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MMA: les combattant(e)s de l’UFC sont-ils sous-payés, comme l’affirme Jake Paul?

Youtubeur star, Jake Paul enflamme le milieu pugilistique avec ses "combats" professionnels qui rapportent gros et ses provocations envers le monde du MMA. Le garçon vient même de s’en prendre au patron exécutif de l’UFC, Dana White, pour lui reprocher de mal rétribuer ses athlètes. Un point sur lequel il est difficile de lui donner tort. Explications.

Bienvenue dans le monde du MMA, Jake Paul. Une semaine après avoir mis KO l’ancien combattant UFC Ben Askren dans un combat de boxe, le Youtubeur star a pu mesurer sa cote de popularité auprès des fans de l’organisation américaine en se rendant dans les tribunes de la VyStar Veterans Memorial Arena de Jacksonville, en Floride, où il était venu assister à l’événement UFC 261 marqué par la démonstration du champion des welters Kamaru Usman face à son challenger Jorge Masvidal, laminé d'un KO foudroyant. Au programme? Un chant insultant de la foule pour l’accueillir, une confrontation verbale intense avec Daniel Cormier (ancien champion des lourds et des lourds-légers devenu consultant pour le diffuseur américain ESPN) et quelques mots bien critiques de la part de Dana White, patron exécutif de l’UFC, en conférence de presse.

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Un dernier point qui a poussé celui qui enflamme les discussions dans la boxe depuis qu’il enchaîne les "combats" qui se vendent comme des petits pains en pay-per-view et qui n’hésite jamais à défier des représentants du MMA à prendre la plume sur les réseaux sociaux pour s’en prendre à White. Après avoir accusé (à raison) le boss de l’UFC d’avoir tout fait pour faciliter une victoire de Ben Askren face à lui, et lui avoir rappelé qu’il avait affirmé vouloir parier un million de dollars sur sa défaite, Jake Paul l’a attaqué sur un point très souvent reproché (à raison aussi) à l’UFC et sa direction : le niveau de rémunération des gladiateurs de la cage.

Question de structure

"Après mon troisième combat, j’ai été déjà plus payé que n’importe quel combattant dans l’histoire de l’UFC, avance-t-il sans fournir le moindre début de preuve. Peut-être est-il temps de payer tes combattants de façon équitable? Pas étonnant qu’ils veuillent tous faire de la boxe. (…) Pourquoi les combattants UFC sont-ils sous-payés par rapport aux boxeurs? Pourquoi ai-je pris plus dans mon troisième combat que n’importe qui à part deux combattants UFC (Khabib et Conor) dans l’histoire? Je sais pourquoi..." Idéal pour lancer le débat et faire un peu de pédagogie : alors, il a raison ou pas? Et comment (et combien) sont payés les combattant(e)s de la principale organisation de MMA?

Les grandes stars et les plus gros talents du noble art comme Saul "Canelo" Alvarez ou Anthony Joshua touchent plus au niveau des bourses garanties que leurs homologues de l’UFC… alors que les pay-per-views de cette dernière sont désormais très souvent plus regardés. Question de structure. Si la boxe fonctionne comme un marché libre avec différents promoteurs et différentes fédérations qui sont en concurrence et des boxeurs qui ne sont pas des employés d’une organisation même s’ils peuvent signer un contrat à plusieurs combats avec un diffuseur, sans oublier une loi américaine qui protège financièrement les boxeurs (le Muhammad Ali Boxing Reform Act), l’UFC est une ligue privée et fermée qui détient tout pouvoir sur la façon dont sont rémunérés ses athlètes.

Ces derniers sont des travailleurs indépendants qui signent des contrats – renégociables, bien sûr – pour un nombre défini de combats avec un montant fixe pour chaque apparition dans l’octogone. L’échelle, qui n’est pas fixe car il peut y avoir des exceptions selon le statut de chacun, commence de 10.000 à 30.000 dollars le combat pour les nouveaux membres de l’UFC avant deux autres étages: un deuxième niveau entre 80.000 et 250.000 dollars le combat pour les athlètes de milieu de peloton et un troisième entre 500.000 et 3.000.000 (voire plus) pour les champions et les stars. Il faut rajouter, pour les deux premiers niveaux, un bonus de victoire. En gros, si vous combattez pour 50.000 dollars et sortez vainqueur, on rajoute 50.000 dollars en plus à votre chèque.

