Rogge : « Je souhaite que la France soit candidate aux Jeux d’été »

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DOCUMENT RMC Sport - RMC Sport a rencontré en exclusivité le président du CIO, le 4 juin à Lausanne. Après Athènes et Pékin, le Belge vivra ses derniers Jeux d’été à Londres. Un retour à une certaine tradition, alors que le mouvement sportif...

Jacques Rogge, président du CIo depuis 2001, aura un successeur en septembre 2013

Jacques Rogge, président du CIo depuis 2001, aura un successeur en septembre 2013

Jacques Rogge, vous êtes l’homme qui a annoncé la victoire de Londres contre Paris (54 voix contre 50 au 4e tour) le 6 juillet 2005 à Singapour. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?

La presse avait anticipé la victoire de la France et au moment où je me présente avec l’enveloppe, je vois tous les journalistes devant la délégation française. Quand je lis « Londres », tous les journalistes courent de l’autre côté de la salle pour couvrir les Anglais. C’est un jeu cruel parce que c’est une compétition sportive où il n’y a qu’une médaille d’or. Paris n’a pas gagné, mais réaliser pratiquement la moitié des voix des membres du CIO est un bel exploit.

La France reste malgré tout sur une série de quatre échecs, le dernier étant Annecy 2018…

Ecoutez, Rio a fait trois candidatures consécutives, Pyongchang a fait trois candidatures successives… Souvent la persévérance paye. Il n’y a pas de mal endémique franco-français. Il aurait été très difficile de battre Pékin en 2001 pour les Jeux de 2008 parce qu’il y avait une attente du mouvement olympique de pouvoir aller dans le pays le plus peuplé au monde. Vous avez gagné Albertville (en 1992), il n’y a pas de raison de croire que les Français sont moins capables que d’autres de recueillir un soutien.

On a vu le poids qu’a eu Sebastian Coe dans le succès des Anglais. Les sportifs doivent-ils être aux avant-postes des candidatures ?

Oui, bien sûr. Nous avons besoin du soutien des autorités publiques, mais la candidature doit être portée par des gens issus du sport, et vous en avez beaucoup en France qui sont capables de porter de belles candidatures. Regardez ce que Bernard Lapasset a fait avec la Coupe du monde de rugby en 2007, c’était remarquable. Regardez Jean-Claude Killy, un champion emblématique, qui a fait une formidable équipe avec Michel Barnier en 1992.

La France doit-elle être candidate aux prochains Jeux d’été en 2024 ?

Je ne vous étonnerez pas en vous disant que je le souhaite. Le CIO souhaite des candidatures fortes émanant de grands pays du sport.

La langue française a-t-elle toujours sa place comme langue olympique ?

C’est la langue historique, celle de Pierre de Coubertin, c’était longtemps la langue du CIO avant de passer au bilinguisme français-anglais. Je suis très attaché à la défense du français, même si je suis flamand (rires).

Pourquoi avez-vous refusé une minute de silence en souvenir de Munich 1972 ?

(Emu) J’étais athlète à Munich (trois participations en 1968, 1972 et 1976 aux épreuves de Finn, en voile, ndlr), j’ai ressenti l’horreur que nous avons vécue à ce moment-là. J’ai hésité très longtemps avant de continuer la compétition, parce que j’ai envisagé de rentrer à la maison devant la futilité du sport. Finalement, comme 90% des athlètes j’ai continué, et on a bien fait parce que c’eut été donné la victoire aux terroristes, et c’eut été peut-être la fin des Jeux Olympiques et je ne vous parlerais pas aujourd’hui. Le CIO a constamment honoré la mémoire de ses frères israéliens. Nous avons bâti un mémorial  à côté du stade de Munich, j’étais présent au 25e anniversaire. En 2001, lors de mon élection, j’ai participé à l’inauguration d’un mémorial dans l’aéroport militaire où les athlètes ont été tués… Pendant les Jeux Olympiques, nous allons commémorer l’évènement avec les athlètes israéliens.

Que faire face aux pays qui ne veulent pas envoyer de femmes aux Jeux ?

A Atlanta en 1996, il y avait 16 pays qui n’avaient pas d’athlètes féminines. Nous avons fait une action de longue haleine pour les persuader d’envoyer des femmes. Aujourd’hui, ça a été réduit à 3 pays (Arabie Saoudite, Qatar, Brunei, ndlr), et j’ai bon espoir qu’il y ait une participation de tous les pays à Londres. Exclure, sanctionner, suspendre, renvoyer, n’est pas une solution.

Faut-il boycotter les athlètes syriens ?

Les athlètes syriens n’ont aucune responsabilité dans l’horreur actuelle de leur pays, il n’y a pas de raison qu’ils ne soient pas aux Jeux Olympiques. Je ne sanctuarise pas les JO, mais je demande à ce que chacun prenne ses responsabilités. Nous avons les nôtres : lutter contre le dopage, la tricherie, les matches truqués… Aux politiques et aux diplomates de prendre leurs responsabilités dans la conduite du monde. Il ne faut pas demander au sport de le faire à leur place.

L’Afrique verra-t-elle un jour les Jeux ?

C’est notre souhait, nous voulons une bonne candidature africaine. Ce sera au plus tôt pour les Jeux de 2024. Je crois que dans un horizon de 10 à 20 ans, il y aura des Jeux en Afrique. Le gouvernement qui organisera les JO n’aura pas la même vision à long terme que peuvent avoir d’autres pays plus aisés. Londres a investi dans le développement urbain pour plusieurs générations en développant la partie Est de la ville. Une candidature africaine n’a peut-être pas ces besoins. Nous veillerons à ce que les candidatures ne soient pas trop chères.

Etes-vous choqué par la course à la naturalisation d’athlètes, souvent issus de pays émergents au bénéfice de pays riches ?

Il y a des raisons légitimes de changer de nationalité, ça peut être le mariage ou des situations familiales. Tony Parker est né en Belgique, mais il fait la gloire de la France en basket, parce qu’il avait la double nationalité et qu’il a choisi la française.  Ce que nous n’aimons pas, c’est l’achat d’athlètes par certaines fédérations moyennant grosses finances. On peut comparer ça aux transferts en football. Nous essayons de freiner ça, mais il y a des lois à respecter.

A propos de lois, de nombreux sportifs critiquent les nouvelles règles de géolocalisation qu’ils jugent trop contraignantes, voir liberticides. Que leur répondez-vous ?

Les athlètes doivent être repérables. Ou bien ils adhèrent à la méthode et ils disent où ils se trouvent, ou bien c’est toute la crédibilité du sport qui disparait. On ne croira plus aux résultats. Ils doivent comprendre que malheureusement le sport est victime d’une suspicion de dopage, et la meilleure façon de dissiper cette suspicion est d’être d’accord avec les contrôles. L’athlète qui dit « Je ne veux pas qu’on sache où je suis » amène la suspicion. 

Faut-il punir plus sévèrement les dopés ?

On étudie cela dans le cadre de la réforme du Code mondial antidopage qui s’appliquera à partir de 2015. On réfléchit à la possibilité d’appliquer des sanctions plus lourdes pour une première infraction. Mais il faut être prudent. Faut-il punir pour 4 ans pour une erreur de manipulation d’un médicament ? Non. Faut-il le faire pour l’EPO et les anabolisants ? Oui. Nous allons vers un alourdissement des sanctions pour une première infraction, mais il faudra être juste.

Vous avez fait du combat contre les paris illégaux, l’une de vos priorités de ces dernières années. La menace est-elle si grande ?

Oui, les paris illégaux sont d’un grand danger pour le sport mondial. A Londres, on sera très vigilant. On va observer toutes les épreuves sportives comme nous l’avons fait à Pékin. Dès qu’il y aura suspicion de manipulation, nous ouvrirons une enquête sportive. S’il y a fraude, nous demanderons aux opérateurs de paris de nous donner des informations. On travaillera avec l’autorité de régulation du pays (Gambling commission, ndlr) et avec Interpol, parce que la manipulation de matches est le fait de réseaux mafieux qui font du blanchiment d’argent. Des résultats peuvent être annulés pour cause de dopage, il en sera de même en cas de fraude.

Propos recueillis par Louis Chenaille et Julien Richard, à Lausanne