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Samir Aït Saïd aux anneaux, agrès où il tentera de remporter sa première médaille olympique à Tokyo

Samir Aït Saïd aux anneaux, agrès où il tentera de remporter sa première médaille olympique à Tokyo - AFP

JO 2021: Samir Aït Saïd, la quête du soleil après la pluie

Cinq ans après sa terrible blessure à Rio sur une réception au saut de cheval, Samit Aït Saïd retrouve les Jeux à Tokyo. Porte-parole de la délégation tricolore, le gymnaste français engagé sur les anneaux est en quête de cette médaille olympique qui lui échappe. Prêt à assumer la promesse faite à son père disparu début 2019. Et pour sa fille née au printemps.
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Il n’y "repense pas". Ou en tout cas le moins possible, car il ne peut éviter les gens qui lui en parlent "souvent". Mais il n’a rien oublié. Dans les moindres détails. "Je cours, je mets un gros impact sur la table, je tourne dans un mauvais axe de rotation. Quand j’atterris sur les jambes, avec la hauteur et la vitesse, crac. Et là, je vois ma jambe pendre. J’attrape la partie qui pend par le mollet, je tourne la tête vers la droite, car je me souviens exactement où sont situés mes parents, et je vois que ma mère me regarde droit dans les yeux. Et je me dis: 'Hum…'" Près de cinq ans plus tard, les images restent toujours aussi glaçantes.

>> Retrouvez Samir Aït Saïd dans le podcast "Tout part de là" avec les athlètes olympiques et paralympiques de la Team Toyota

Le 6 août 2016, à Rio, Samir Aït Saïd fait couler les larmes du sport français avec une blessure terrifiante. Qualifié pour la finale des anneaux, qu’il ne pourra pas disputer, le gymnaste français tente de faire la même chose au saut de cheval. Il raconte. "J’étais déterminé à gagner, au plus haut de ma forme. Le jour J, je me sens prêt, serein, je rentre dans la salle et je regarde les anneaux olympiques, toutes les caméras autour, et je me dis: 'On y est, on est aux Jeux, tu as travaillé autant d’années pour ça donc ne te foire pas!'" L’idée du bonheur va se transformer en horreur. Au bout de sa pirouette aérienne, sa jambe gauche se brise façon équerre. Double fracture ouverte tibia-péroné.

Samir Aït Saïd sur la civière après sa terrible blessure aux Jeux de Rio
Samir Aït Saïd sur la civière après sa terrible blessure aux Jeux de Rio © AFP

"Au début, je ne m’en suis pas rendu compte, raconte maman Martine à l’heure d’en discuter avec son fiston pour la série Tout part de là des podcast RMC Sport. Ton père était à côté de moi avec ta sœur, j’étais en train de filmer et il me dit: 'Il est tombé!' Sur le coup, il me dit que tu as pris sur la nuque. Après, je suis descendue vite. Et on a vu ce qu’on a vu…" Le souvenir pourrait faire déprimer l’intéressé. Pas le genre de la maison. Samir Aït Saïd, trente-et-un ans, garde ce sourire communicatif qui le quitte rarement. "Chers parents, je vole!", lance-t-il à sa mère. Avant de compléter dans un éclat de rire: "Et je suis vite redescendu!" "Tu n’aurais jamais dû faire le saut, jamais", enchaîne sa mère. "C’est comme ça, c’est le destin, conclut le gymnaste. Comme disait mon père, ce qui doit arriver arrivera."

La reconstruction, physique et mentale, sera lente, même si elle est facilitée par ses connaissances de diplômé de l’école nationale de kiné et de rééducation de Saint-Maurice (Val-de-Marne) qui avait dû concilier sport de haut niveau et travail dans un cabinet de kinésithérapie plus tôt dans sa carrière. Beaucoup ne croyaient plus en lui. Il aurait lui-même pu sombrer. "Plus de cardio, plus de muscles… Je n’étais plus un sportif", lâchait-il à France Télévisions en février dernier. Tout lâcher? C’est mal le connaître. "Tout était à refaire, se souvient Rodolphe Boucher, entraîneur national qui s’occupe de lui depuis 2015. On se dit que ça va être compliqué, long, dur. Comment faire pour revenir à ce niveau? Mais il ne va pas se laisser plonger. Il va se mettre un objectif: se préparer pour les anneaux."

