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Tiana Mangakahia prend la pose sous le maillot de son université de Syracuse

Tiana Mangakahia prend la pose sous le maillot de son université de Syracuse - DR/Syracuse

Du cancer au parquet, la plus belle victoire de Tiana Mangakahia

Victime d’un cancer du sein, Tiana Mangakahia a connu la chimiothérapie, une double mastectomie et une chirurgie reconstructive. Avant de revenir sur les parquets 615 jours après… pour retrouver le trône de meilleure passeuse du championnat universitaire américain. RMC Sport vous raconte l’inspirante histoire de la meneuse de jeu australienne de Syracuse, éliminée ce mardi au deuxième tour du tournoi NCAA.
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Une simple passe décisive. Mais tant de choses derrière. Quand Tiana Mangakahia a servi Amaya Finklea-Guity pour les premiers points de son université de Syracuse sur le parquet de celle de Stony Brook, fin novembre, la meneuse de jeu australienne a fait bien plus que donner une passe décisive. Elle est revenue à la vie. Rien d’illogique, pourtant, à voir la meilleure passeuse décisive de l’histoire de sa fac trouver une coéquipière pour faire marquer. Mais la chose prend une tournure symbolique quand on connaît son histoire. Tiana Cynthia Mangakahia n’avait plus joué en match officiel depuis 615 jours. Un "break" involontaire occupé à remporter sa plus grande victoire. Contre un cancer du sein.

C’est l’histoire incroyable et inspirante d’une jeune femme à la force de caractère XXL, "la meilleure histoire du sport universitaire cette saison" dixit de nombreux commentateurs américains. Arrière-arrière-arrière-petite-fille de Meri Te Tei Mangakahia, suffragiste maori qui s’est battu pour le droit des femmes, Tiana grandit à Brisbane avec ses cinq frères (quatre plus grands, un plus jeune) qu’elle accompagne dans leurs aventures physiques. La gamine un peu casse-cou va surtout les suivre sur ce qui va devenir son autre maison: le terrain de basket. La passion ne va plus la quitter. Elle se conjugue au talent. Des facultés qui la mènent en équipe nationale U17 et U19 avant de rejoindre le prestigieux Australian Institute of Sport, à Canberra, où elle côtoie les futurs joueurs NBA Ben Simmons et Dante Exum.

Mais Tiana rêve des Etats-Unis, de NCAA et de WNBA, et répond à l’appel du pied (via mail) du Hutchinson Community College. Dans le Kansas, elle passe deux ans sans jouer en match officiel, car elle avait évolué dans une équipe pro en Australie, mais s’entraîne pour se préparer à rejoindre le championnat universitaire de Division I. Plusieurs offres sont sur la table et Mangakahia choisit le Syracuse de Coach Q, Quentin Hillsman, qui avait repéré la pépite lors de la Coupe du monde U19 2013 en Lituanie – l’Australie avait pris le bronze – alors qu’il était assistant pour l’équipe néerlandaise et dont le style basé sur les transitions rapides lui va à merveille.

Une bosse sous la douche

En deux saisons, chaque fois élue dans le meilleur cinq de l’Atlantic Coast Conference, Mangakahia confirme tout son potentiel. Elle termine la première avec la meilleure moyenne de passes décisives du championnat, 9,8 par match, battant au passage le record féminin de passes décisives de l'ACC sur une saison (304), et la suivante au deuxième rang de ce classement (8,4) et meilleure marqueuse de son équipe (16,9 points par match), avec en prime une "mention honorable" parmi les All-American (les meilleures joueuses du pays). Elle devient la joueuse la plus rapide à atteindre 1000 points avec Syracuse et la meilleure passeuse décisive de l’histoire de sa fac, où elle est désignée "sportive de l’année 2019". La WNBA se rapproche, son rêve olympique aussi après sa participation à un camp de l’équipe nationale australienne en avril 2019. Mais l’horreur l’attend.