Gane à 105.000 dollars en "main event"

Il y a aussi des bonus distribués à chaque événement, pour les "combat de la soirée" et "performance de la soirée", à hauteur de 50.000 dollars chacun. Depuis le partenariat avec Reebok lancé en 2015 et qui a permis de quitter l’époque où chaque combattant venait dans la cage avec ses propres sponsors sur ses habits et/ou sur la bannière dans son coin, un deal poursuivi avec la marque française Venum depuis le début du mois d’avril, un système de bonus basé sur l’ancienneté dans l’organisation mais aussi sur un bon comportement lors de la "fight week" (semaine du combat) permet de mettre un peu de beurre dans les épinards: 42.000 dollars pour un champion qui défend sa ceinture, 32.000 pour un challenger pour un titre, 21.000 pour un athlète qui compte 21 combats ou plus à l’UFC et ainsi de suite jusqu’à 4000 pour un athlète qui débute dans l’organisation ou présente entre un et trois combats à l’UFC, des montants tous en (légère) augmentation depuis l’arrivée de Venum.

Exemple? Pour sa cinquième sortie à l’UFC mais son premier "main event" (combat principal), fin février face à Jairzinho Rozenstruik, le Français Ciryl Gane a touché officiellement 105.000 dollars: 50.000 pour combattre, 50.000 pour sa victoire, 5000 de bonus sur l’ancienneté. Sur la même carte, l’Américain Alex Caceres, pourtant pas classé chez les plumes alors que Gane appartenait déjà au top 10 des lourds mais qui montait pour la vingt-quatrième fois dans l’octogone de l’UFC où il a commencé en 2011, a de son côté pris 148.000 dollars: 64.000 pour combattre, 64.000 pour sa victoire et 20.000 de bonus ancienneté. Son adversaire battu, son compatriote Kevin Croom, qui combattait pour la deuxième fois seulement à l’UFC, a pour sa part récolté 15.500 dollars (12.000 pour combattre, 3500 de bonus à l’ancienneté sous l’ancienne grille avec Reebok).

Résultat de tout ça? En 2020, le combattant UFC "moyen" a gagné 147.965 dollars, avec 38% de l’effectif qui a touché un montant à au moins six chiffres. Sur les quatorze combattants qui ont détenu une ceinture (champions intérimaires compris) sur cette année 2020, la moyenne monte à 1.001.071 dollars avec au sommet un certain Khabib Nurmagomedov, qui a récolté 6.090.000 dollars pour son seul combat de l’année, son dernier en carrière, en octobre face à Justin Gaethje. Ce qui reste loin de la bourse garantie à 20 millions de dollars Canelo pour sa seule apparition dans un ring en 2020 face à Callum Smith. En boxe, si aucun calcul précis n’existe, la moyenne pour les champions du monde des catégories tournerait entre deux et cinq millions de dollars par combat, mais les écarts peuvent être énormes entre deux détenteurs d’une ceinture.

A une échelle beaucoup plus basse, les boxeurs professionnels "moyens" se situeraient entre 22.000 et 51.370 dollars par an. Moins que la moyenne UFC – où il faut tout de même noter que les femmes sont mis au niveau des hommes sur la rémunération, ce qui est très loin d’être le cas dans la boxe – mais sans doute encore au-dessus de celle du MMA dans son ensemble si on prend en compte toutes les organisations à travers la planète. Dans les deux cas, certains débutants doivent se contenter de quelques centaines de dollars pour mettre leur intégrité physique en jeu dans le ring et le grand écart entre les grands noms et la base est abyssal. Comme les grandes stars du noble art, celles de l’UFC peuvent également profiter de "points de pay-per-view", un pourcentage sur les ventes de la soirée en paiement à la séance qui fait beaucoup grimper leur chèque. Les champions en bénéficient, comme d’autres athlètes habitués au main event.