"Mon objectif n'est pas de participer"

Il faudra attendre un an, et le 8 août 2017, pour qu’il puisse enchaîner un mouvement complet sur cet agrès. Encore plus pour revenir à son top. L’étape est indissociable de son parcours. Mais elle ne le définit pas. "Je me suis pété une jambe, j’ai été au bloc, on me l’a remise droite, fin." Le corps a senti la douleur. Mais c’est l’esprit qui a vraiment morflé. "J’ai été touché de ne pas avoir eu ma médaille." La quête s’est envolée sur un tapis de réception. Alors elle doit continuer. "Les Jeux, pour moi, c’est l’aboutissement d’une carrière. Mais mon objectif n’est pas de participer. C’est de gagner."

Les heures d’entraînement, la souffrance, les sacrifices physiques: son envie de breloque olympique, et l’or si possible, fournit l’essence de sa motivation. "Ce qui me fera oublier Rio, c'est une médaille. Je sais que j'en ai les capacités. J'ai inventé une nouvelle figure que je vais présenter pour ces Jeux. Je me sens bien, en forme, et je suis déterminé. J'ai envie de tout péter. J'ai une rage de vaincre énorme, une soif de victoire. Je suis quelqu'un de patriote. Je n'ai qu'une seule envie: chanter La Marseillaise. Rien qu'à en parler, j'ai des frissons. J'ai faim, j'ai envie de représenter mon pays au mieux. J'ai tellement galéré, ça a été tellement difficile pour moi, que je me dis : 'Maintenant, il faut que ça paie'."

Samir Aït Saïd à l'INSEP lors de sa rééducation en mars 2017
Samir Aït Saïd à l'INSEP lors de sa rééducation en mars 2017 © AFP

Au point de visualiser le triomphe. "Si je ferme les yeux et que je suis à Tokyo le jour J pour la finale, je commence par mettre mes maniques. Puis je mets de la magnésie. Tout se passe bien, je me sens fort, je me sens puissant. J’inspire, boum, je fais mes grands tours. On arrive au niveau de la sortie, je pille, je lève la tête, je vois le classement. Numéro 1: Samir Aït Saïd, France. Là j’explose. Une pensée pour mon père, une pensée pour toute ma famille. Le drapeau qui monte. Je suis enfin champion olympique." Samir Aït Saïd n’évoque pas son géniteur pour rien. A Tokyo, il tentera de conquérir l’Olympe plus pour son souvenir que pour effacer celui de Rio.

"Quand je me suis qualifié pour le Japon, ma première pensée a été pour lui. Je l’ai perdu en janvier 2019 et je lui avais fait une promesse: me qualifier et aller chercher cette médaille. Il fallait que je bombe le torse et que je lève la tête malgré les coups du sort car malheureusement la planète continue de tourner. J’aurais pu tout perdre, ma qualif’ et la promesse faite à mon père. Hors de question." Il ira la chercher en octobre 2019, quelques mois après le départ de son paternel des suites d’un cancer, avec une troisième place aux anneaux lors des Mondiaux de Stuttgart. Au bout de l’exploit mais comme porté par son destin.

"Je n’avais pas d’autre choix que de faire ma première médaille mondiale car la France ne s’était pas qualifiée par équipe pour la première fois depuis 1992. Je rentre dans l’arène, je suis dernier à passer, je lève la tête, je regarde le classement et je me dis: 'Donc pour me qualifier pour les Jeux, il faut que je sorte le champion olympique en titre et le champion du monde! OK, c’est la guerre!' Je monte sur les anneaux, déterminé, et je commence à faire ma première force. Je la monte sans problème. Pareil pour la deuxième force. Et là je me suis dit: 'Hors de question d’échouer, il faut aller chercher la sortie parfaite'. Et boum, je pille ma sortie. Podium. Ohlalalala! Ça a été un moment extraordinaire. Ma première pensée a bien sûr été pour mon père."

Samir Aït Saïd lors des Mondiaux 2019, où il a obtenu sa qualification pour Tokyo avec le bronze aux anneaux
Samir Aït Saïd lors des Mondiaux 2019, où il a obtenu sa qualification pour Tokyo avec le bronze aux anneaux © AFP

On l'écoute nous raconter tout ça avec une immense émotion. Qu'on ne peut que partager. On a envie de le voir médaillé. Pour lui. Pour tout ça. "Il est parti d'une maladie et on n'est jamais prêt à perdre quelqu'un, d'autant plus son père. Il était tout pour moi, je lui ai fait la promesse de ramener cette médaille pour lui. Je vais me battre et je souhaite de tout mon coeur lui apporter cette médaille sur sa tombe. Je suis heureux d'être ici mais je suis triste que mon père ne soit pas là. Mais cela ne sert à rien de s'apitoyer sur son sort, de pleurer ou d'être triste. Je vais aller à la guerre pour lui, pour tous les miens qui m'ont aidé à me relever durant ces épreuves difficiles."

Samir Aït Saïd est un des trois gymnastes français du voyage à Tokyo. Le seul aux anneaux, spécialité dont il était devenu champion d’Europe en 2013 (avec aussi l’argent continental en 2010 et 2015 et le bronze en 2014). Fini le saut, où il avait signé l’argent européen en 2011, et ce souvenir de jambe brisée. Au grand bonheur de maman. "Je n’ai pas peur, je suis confiante, je sais qu’il est capable et que ce sera sa revanche, prédit cette dernière. Il part avec l’idée de revenir avec une médaille et il reviendra avec une médaille." "Elle n’a pas peur parce que je ne fais pas de saut", sourit l’intéressé. Et sa mère d’approuver: "C’est vrai".

"Tu leur as dit que tu étais un casse-cou?"

Si Martine a confiance, c’est aussi qu’elle connaît les qualités de son Saïd. Sans référence en grand championnat international en 2020 comme ses rivaux, pandémie oblige, Aït Saïd reste l’un des meilleurs au monde dans sa discipline. "Physiquement, musculairement, et au niveau de la traumatologie des épaules, les anneaux sont l’agrès le plus dur, parce qu’on fait tout à la force des bras, explique coach Rodolphe Boucher. Là où Samir est exceptionnel sur les anneaux, c’est qu’il a une énorme puissance, une énorme capacité à pouvoir se projeter lui-même, et ce depuis tout petit. C’est génétique. Ça fait de lui un des cinq hommes les plus forts du monde. D’autres gymnastes vont s’entraîner toute leur vie pour essayer de le faire mais ils n’y arriveront jamais. Lui le fait naturellement."

Comme un clin d’œil à cette envie spontanée de se mettre à la gym quand il avait six ans. "J’ai commencé vraiment par hasard, raconte-t-il. Mon père allait m’inscrire au judo et en y allant, j’ai vu que la salle de gym où je faisais des cabrioles avec l’école était juste là. J’ai dit à mon père: 'Attends, on va y aller vite fait'." Sa mère a une explication plus personnelle: "Pourquoi il est allé à la gym? Parce qu’il sautait partout. C’était un enfant qui ne restait pas en place. Tu leur as dit que tu étais un casse-cou?" Le gamin agité fan de Jean-Claude Van Damme et Zinedine Zidane, qui a marché à neuf mois, n’est pas avare en bêtises. La légende raconte une arcade sourcilière ouverte et quelques passages à l’hôpital. Les débuts en gym se font chez lui, à Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne), dans le club du RSCC.

Samir Aït Saïd à l'entraînement à Antibes en juin 2021
Samir Aït Saïd à l'entraînement à Antibes en juin 2021 © AFP
Samir Aït Saïd à l'entraînement à Antibes en juin 2021
Samir Aït Saïd à l'entraînement à Antibes en juin 2021 © AFP

A onze ans, il est repéré par Philippe Carmona, entraîneur du pôle espoir d’Antibes, et la famille déménage dans le sud de la France pour l’accompagner dans ce voyage. Une décision forte mais qui n’impose rien. Le garçon est doué mais ses proches ne lui mettent pas la pression. "Ce n’était pas des parents qui vont te répéter: 'Il faut absolument que tu gagnes'. Limite, ils ne savaient même pas ce qu’était la gym. J’avais invité ma famille à Bercy. J’étais dehors, j’allais faire la compétition, je leur faisais juste un bisou et je leur donnais les places. Il y avait des gens qui étaient venus pour faire des photos et signer deux-trois autographes. Je signe et ma grand-mère me regarde et me sort devant tout le monde: 'C’est aujourd’hui que tu vas faire le foot?' Ma famille est impliquée sans être impliquée… Ils mettaient plus la pression sur l’école."

Rater un mouvement à la gym n’est pas un drame. Rater un devoir, un peu plus. "Un jour, j’étais en haut, je faisais semblant de dormir et j’entends mon père qui demande à ma mère le journal pour regarder les résultats du brevet. Et là, j’entends: 'Il n’a pas eu son brevet! Samir, descends!' Pourtant, je l’avais eu mon brevet. (Sourire.) Voilà la différence. Si j’avais été dernier dans une compétition, il ne m’aurait jamais dit de descendre pour venir le voir." Des valeurs de travail et d’abnégation qui vont façonner le gymnaste. "Je n’étais pas bon quand j’étais plus jeune. Je n’avais pas forcément le niveau de mes camarades et j’ai dû travailler un peu plus que les autres." "Tu as aussi eu de bons entraîneurs qui t’ont mis sur la voie", complète maman Martine.

En 2004, Samir Aït Saïd intègre l’équipe de France. "Ça a toujours été une fierté pour moi de porter ce maillot." Deux ans plus tard, il s’offre les titres national et européen juniors aux anneaux. Sa carrière est lancée. Elle doit le mener au Graal de sa discipline: les JO. Mais l’histoire va se conjuguer à la malédiction. Réelle chance de médaille vu ses résultats continentaux à cette période, il rate la grand-messe de Londres 2012 après s’être blessé aux "Europe". "Ce que 2012 m’inspire? Malheureusement, un échec. Quelques mois avant les Jeux, fracture du plateau tibial externe au genou droit. Rêve envolé." Il y aura ensuite 2016 et le drame. Quatre ans plus tard, 2020 devait permettre de tourner la page pour de bon. Mais la pandémie est passée par là, retardant le rendez-vous d’un an, ce qui n’est pas pour déplaire à celui qui a eu ainsi "plus de temps pour travailler" à Antibes, où il est revenu en 2017 après plusieurs années à l’INSEP dans le bois de Vincennes.

Samir Aït Saïd aux anneaux lors des Mondiaux 2019, où il a obtenu sa qualification pour Tokyo avec le bronze
Samir Aït Saïd aux anneaux lors des Mondiaux 2019, où il a obtenu sa qualification pour Tokyo avec le bronze © AFP

Le report aurait pourtant pu lui coûter cher: touché au tendon d’un biceps en mars, il a raté les championnats d’Europe fin avril avant de reprendre l’entraînement en douceur avec une technique d’occlusion sanguine pour travailler les muscles avec des charges plus légères. "On a commencé à me parler d'opération, j'ai dit qu'il était hors de question que je passe sur la table." Il a également dû suivre un régime pour perdre quelques kilos superflus accumulés. Avec une limite stricte à 1500 calories par jour, contrôlée par une application, il a réussi à passer de 78 à 69 kilos en quelques mois. Avec tout ça, le gymnaste français a aussi dû trouver des moyens de s’occuper tout en continuant de se préparer. Direction… les sports de combat, passion de jeunesse. Deux séances de jiu-jitsu brésilien, trois de boxe dans sa version pieds-poings: Samir Aït Saïd y a consacré une dizaine d’heures par semaine ces derniers mois.

Toujours dans un seul but, devenir champion olympique, avec un parallèle intéressant entre la boxe et les anneaux dans la gestion des bras qui tétanisent. "On ne va pas faire trente heures d’anneaux par semaine donc comme c’est un féru de sport de combat, et qu’il n’aime pas juste regarder mais faire, on en profite et on lui fait pratiquer, explique Rodolphe Boucher. Il s’est entouré de personnes de confiance, qui l’entraînent dur et qui font bien les choses. Ce sont des experts. C’est capital. Tout ça fait partie de la préparation de Tokyo." Souffrir pour réussir, quoi, comme lorsqu’il soumet son corps au gros travail de musculation nécessaire à la gym et ses épaules aux exigences des anneaux. Samir Aït Saïd "ne cherche pas à être un héros ou un exemple". Juste "quelqu’un de bien". Mais si on pouvait rajouter champion olympique à cette définition, ça lui irait bien.

"Tu ne peux pas souffrir à vie"

Au Japon, où il va "profiter de l'instant à fond" malgré l'absence de public car "c'est déjà bien d'être là, il ne faut pas oublier que les Jeux n'étaient pas sûrs d'être organisés", Samir Aït Saïd a une médaille à aller chercher et des souvenirs olympiques enfin joyeux à construire. "Ce que je lui souhaite, c’est de faire le meilleur mouvement de sa vie, lance son coach. Qu’il se sente un surhomme comme il n’a jamais été, qu’il vole sur les anneaux, et que je me dise: 'Là, personne ne peut le battre'. Rien n’est impossible donc on y croit, on y va à fond et on va y arriver." Il a aussi de nouvelles obligations à remplir avec son statut de porte-drapeau de la délégation française, en duo avec une Clarisse Agbegnenou qu'il considère "comme une sœur" pour l'avoir "longtemps côtoyée à l'INSEP".

Un beau symbole mais tout sauf une fin en soi. "C'est une fierté et une immense joie mais je ne viens pas à Tokyo pour être porte-drapeau. Je viens pour décrocher une médaille olympique. Si je devais choisir, je céderais volontiers ma place de porte-drapeau pour une médaille." On l'a vu dans le passé, ce rôle peut aussi bouffer de l’énergie mentale. Mais pas de crainte sur ce plan car quand le garçon fait quelque chose, son esprit n’est pas ailleurs. "Chaque fois qu’il rentre en compétition, il rentre dans sa bulle, appuie sa mère. Il ne connaît plus personne, il fait ce qu’il a à faire et il ne regarde pas ce qui se passe autour de lui. A chaque compétition, il est pareil. C’est comme ça depuis qu’il est petit."

Samir Aït Saïd aux anneaux lors des Mondiaux 2019, où il a obtenu sa qualification pour Tokyo avec le bronze
Samir Aït Saïd aux anneaux lors des Mondiaux 2019, où il a obtenu sa qualification pour Tokyo avec le bronze © AFP
Samir Aït Saïd (à droite) et Clarisse Agbegnenou, porte-drapeaux de la délégation tricolore aux JO de Tokyo
Samir Aït Saïd (à droite) et Clarisse Agbegnenou, porte-drapeaux de la délégation tricolore aux JO de Tokyo © AFP

Les Jeux derrière lui, réussite ou pas, il pourra se tourner vers le plus important: élever sa petite fille Mia née au printemps avec sa compagne Sandy, qui s’annonce comme sa "plus grande fan" mais sait que "la nouvelle va (la) détrôner". "Après l’orage, le beau temps!", résume-t-il d’une formule qui fait sourire sa chérie. "Ce n’est pas après la pluie?", titille-t-elle. Avant de conclure: "C’est vrai que toi, tu as vécu l’orage". Et celui qui partage sa vie de résumer avec émotion: "Tu ne peux pas souffrir à vie. Je me dis toujours que la page va se tourner un jour. C’est le cours de la vie. Il y en a qui partent et d’autres qui arrivent. Cette princesse arrive et une chose est sûre, c’est qu’elle va connaître son grand-père. En fait, mon père existe toujours à travers ce bébé. Cette petite puce est l'amour de ma vie. Je vais aussi aller chercher une médaille pour elle, qu'elle commence bien ses premiers mois de vie."

Un grand bonheur est arrivé. Mais les malheurs ne l'ont pas quitté pour autant ces dernières semaines. Tout le contraire. "J'ai vécu des montagnes russes. Je pensais être tombé plus bas que terre mais j'ai vu que je pouvais creuser encore plus bas. Ma mère a été renversée par une voiture. ma grand-mère, il y a un mois de cela, est descendue dans le sud pour voir ma fille. En arrivant, elle tombe dans les escaliers et elle décède. Il m'arrive toujours un truc. J'ai envie que cet acharnement s'arrête et que ça paie. Je ne lâche jamais rien. J'ai envie de profiter de bons moments." Son "tu ne peux pas souffrir à vie" prend une autre résonance avec ces révélations. Rien n'est écrit mais Samir Aït Saïd a trop mangé de pain noir pour ne pas voir le destin lui sourire.

Sa petite ne comprendra pas quand elle verra son père à l’écran depuis Tokyo. Mais elle sera plus consciente des choses à Paris, en 2024, où l'homme de la région parisienne "veu(t) arrêter (s)a carrière là où tout a commencé avec une belle médaille". Une façon de boucler la boucle pour celui qui décrit sa discipline dans des mots où la souffrance vire au plaisir: "Je suis accroché sur les anneaux tel un singe. On est constamment en train de contracter tous les muscles du corps jusqu’au dernier. Quand le corps brûle, on pense à ne pas lâcher. Quand on est sur les anneaux et qu’on a les bras tétanisés, les avant-bras en feu… Il n’y a rien qui touche le sol, ni les pieds, ni la tête, ni les mains, et on a l’impression de voler." On espère juste que l'atterrissage sera joyeux, cette fois. Il le mérite tant.

Alexandre Herbinet et Maureen Lehoux