Lors d’une douche, celle qui a retardé son passage en pro pour honorer une dernière saison universitaire remarque une bosse sur le côté gauche de sa poitrine. Après en avoir parlé à ses proches, elle décide ne pas trop s’inquiéter : elle est jeune (24 ans), sportive, sans antécédent familial de cancer. Elle pense à un kyste qui va partir. Mais la bosse grossit. Les yeux de l’infirmière qui lui propose une biopsie et une mammographie laissent peu de place au doute. Quatre jours plus tard, le 18 juin 2019, son médecin l’appelle à huit heures du matin. La conversation dure "trente secondes, à peine plus" mais la sentence tombe: cancer du sein de stade II ou carcinome canalaire invasif.

Tiana Mangakahia lors de son premier match avec Syracuse après son cancer du sein, en novembre 2020
Tiana Mangakahia lors de son premier match avec Syracuse après son cancer du sein, en novembre 2020 © DR/Syracuse

Un diagnostic comme un monde qui s’écroule. "J’étais choquée, en colère, se souvient-elle pour RMC Sport. Je ne savais pas quoi faire ni qui appeler. J’étais juste en pleurs, toute seule, pendant trente minutes. Je ne voulais même pas le dire à mes parents. C’était la nuit chez eux, j’étais à plus de 15.000 kilomètres d’eux et je savais qu’ils seraient si tristes…" Elle finit par les appeler après avoir partagé la mauvaise nouvelle avec sa meilleure amie. Autant de conversations où les mots se mêlent aux sanglots. Elle aura les mêmes avec son amie Olivia Coiro, directrice assistante de communication du département athlétique de Syracuse, et Coach Q, qui réalise la gravité de la chose quand elle demande à lui parler du résultat de ses tests en personne. Mais tout le monde est prêt à se battre.

"On est rentré en monde survie et on lui a tout de suite dit qu’on allait s’occuper d’elle", raconte Coiro. "Ce n’était pas une question de basket mais de vie, appuie Hillsman. Elle avait encore tant à donner…" On l’aurait peut-être un peu "abandonnée" si la chose était arrivée alors qu’elle venait de passer pro. Mais à Syracuse, elle va trouver l’appui nécessaire. Papa lui demande de rentrer en Australie. Mais Mangakahia, soutenue par son coach, avec qui la relation a évolué d’entraîneur à "ami, presque membre de la famille, qui sera toujours là pour (elle)" au fil de leurs nombreuses conversations durant ses mois de traitement, préfère rester sur le campus "pour sentir qu’(elle) fai(t) toujours partie de l’équipe".

Coach Q se tourne vers James Tucker, médecin de l’équipe, qui l’oriente vers le Dr. Jeffrey Kirshner du St. Joseph’s Hospital and Health Center de Syracuse, oncologiste reconnu. Il décide aussi de ne pas voyager à travers le pays pour son "recrutement" annuel. "Je ne voulais pas que quelque chose lui arrive et que je ne sois pas là pour elle, explique-t-il. Si elle avait besoin de quoi que ce soit, je voulais être là pour prendre soin d’elle." La femme de Coach Q, Shandrist, l’accompagne en avion à Boston pour consulter un autre spécialiste. Avec Coiro, elles la suivent partout où elle doit se rendre et deviennent les "mères américaines" de celle qui retrouve vite son naturel de battante après avoir eu "peur au début" car elle "ne savai(t) pas à quoi (s)’attendre". Le message est lancé dès l’annonce officielle de son cancer, le 1er juillet 2019: "Je vais me battre et je vais gagner".

"Après l’annonce, on a été prendre une glace et une femme s’est approchée de nous, raconte Coiro. Elle était avec son enfant, ils ont reconnu Tiana et lui ont demandé si elle était excitée pour la saison à venir. Elle ne savait pas encore qu’elle avait le cancer mais Tiana a tenu le coup. Nous avions pleuré dans la voiture mais elle ne voulait pas ruiner ce moment pour cette femme et son enfant." L’épreuve est devant elle. Pas la résignation. "Quand on m’a mis mon cathéter, ils m’ont dit: 'Tu ne peux pas aller nager pendant une semaine et demie', se souvient-elle. Dès que ce délai est passé, j’ai été au lac avec quelques amis pour faire du jet-ski. Je n’en avais jamais conduit un toute seule mais je me suis dit: 'Je m’en fous, je vais juste prendre du plaisir, apprécier ma vie et la vivre car vous ne savez jamais quand quelque chose peut arriver'."