Problème? Ces montants restent secrets et l’UFC ne révèle pas publiquement quels combattants en bénéficient. Difficile, donc, de savoir combien cela rapporte aux combattants. Mais on peut croire McGregor – dont le plus gros chèque reste son incursion dans la boxe face à Floyd Mayweather, le businessman absolu du noble art qui a accumulé les millions grâce à une fin de carrière où il avait pris le risque d’être son propre promoteur – quand il annonce gagner plusieurs dizaines de millions sur chacun de ses derniers combats dans la cage… Le constat est implacable: il faut savoir "se vendre", dans tous les sens du terme, le sportif comme le reste, pour toucher à l’UFC le jackpot promis aux plus grands boxeurs de la planète. Une notoriété qui permet également de développer d’autre business ou de se dégoter des sponsors personnels, comme a su si bien le faire la superstar irlandaise.

La "fleur" faite à Drakkar Klose

On l’a vu, le pouvoir exercé par l’UFC – qui peut vous enlever jusqu’à 30% de la bourse pour une pesée ratée – est total. Après hésitation, l’organisation américain a ainsi décidé de payer l’argent "pour combattre" de Drakkar Klose quand il a vu son combat contre Jeremy Stephens être annulé au dernier moment il y a quelques jours après avoir été blessé en étant poussé par son adversaire à la pesée. Un choix à sa guise qui aurait pu faire mal au combattant s’il avait été dans l’autre sens. Pour conclure, et pour mieux comprendre, le principal reproche fait à l’UFC sur le plan de la rémunération de ses athlètes touche au pourcentage des gains sur un événement qui leur est reversé. Si différents chiffres circulent, il n’est a priori pas bien haut par rapport aux sommes générées.

Le Bellator, deuxième organisation de MMA à travers la planète, lâcherait par exemple beaucoup plus. Ce qui n’empêche pas de douter quand Corey Anderson, ancien combattant UFC passé au Bellator, lâche sur les réseaux sociaux: "En deux combats au Bellator, j’ai touché le double de ce que j’ai pris en quinze combats (onze victoires, deux bonus) à l’UFC". S’il dit vrai, ce dont on peut vraiment douter vu les bourses pratiquées par son organisation, alors la possibilité de prendre des sponsors personnels au Bellator est une immense plus financier et les combattants UFC peuvent maudire les deals avec les équipementiers Reebok puis Venum. Mais alors, que faire pour permettre aux combattants UFC d’être mieux payés, ou en tout cas à leur juste valeur? Un Ali Act version MMA aiderait sans doute, mais il modifierait tout dans le milieu (l’UFC n’aurait plus le droit de sanctionner un combat pour un titre en tant que promoteur, il faudrait une entité au-dessus).

Il faudra sans doute un syndicat des athlètes, comme il peut y avoir en NBA ou en NFL, pour présenter une force collective dans les négociations. Il faudra peut-être aussi que les stars prennent la chose en mains, à l’image de l’ancien roi des lourds-légers Jon Jones qui refuse d’être payé moins que ce qu’il entend pour monter affronter le champion des lourds Francis Ngannou. Même s’il a démenti sur les réseaux, Jones aurait demandé 30 millions de dollars. Irréel répond White. On a juste envie de lui rappeler que Canelo a pris 20 millions, avant les points de pay-per-view, pour affronter Smith. Dans un monde idéal, ou peut-être juste normal, l’un des meilleurs combattants de l’histoire du MMA devrait pouvoir s’en approcher pour un défi XXL face à la terreur camerounaise qui rapporterait très gros à l’UFC. Il faut bien l’avouer: Jake Paul a raison. Mais la réalité est presque plus simple: boxe ou UFC, et même si c'est plus simple dans le premier, il faut surtout devenir une star pour faire grossir son compte.

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport