ballester. Mais plus grave, et là on touche aux années de gloire d’Armstrong, « Lance » peut-il être le prochain sur la liste des vainqueurs de la Grande Boucle déchus après Contador en 2010 ou Landis en 2006 ?
Cela semble compliqué à prédire car prévaut en France le principe de prescription pour les faits antérieurs à 8 ans. « Il peut éventuellement se voir déchu de ses titres, la seule limite est le respect du délai de prescription », confirme Bruno Genevois, patron de l’AFLD. En clair, l’Américain pourrait perdre le titre 2005, son dernier, mais conserver les six autres de 2004 à 1999. Mais il reste à savoir si les Etats-Unis appliquent la loi. Si ce n’est pas le cas, ce sera à l’UCI de trancher, après avoir été saisi par les Américains, via l’AMA. En cas de destitution, Armstrong peut faire appel devant le TAS. Si la décision est entérinée, ASO le raye alors des tablettes. Un sacré sac de nœuds qu’il sera difficile et long de démêler. « S’il est convaincu de dopage, il appartiendra à l’UCI de se prononcer, mais ce qu’on peut déjà dire, c’est que le cas ne s’est encore jamais présenté », note Bordry.
 

Bruyneel et RadioShack exclus du Tour ?
Selon nos informations, la formation RadioShack pourrait être interdite de départ du prochain Tour de France, son manager, Johan Bruyneel, ayant été accusé par l’USADA d’avoir mis en place avec Lance Armstrong des pratiques dopantes de 1998 à 2011. La direction du Tour, plombée par le précédent Contador l’an dernier, réfléchirait actuellement à exclure la formation américaine et son encombrant directeur sportif pour atteinte à l’image du Tour. « RadioShack ou RadioChoc ? », ironise Ballester. En 2009, ASO s’était cassé les dents pour avoir jugé indésirable Tom Boonen, positif à la cocaïne deux mois plus tôt, avant de se voir sommé de réintégrer le Belge de la QuickStep par les juges de la Chambre arbitrale du CNOSF. La voie est donc étroite. Là encore, la balle est dans le camp des organisateurs et de l’UCI.
Contacté, ASO et le directeur du Tour de France, Christian Prudhomme, n'ont pas souhaité confirmer ou infirmer l'information. « La direction ne commente pas l'affaire en cours puisqu'à l'heure actuelle, il s'agit juste de l'ouverture d'une enquête, nous a-t-on déclaré. Aucune déclaration ne sera donc faite tant sur le volet Armstrong, que Bruyneel ou RadioShack. Si une décision devait être prise, elle le serait sous l'égide et selon les règles de l'UCI. » Des rebondissements sont à attendre de ce côté-ci dans les prochains jours.

Le Tour 2012 est-il d’ores et déjà plombé ?
« On préfèrerait une meilleure entame pour le Tour, son image va être encore écornée, regrette Lamour, mais en 1999 on se demandait déjà si l’affaire Festina n’allait pas tuer le Tour… » Les organisateurs se seraient évidemment passés d’une telle publicité, à quinze jours du Grand Départ à Liège. Mais pour Ballester, les fautifs sont aussi les victimes. « Ils sont incorrigibles ! Bjarne Riis, qui a avoué avoir gagné le Tour 1996 en se dopant, dirige les rênes d’une équipe majeure (Saxo Bank), les liens de consanguinité sont toujours là », déplore le journaliste. « Il faut trancher, soit il est dopé, soit il ne l’est pas, c’est toujours ce que j’ai voulu savoir quand j’étais à la tête de l’AFLD, regrette Bordry. Il faut arrêter de faire porter sur les coureurs et le Tour de France des soupçons. » « Le sport doit rester préservé de toute dérive », conclut Lamour.  

Que dit l’UCI ?
Comme à son habitude, l’instance du cyclisme internationale ne s’exprime que par communiqués sibyllins. « L’UCI confirme qu’elle a été informée par l’USADA de la décision de celle-ci d’ouvrir des procédures antidopage à l’encontre d’un certain nombre de membres d’entourage de coureur ainsi que d’un coureur cycliste.(…) L’UCI ne se livrera à aucun commentaire à ce stade de la procédure », écrivait mercredi tard dans la soirée son service de presse. L’attentisme à Aigle ne pourra pas éternellement résister aux questions soulevées par l’enquête ouverte outre-Atlantique. Qu’il s’agisse du palmarès d’Armstrong ou de la présence de Bruyneel sur le prochain Tour, l’UCI devra sortir du bois. « C’est à l’UCI de prendre ses responsabilités, on a vu des moments où elle avait du mal à le faire, s’inquiète Lamour. Je me souviens de cette affaire de 2005, j’aurais aimé que la fédération internationale aille beaucoup plus loin, ça n’avait pas été le cas. »

Louis Chenaille (avec C.G.)