Les séances de chimiothérapie commencent le lendemain. Il y en aura huit entre le 5 juillet et le 11 octobre 2019. De l’autre côté du Pacifique, les siens s’organisent. Long voyage ou pas, il y aura toujours un membre de sa famille avec elle pour chaque séance. "C’était la période la plus difficile de ma vie et je n’aurais sans doute pas pu traverser tout ça sans les avoir à mes côtés, apprécie Tiana. Sur cette période, il y a seulement eu douze jours où ma famille n’était pas là et ils étaient horribles." Pour se préserver, elle refuse de les voir pleurer. "Quand je le faisais, elle me criait dessus et me disait: 'Je n’ai pas besoin que toi ou quiconque soit triste pour moi, je vais m’en sortir et tout ira bien', confirme Coiro. Il y avait des gens dans sa vie dont elle pensait qu’ils seraient là pour toujours mais qui n’ont pas été là quand elle en avait le plus besoin. Mais elle n’a jamais baissé les bras. Avoir une telle force à cet âge est incroyable."

Toujours présentes à ses côtés, ses coéquipières la voient vivre sa vie presque comme si de rien n’était. "Quand on entend le mot 'cancer', on pense à la mort, rappelle Mangakahia. Mais je n’ai jamais pensé que j’allais mourir. Sans doute parce que j’étais toujours sous le choc et presque dans le déni, j’ai essayé de tout faire comme si je n’avais pas cette maladie. Je n’ai jamais laissé la maladie contrôler ma vie." Quelques jours après une de ses premières séances de chimio, elle fait huit heures de voiture pour voir le match d’ouverture de l’équipe de football de Syracuse. Elle continue d’aller voir ses amis et de se rendre en classe, où elle passe une maîtrise en enceintes sportives et management d’événements après avoir obtenu une licence en communication et études rhétoriques.

Tiana Mangakahia (en blanc) et ses parents assistent à un match entre deux séances de chimiothérapie
Tiana Mangakahia (en blanc) et ses parents assistent à un match entre deux séances de chimiothérapie © DR/Syracuse

Elle joue aussi plusieurs fois par semaine en "pick-up", petits matches entre amis qui lui permettent de garder les pieds sur le terrain. "Il était très difficile pour moi de faire ne serait-ce qu’un aller-retour sur le parquet, se souvient-elle. J’étais prise de vertiges. Je devais me faire sortir du terrain. Et trois minutes plus tard, quand je me sentais mieux, je me faisais rentrer. (Rires.) Je me sentais faible et pas vraiment moi-même mais j’étais heureuse de pouvoir être là et de faire autre chose que d’être assise chez moi et triste." Coach Q, "pas du tout surpris" de la voir faire ça, approuve: "Qui suis-je pour lui dire d’arrêter de faire ça alors qu’elle mène cette bataille? Je ne me suis jamais opposé à ça et je ne me suis pas inquiété, je voulais juste qu’elle se sente mieux." "Je n’arrêtais pas de lui dire: 'Ton système immunitaire et ton corps sont faibles, tu devrais peut-être y aller mollo', raconte Coiro. Mais elle m’a répondu: 'Non, je dois jouer'. Elle mettait les baskets même quand elle était très fatiguée. Ça la gardait saine d’esprit. Quand elle allait faire sa chimiothérapie, elle apportait son ordinateur pour regarder d’anciens matches de ses premières années à Syracuse en disant: 'Je vais revenir encore meilleure'."

Sa force de caractère la porte. Mais la chimio a ses conséquences. Il y a l’appétit qui manque, avec des alarmes pour se souvenir de manger. Il y a l’anxiété, aussi, avec par exemple une crise d’angoisse dans un supermarché. La perte de sa longue chevelure couleur soleil est le plus difficile à supporter. Après la première session, elle coupe court sur les côtés mais garde une queue de cheval au-dessus. Puis rase tout après la deuxième. En Australie, ses frères l’imitent pour la soutenir. Sa mère lui fait essayer une perruque. Mais elle décide de ne pas la porter, refusant de se cacher et qu’on la voit "comme la personne qu’(elle) n’étai(t) pas".

Elle ira jusqu’à demander une nouvelle photo, cheveux rasés, sur son profil de joueuse sur le site de Syracuse. Positive, toujours, même si celle qui voit les coaches des autres équipes de sa conférence lui adresser une vidéo de soutien reconnaît des moments de moins bien, "déprimée". "Je suis une des seules personnes qui a vu ses mauvais jours, et elle n’en avait pas beaucoup, précise Olivia Coiro, qui vient alors lui tenir compagnie quand elle manque d’énergie. Quand tout a commencé, on s’est dit qu’il fallait que tout mauvais jour soit suivi par un bon. Et c’est ce qu’elle a fait. Mais je peux compter ces moments sur les doigts de la main." Ses coéquipières l’accompagnent à l’hôpital pour sa dernière session de chimio et le compte à rebours final. Quand on évoque ce jour, toutes citent le sourire de Tiana. Qui lance même une blague sur le fait d’avoir toujours voulu se faire refaire les seins.

"Même l’exercice le plus chiant me manquait"

Quelques semaines plus tard, le 6 novembre 2019, Mangakahia passe cinq heures sur le billard pour faire retirer sa tumeur cancéreuse avec une double mastectomie, meilleure que la simple pour éviter une rechute. La bonne nouvelle tombe : aucune cellule cancéreuse n’a été trouvée dans ses ganglions lymphatiques. La maladie ne s’est pas étendue. "La chirurgienne m’a juste dit: 'Vous n’avez plus de trace du cancer'", se souvient-elle dans un sourire qui en dit long. Un mois plus tard, elle est déjà de retour sur le parquet pour des séances de tirs et des matches "pick-up". "Je ne pouvais pas en faire beaucoup mais ça me faisait du bien", explique-t-elle. La saison universitaire a débuté mais elle ne la vivra pas. "Le coach m’avait dit de rester off pour revenir fraîche l’année suivante", précise celle qui reçoit alors des cadeaux ou des fleurs à chaque déplacement à l’extérieur.

Assise sur le banc à côté de Coach Q, alors que ses coéquipières arborent le hashtag Tough4T créé par sa fac pour suivre son combat, elle va développer son QI basket. "Elle disséquait chaque action offensive et tenait des statistiques, précise Hillsman. Ça lui a permis de mieux comprendre le jeu et ce qu’on a besoin de faire pour gagner." En janvier 2020, le bout du tunnel arrive avec une dernière opération, une chirurgie reconstructive. "Après ça, je voulais simplement jouer. Même l’exercice le plus chiant à l’entraînement me manquait, sourit-elle. Quand j’ai pu y retourner, j’étais la première prête. J’étais à fond dedans. C’est un peu passé maintenant, je repense comme avant. (Rires.)"

Son corps avait perdu neuf kilos pendant la chimiothérapie et doit se remplumer. Il faut aussi réapprendre à l’utiliser. Pas facile. Le premier entraînement collectif officiel arrive en octobre 2020, après un été où elle ne peut rester à Syracuse pour s’entraîner (Covid oblige) et retourne en Australie où elle reçoit une nouvelle convocation en équipe nationale alors qu’elle n’a pas encore rejoué. Le retour au jeu se rapproche, permis par l’autorisation de prolonger son éligibilité d’un an accordée par la NCAA. Il a lieu fin novembre 2020, à Stony Brook. "Je pleurais dans le bus sur la route tellement c’était émouvant, raconte-telle. Je repensais à tout ce que j’avais traversé… Mais Coach Q m’a dit: 'Peu importe comme tu joues, je suis toujours là pour toi'." "Et elle donne une passe décisive sur le premier panier! C’était un super symbole", savoure Coiro.

Syracuse s’impose 50-39 et Tiana régale: 16 points, 7 rebonds et 3 passes décisives, mais aussi 5 balles perdues et un 4/13 aux tirs qui ne satisfont pas cette perfectionniste. Le tout en 36 minutes pour… le plus gros temps de jeu de son équipe! "Coach Q m’a lancé dedans direct, sourit l’intéressée. J’ai l’impression que parfois il oublie que je ne suis pas aussi bonne qu’avant. (Rires.) Mais je me souviens d’un match où il m’a donné des instructions et je lui ai répondu que j’étais fatigué. Il m’a dit: 'OK, je suis là pour toi'. Et il m’a donné un break. Il est parfois énervé contre moi sur le jeu, et c’est normal, mais je suis bénie de l’avoir comme coach. Je ne sais pas si quelqu’un d’autre aurait été aussi solidaire avec moi."

Sa relation avec Coach Q restera "le meilleur souvenir hors parquet" de sa dernière année à Syracuse. "Je n’ai pas pensé à l’économiser, explique Hillsman. Si tu es de retour, tu mérites de jouer autant et aussi dur que tu peux. Je l’ai laissée être la juge sur ce qu’elle ressentait. Elle a réussi à revenir tout de suite à un très haut niveau." Un tir à trois points, son seul du match, symbolise ce retour réussi. "C’est le moment où je me suis dit: 'C’est bon, ça va bien aller'", confie-t-elle. Peu après, elle rejoue son premier match à domicile au Carrier Dome. Sans public en raison des mesures sanitaires, comme ce sera le cas toute la saison, forcément une frustration pour elle. Pas la seule, d’ailleurs. "Avant mon diagnostic, j’étais dans la meilleure forme de ma carrière, se souvient-elle. Je voulais tout tuer sur le terrain, être sélectionnée au premier tour de la draft WNBA et je savais que je l’aurais été si je n’étais pas tombée malade. J’ai toujours du mal avec ça, pour être honnête."

Mangakahia avait promis de "jouer encore plus dur" pour son retour. L’esprit y est mais le corps a parfois du mal à suivre. "Je n’ai pas été aussi bonne qu’avant cette saison, et c’est difficile pour moi d’y penser et de surmonter ça, reconnaît-elle. Ça dépend du match. Parfois, j’ai l’impression que je suis à 85 ou 90% et sur d’autres matches, c’est 80%. J’ai le sentiment que je pourrais faire plus. C’est un peu une déception. Mais je sais que je ne m’en sors pas trop mal. (Rires.)" La conséquence, aussi, d’une maladie qui a laissé des traces: "Je dois toujours prendre une pilule de Tamoxifen une fois par jour et faire une injection quatre fois par an, du traitement hormonal. Il y a beaucoup d’effets secondaires. J’ai souvent des bouffées de chaleur, par exemple. J’ai l’impression que mon corps ne bouge plus aussi bien. Mon docteur m’a dit que le Tamoxifen pouvait rendre les articulations vraiment raides. Il y a des jours où j’ai l’impression de ne pas pouvoir bouger et d’autres où je me sens hyper flexible."

Tiana Mangakahia (au centre) et ses coéquipières lors de sa dernière séance de chimiothérapie en octobre 2020
Tiana Mangakahia (au centre) et ses coéquipières lors de sa dernière séance de chimiothérapie en octobre 2020 © DR/Syracuse

"C’est une joueuse différente, constate son coach. Elle est toujours très efficace mais il y a des choses qu’elle n’arrive pas à faire comme avant, notamment sur sa vitesse et sa rapidité d’exécution. Ça va venir avec le temps. Quand elle ne joue pas bien, elle continue à se battre. La chose facile pour elle serait d’abandonner mais elle ne l’a jamais fait. Voir où elle en est déjà après une trentaine de matches est remarquable." Plus que ça, même. Avec 7,5 passes décisives par match (et plus de 11 points), Mangakahia a retrouvé le trône du classement du genre en DI et a été nommée parmi les cinq meilleures meneuses de jeu de la NCAA (trophée Nancy Lieberman).

"Quelque chose que je devais vivre..."

"Elle a connu des matches compliqués, où elle n’était pas vraiment elle-même, et en raison de la pandémie on a eu pas mal de changements qui ont obligé à jouer beaucoup de matches en peu de temps, ce qui est difficile alors qu’elle s’adapte encore à son nouveau corps, rappelle Coiro. Mais elle a progressé au fur et à mesure. Quand elle se rate dans un match, elle fait une grosse performance dans le suivant. Elle a fait une passe décisive sur 44% de nos paniers marqués cette saison! C’est dingue. Elle a joué un rôle dans près de 50% de nos paniers, et même plus si on compte ceux où elle marque. Elle a un gros impact. Et quand elle fait une superbe passe, je me dis que c’est vraiment cool de la revoir faire ça."

Mangakahia rêvait d’un titre pour finir mais l’aventure s’est arrêtée ce mercredi soir, au deuxième tour du tournoi NCAA, avec une large défaite (83-47) contre l’université de Connecticut et sa star de première année Paige Bueckers, un des favoris pour le sacre, dans un match où son influence sera restée limitée (7 points, 3 passes décisives). Et où elle aura eu le ballon en mains pour ses sept dernières secondes de jeu avec sa fac. "Avec tout ce que j’ai traversé et le soutien que j’ai reçu ici, c’est très triste pour moi de quitter Syracuse, admet-elle. Tout ça m’a fait réaliser que ma décision de s’engager ici était la meilleure de ma vie."

Tiana Mangakahia (de dos) et Coach Q, Quentin Hillsman, l'entraîneur de l'équipe féminine de Syracuse
Tiana Mangakahia (de dos) et Coach Q, Quentin Hillsman, l'entraîneur de l'équipe féminine de Syracuse © DR/Syracuse

A vingt-six ans (en avril), la suite se jouera en WNBA. Les prévisions voient celle qui a confirmé son passage chez les professionnelles être draftée – la cérémonie aura lieu le 15 avril – et réaliser son rêve. Son coach, qui encense "sa vision du jeu, sa qualité de passe et de tir" (près de 35% à trois points cette saison alors qu’elle reconnaît devoir "être plus agressive en attaque"), l’imagine réussir "une belle carrière" dans la ligue: "Plus elle va avancer, plus elle va être capable de s’ajuster et plus son corps va s’habituer à jouer dans ces circonstances. Ses meilleurs jours sont devant elle." "Elle a déjà accompli tant de choses que je ne pense pas que quoi que ce soit puisse la stopper", prédit Coiro.

Son autre objectif, disputer les JO avec l’Australie, reste lui aussi atteignable. "Ces rêves sont toujours vivants, assure-t-elle, et j’en suis reconnaissante à la vie car parfois, quand des gens traversent ça, ces choses disparaissent pour eux." Son histoire lui a fait prendre du recul: "Avant, j’avais le sentiment que le basket était ma vie. C’est toujours le cas et je veux continuer à jouer mais désormais je sens que je peux faire d’autres choses. Ce n’est pas la fin du monde si je ne joue plus." Avec ce parcours, elle aura aussi un rôle de modèle à jouer "pour les jeunes filles et ceux qui livrent une bataille similaire". Celle qui explique qu’elle avait "0,01% de chance d’avoir (s)on cancer" le fait déjà avec plaisir sur les réseaux sociaux ou quand on l’arrête dans la rue et continuera, tout comme elle fera tout pour aider à la lutte contre cette saleté de maladie avec l’idée de "lancer (s)a propre fondation" mais aussi de "donner des discours".

Comme un symbole, son dernier match à domicile à Syracuse, fin février contre North Carolina State, aura été le "Play4Kay", rendez-vous annuel pour lever des fonds pour la recherche contre le cancer et la fondation Kay Yow Cancer Fund (du nom d’une ancienne coach universitaire elle aussi touchée par un cancer du sein) où elle et ses coéquipières ont pu évoluer dans des tuniques roses créées pour l’occasion. "Ce match représente désormais beaucoup pour moi", confirme celle qui a également mis des touches de rose dans ses cheveux tout au long de la saison. "Elle prend chaque opportunité d’inspirer les autres, de les aider, de partager son expérience, appuie Hillsman. Il faut une personne forte comme elle pour faire ça."

Elle avait aussi tenté d’organiser un tournoi caritatif de golf à Syracuse au printemps 2020, partie remise en raison du Covid. "Avant mon diagnostic, je ne savais rien du cancer du sein, rappelle-t-elle. Je ne savais même pas qu’il fallait se faire surveiller pour ça. C’est très important pour les femmes comme pour les hommes de prendre conscience de tout ce qui se passe avec cette maladie." Mais pas question d’être juste vue comme "la joueuse qui a battu le cancer". La maladie fait partie de son histoire mais elle n’est pas son histoire. "Mon père m’a envoyé un long texto où il me disait: 'Tu ne devrais pas laisser ça te définir', raconte-t-elle. Ce n’est pas qui je suis. C’est juste quelque chose que je devais vivre, c’était écrit, même si je ne le souhaite à personne." "Elle ne sera pas la basketteuse qui a eu un cancer, enfonce Coiro. Elle sera la joueuse All-Star qui a battu le cancer à l’université et est arrivée en WNBA plus vieille que les autres."

Tiana Mangakahia (avec la balle) lors de la défaite contre Connecticut dans le tournoi NCAA 2021, son dernier match avec Syracuse
Tiana Mangakahia (avec la balle) lors de la défaite contre Connecticut dans le tournoi NCAA 2021, son dernier match avec Syracuse © DR/Syracuse

Sur le campus de Syracuse, où son parcours en a fait une plus grande star, certains réclament que son numéro – le 4 – soit retiré par la fac. Car personne ne l’oubliera. Olivia Coiro, pour qui elle est "une petite sœur, une amie pour toujours" et avec qui elle a promis de faire des tatouages assortis pour rester "connectées à vie, même si on l’est déjà", confirme: "Ils sont tous émerveillés par elle. Voir cette joueuse si talentueuse, avec un sourire sincère et contagieux, sortir victorieuse de tout ça… Les gens l’aiment vraiment chez nous. Elle est une célébrité. Elle était reconnaissable quand elle avait perdu ses cheveux mais elle l’est encore avec ses cheveux courts et bouclés. Je suis dans ce business depuis dix ans et j’ai travaillé avec des équipes championnes mais je n’avais jamais travaillé avec une étudiante-athlète comme Tiana, avec une histoire comme la sienne. Elle est la définition de la force et du courage. Je ne connais pas beaucoup de gens de son âge qui auraient pu traverser ça avec autant de grâce. C’est une fille qui va changer le monde et laisser une marque durable sur la vie de beaucoup de gens."

Début mars, Mangakahia a reçu le trophée annuel Bob Bradley Spirit and Courage Award qui récompense un représentant de sa conférence qui a surmonté de grosses difficultés pour contribuer à son équipe ou à la société. Tellement mérité, et dans le ton du discours de Coach Q à l’issue de l’élimination du tournoi NCAA au sujet de celle qu’il considère "comme (s)a fille": "Elle n’a pas reçu tout le crédit qu’elle mérite pour avoir joué comme elle l’a fait cette saison. Il y avait beaucoup de jours où elle ne se sentait pas bien mais elle n’a jamais utilisé ça comme une excuse. C’est la gamine la plus solide et résistante que j’ai coachée dans ma carrière." Qui se résume par les mots lancés au micro, larmes dans la voix, à l’issue de son dernier match avec Syracuse, qu'elle quitte avec la meilleure moyenne de passes décisives en carrière de l'histoire de sa conférence hommes et femmes confondus (8,7 par match): "C’était vraiment dur de revenir, je n’avais pas l’impression d’être la même, mais je dirais que je suis fière de moi. C’est une bénédiction de pouvoir jouer." Tiana Mangakahia peut vous apprendre le basket. Elle peut surtout vous donner des leçons de vie.

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport