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Nordine Oubaali après sa victoire sur Luis Melendez en avril 2018

Nordine Oubaali après sa victoire sur Luis Melendez en avril 2018 - Icon Sport

Boxe: Oubaali, le mental d’acier d’un champion trop oublié

Champion du monde WBC des coqs, Nordine Oubaali remet sa ceinture en jeu ce samedi soir face à la légende Nonito Donaire (à suivre à partir de 3h dans la soirée de samedi à dimanche sur RMC Sport 1). Un rendez-vous pour lequel le meilleur boxeur français en activité, pas reconnu à sa juste valeur dans son pays, a dû subir une approche de combat rempli de péripéties, comme toujours ou presque. Portrait d'un combattant qui mériterait d'être plus mis en lumière.
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Un tweet comme une bouteille à la mer. Fin avril, Nordine Oubaali interpellait le président Emmanuel Macron sur les réseaux sociaux. Le champion du monde WBC des coqs, premier français sacré dans la catégorie depuis Alphonse Halimi en 1957, plus rapide (en quinze combats) champion du monde professionnel de l’histoire de la boxe tricolore, deux participations aux JO sous les couleurs de la France, réclamait de l’aide pour obtenir son visa pour les Etats-Unis. Le garçon avait un motif impérieux valable: il défend sa couronne ce samedi soir à Carson (Californie) contre le Philippin Nonito Donaire, légende du noble art, champion du monde dans quatre catégories et futur membre du Hall of Fame. Le plus gros rendez-vous de sa carrière.

Problème: il a fallu attendre pour connaître la date puis le lieu du combat, plusieurs fois bougés, et impossible d’obtenir son visa sans le contrat avec ces infos. La logistique enfin connue, Oubaali cherche à caler en ligne son premier rendez-vous à l’ambassade américaine, comme monsieur Tout-le-monde. Date disponible: mars… 2022. Et aucun contact pour l’aider à faire bouger les choses. MTK Global, sa société de management, parvient à faire mieux en trouvant un créneau pour le 5 mai 2021. Mais le clan Oubaali a prévu de s’envoler le 1er mai direction le Mexique, à Los Mochis, pour un camp de préparation calé avec sparring-partners de qualité, denrée plus rare à trouver en France. Mais pas question de partir sans assurance d’avoir son visa pour passer la frontière US.

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"Ce n’est pas la France qui a réglé le problème de visa"

Il faut éviter la catastrophe après un an et demi sans combattre de galère(s) en galère(s) et avec un énorme choc à l’horizon. Le tweet est un SOS. Qui ne va pas vraiment trouver preneur chez lui. "Ce n’est pas la France qui a réglé le problème, nous explique le boxeur de trente-quatre ans (17-0 et 12 KO en carrière). Le ministère des Sports nous a contactés mais ça n’a pas fait bouger les choses. Mais le fait d’avoir fait ce tweet a alerté la WBC. Mauricio Sulaiman, son président, nous a envoyé un avocat qui nous a dit: 'On peut faire votre visa au Mexique' Je l’ai récupéré là-bas, à l’ambassade américaine. On a dû faire des aller-retours de Los Mochis à Mexico, ce sont des imprévus qui fatiguent, une perte de temps, mais il fallait passer par là. Le principal, c’est que le combat se fasse. J’ai fait savoir les choses et j’ai eu raison."

© AFP

L’anecdote raconte tout de Nordine Oubaali, le petit gamin de Drocourt (Pas-de-Calais) qui a conquis le monde à Las Vegas. Des embûches sur la route, toujours, mais un mental d’acier pour les écarter une à une. Un manque de reconnaissance chez lui, aussi, mais une détermination sans faille sans s’apitoyer sur son sort. Avec "Nono", surnom pour ses proches, la France possède dans ses rangs un immense champion. "Tous ceux qui connaissent la boxe savent que c’est le meilleur dans notre pays toutes catégories confondues", assène Ali, son grand frère et entraîneur, ancien boxeur pro. C’est quelqu’un de très calme, qui travaille dur, qui donne l’exemple aux jeunes dans les quartiers, qui se comporte d’une manière exemplaire. Je ne sais pas ce qu’il faut faire pour être considéré en France. Faire du buzz? On dirait qu’on le cache. Peut-être qu’il fait de l’ombre à certains boxeurs…"

Impossible de ne pas deviner la silhouette de Tony Yoka derrière ces mots. La médiatisation du champion olympique de Rio se comprend. A l’aise face au micro, pas le dernier pour le trash-talking, deux choses qui ne caractérisent pas un Nordine en décalage avec une génération où le buzz joue beaucoup pour fabriquer les stars, Yoka est un poids lourd, catégorie reine, et son parcours aux Jeux comme son couple en or avec Estelle l’ont vite propulsé au rang de star. Mais il faut le répéter: Nordine Oubaali, injustement oublié au titre de "sportif français de l’année" en 2019, est celui qui mériterait le plus la lumière. Pour ce qu’il fait sur le ring comme pour son histoire torturée mais si belle. "Il coche beaucoup de cases, constate John Dovi, manager de l’équipe de France olympique. Si quelqu’un était assez malin pour miser sur Nordine et en faire quelque chose sur le plan marketing…"

Un parcours digne du cinéma

Son parcours mériterait un film. L’intéressé dit qu’il le racontera dans un livre quand il raccrochera les gants. Pour inspirer. Pour qu’on se rende bien compte, aussi. "Si vous connaissiez toutes les galères qu’il a traversées avant ses combats, vous hallucineriez", glisse Souleymane Cissokho, le médaillé olympique de Rio et champion WBA Inter-Continental des super-welters, très proche de Nordine avec qui il a partagé une chambre à l’INSEP en équipe de France avant de le rejoindre à la salle Top Rank de Bagnolet pour être coaché par Ali. Les obstacles à surmonter, c’est l’histoire de sa carrière. De sa vie. "Les coups les plus durs, je ne les ai pas pris sur le ring", confirme-t-il.

Nordine Oubaali
Nordine Oubaali © AFP

Il y a les deux "vols" aux JO, en huitième à Pékin (2008) et en quart à Londres (2012), sans médaille au bout alors qu’elle aurait tant aidé à le placer sous les projecteurs. Il y a les premiers combats d’une carrière pro entamée en mars 2014: "J’ai dû me les payer moi-même, racontait-il à L’Equipe. Les organiser, payer ma bourse et celle de mon adversaire." Il y a le championnat du monde à Las Vegas contre l’Américain Rau’shee Warren, en janvier 2019, véritable hymne à la résilience de Nordine. Le combat sera déplacé plusieurs fois, pour tenter de le miner mentalement ou qu’il arrive surentrainé. Mais pas que. "Tu arrives aux Etats-Unis où tu as préparé ton camp d’entraînement et tous tes sparring-partners t’ont planté, se souvient le boxeur français. Tu dois avoir une salle mais il n’y a plus de salle. Tu n’as plus rien."

Son adversaire utilise des gants "en béton armé, comme s’il n’avait pas de bandages" (Ali Oubaali) signés Everlast, ceux que Marcos Maidana avait voulu porter pour son combat contre Floyd Mayweather en 2014. Au bout des neuf mois de préparation, comme pour beaucoup de ses combats professionnels, Nordine sera déficitaire sur le plan financier. Il aura même raté le premier anniversaire de sa fille, Aliya. Mais "impossible de lâcher" avant d’atteindre "(s)on rêve de gosse" avec cette ceinture mondiale. Idem au Japon, quelques mois plus tard, où il triomphera du local (et alors invaincu) Takuma Inoue – frère de Naoya, la terreur de la catégorie, champion IBF-WBA Super-The Ring – pour défendre sa couronne malgré plusieurs dizaines de milliers de spectateurs contre lui et des méthodes qui l’ont obligé à s’adapter: il avait dû aller s’entraîner sur le sol dur du parking de son hôtel, tout sauf l’idéal pour les jambes (il avait dit à Ali qu'elles n'était "pas là" après le premier round), car le clan adverse venait le photographier à l’entraînement pour aider son adversaire.

On n’oublie pas les différentes blessures cachées avant ses combats, un classique chez les boxeurs, qu’il détaillera sans doute un jour. Ces derniers mois n’ont pas dérogé à la règle. Comme tout le monde, il a subi les conséquences du Covid. A pleine force. Son combat contre Donaire devait d’abord se faire en mai 2020. On a ensuite évoqué la possibilité de l’été avant de le caler en décembre. Chaque fois, il s’est entraîné mais n’a pas pu monter sur le ring. "Cette année et demie sans combattre a été longue mais les grands champions se démarquent sur les moments durs, estime-t-il. Il faut toujours aller chercher au-delà de ses limites, pas physiques mais mentales. C’était un petit remake de Warren à Las Vegas: on ne sait pas quand on boxe, on s’entraîne mais sans réel objectif."

Nordine Oubaali (à gauche) lors de son combat contre Rau'shee Warren en janvier 2019
Nordine Oubaali (à gauche) lors de son combat contre Rau'shee Warren en janvier 2019 © AFP

"Je n’ai pas le droit de me plaindre !"

Il y a eu des salles fermées, des sparring-partners qui ne pouvaient plus venir, des tests positifs au Covid pour lui comme pour Ali, des moments où il a dû rester à la maison car "cas contact". La WBC l’avait même placé un temps sous le statut de champion in recess, littéralement au repos, avant le réinstaurer champion tout court une fois rétabli. Il y a aussi eu la possibilité de boxer en France (ce qu’il n’a jamais pu faire depuis qu’il est champion) en mars 2021, contre un challenger de qualité en la personne du Thaïlandais Nawaphon Kaikanha, mais les télés n’ont pas suivi. Il y a eu l’histoire du visa. Et encore d’autres choses. "A Los Muntis, on est arrivé dans un endroit où il y avait de la musique à fond et on ne pouvait pas rester, raconte Ali Oubaali. On a encore eu des pépins à droite à gauche."

Au détour de la phrase suivante, l’ancien champion de France des super-plumes évoque "un accident de voiture". On n’en saura pas plus. Mais rien qui puisse déstabiliser le champion. "On a tellement l’habitude que ça ne se passe pas comme prévu que ça ne nous fait plus rien, sourit son frère. On se dit qu’un pépin peut arriver mais qu’on va s’adapter." "Il y a eu beaucoup de galères mais c’est ce qui fait que l’histoire est belle, lance Nordine. Je n’ai pas le droit de me plaindre! Il faut juste que je me retrousse les manches et que j’avance." Résilience. Détermination. Adaptation. Rigueur. Quand on parle de Nordine Oubaali à ses proches, les mêmes mots reviennent encore et encore.

"Nono" sait ce qu’il veut et se donne les moyens de l’atteindre, et peu importe si on lui met des bâtons dans les roues. "Quand il parle, il tourne toujours le négatif en positif, constate Souleymane Cissokho, qui le connaît depuis plus de douze ans. Le mec traverse tout. Il se relève tout le temps et ne lâche jamais le morceau. C’est un exemple pour moi. De l’équipe de France olympique de 2008, c’est le seul 'rescapé'. Et derrière, il a tout explosé. Rien que ça, ça doit faire réfléchir tout le monde sur quel champion il est." La victoire aime l’effort, credo de vie qu’il a fait sien, et Nordine Oubaali se met au diapason. "Parfois, on gonfle un peu ce genre de témoignage, mais là il est véridique à 300%: c’est le premier arrivé à la salle et le dernier à partir, raconte Souleymane Cissokho, qui se souvient aussi des longues heures où son ‘grand frère’ partageait son expérience avec lui à l’INSEP. Limite, il ne veut pas que quelqu’un parte après lui. Le gardien est déjà parti et c’est lui qui ferme la salle à chaque fois."

Nordine Oubaali avec sa ceinture de champion du monde WBC des coqs
Nordine Oubaali avec sa ceinture de champion du monde WBC des coqs © Icon Sport

Le garçon, qui a passé différents diplômes dans le domaine athlétique (il est en disponibilité de son poste d’éducateur sportif à Bagnolet) et qui s’est aussi formé pour parler dans des conférences, "gère lui-même sa préparation physique de A à Z" (Cissokho). Son pote évoque le souvenir d’une "force de la nature" déjà capable de "pousser 115-120 kilos au développé-couché quand (ils) étai(en)t à l’INSEP". Où il poussait déjà loin son souci du détail: "Il éteignait le frigo la nuit pour ne pas être réveillé par le petit bruit et optimiser sa récupération". Plusieurs années plus tard, le bûcheron continue de bûcheronner. "Il fait une séance comme certains boxeurs en feraient deux, poursuit 'Souley' Il peut faire quatre-cinq heures facile. Il va faire son sparring, un douze rounds, et derrière tu vas le voir continuer au sac, sur le renfo, sur ci, sur ça. C’est une dinguerie."

Entier, Nordine Oubaali ne triche ni avec lui-même ni avec les autres."Il n’était pas toujours facile à gérer, se souvient John Dovi, car quand il avait un truc en tête, il n’y avait rien d’autre qui comptait. Quand il est passé des juniors aux seniors en équipe de France, à l’époque des Jérôme Thomas ou Ali Ballab, j’étais le capitaine incontesté et incontestable. Quand je disais un mot, les mecs m’écoutaient. Un jour, on jouait au foot et je dis à Nordine d’aller aux cages. Il me répond: 'Non'. Tout le monde s’arrête de jouer, surpris de voir qu’il m’avait répondu comme ça. Mais il n’a jamais voulu. Il est comme ça: une tête de mule. Mais c’est un tempérament de champion. Il est sûr de lui et de ce qu’il veut et j’aimerais que beaucoup de boxeurs soient comme lui."

"Mon père s’est tué la santé à travailler à la mine"

Le manager de l’équipe de France olympique raconte un épisode de la première saison de la WSB (World Series of Boxing), où Nordine avait refusé de prendre part à la finale avec le Paris United contre l’équipe kazakhe pour privilégier un combat individuel pouvant le qualifier pour les Jeux de Londres quelques semaines plus tard. On pourrait croire l’anecdote négative. Mais elle raconte bien la façon dont le champion WBC des coqs sait faire de ses objectifs son seul horizon. "Il avait son truc en tête et dans ce cas-là, il ne changera pas d’avis, conclut John Dovi. Mais c’est ce qui fait sa force aujourd’hui." Cette détermination, qu’il dit "ancrée en (lui)", ne vient pas de nulle part.

Il remonte son fil jusqu’à l’histoire familiale, celle de ses parents Azzouz et Milouda, venus du Maroc et qui ont tout fait pour assurer l’avenir de leurs dix-huit enfants. Le papa, Azzouz, cumulait trois emplois entre la mine, mécanicien dans un garage et chauffeur de car. Il décédera d’une maladie contractée au Maroc en 2000, quand Nordine avait treize ans, et mamam Milouda – qui lui avait prédit qu’il deviendrait champion du monde quand il avait dix ans! – devra assurer seule l’éducation de cette famille de boxeurs (quatorze des enfants ont pratiqué) dans la maison à huit chambres et deux machines à laver où les repas étaient échelonnés par tranche d’âge (Nordine est le treizième).

Nordine Oubaali (à droite) face à Takuma Inoue en novembre 2019
Nordine Oubaali (à droite) face à Takuma Inoue en novembre 2019 © AFP

"Ma détermination vient ce qu’ils ont fait pour nous, confirme Nordine. Mon père s’est tué la santé à travailler à la mine. Il est mort à même pas à soixante ans, ce n’est pas pour rien. Nos parents ont fait beaucoup pour nous et à nous aujourd’hui de faire beaucoup pour nos enfants. Mon père a eu le temps de me transmettre ses valeurs, et je l’en remercie car c’est pour ça que j’en suis là aujourd’hui." Le sens de l’adaptation et de la gestion des difficultés lui vient aussi de son père, qui avait appris plusieurs langues sur le tas: "Je suis incapable des sacrifices qu’il a consentis pour les siens".

"Ce sont des valeurs du bassin minier, de simplicité, de solidarité, de voir y arriver malgré les vicissitudes de la vie", dixit Bernard Czerwinski, maire de Drocourt depuis 1995 et ancien professeur des écoles qui a eu Nordine en petite section de maternelle à trois ans ("C’était un gamin volontaire, on voyait déjà sa détermination") comme d’autres membres de la famille (un frère reste encore à Drocourt, où il a racheté la maison familiale et la retape) et qui a fait de "l’enfant chéri de la ville" son premier et seul citoyen d’honneur.

Ce mental d’acier n’aura connu qu’une brèche, après les JO 2012, quand il a arrêté près de deux ans car il ne "voyai(t) pas d’avenir dans ce sport", dégoûté des vols qui l’ont privé de médaille olympique, avant de se laisser convaincre de passe professionnel par les mots de son frère Ali. A une condition: que ce dernier soit son coach, malgré des propositions de l’étranger refusées pour "ne pas perdre (s)on temps comme ça s’était passé pour Ali quand il était parti aux Etats-Unis". Objectif toit du monde. "Je n’ai pas repris pour faire des combats du samedi soir, pour être champion de France ou pour l’argent. Je voulais être champion du monde. Et si je le faisais, c’était avec Ali."

Nordine Ouvbaali (à droite) lors de sa défaite contre Michale Conlan en quart des JO 2012
Nordine Ouvbaali (à droite) lors de sa défaite contre Michale Conlan en quart des JO 2012 © AFP

Avec son frère, ils dressent un plan. "Sans promoteur, sans manager, on s’est dit qu’on visait le championnat de France en cinq combats, un titre international ou un championnat d’Europe en dix combats, et qu’on serait champion du monde au quinzième combat à Las Vegas, énumère Ali Oubaali. On l’avait dit à son premier combat, à Marrakech. Et on l’a fait! On me disait que j’étais fou de prendre Hassan Azaouagh au cinquième combat car il avait mis KO Redouane Asloum, Jérôme Thomas, etc. On me disait que Nordine n’était pas prêt mais je répondais que je savais ce que je faisais. Et on a gagné par KO au premier round alors qu’on l’a boxé chez lui. On s’était donné les moyens. On était parti se préparer à New York avec notre argent."

Terribles à vivre sur le coup, les vols olympiques auront nourri son feu pour le monde pro. "J’ai une revanche à prendre, sur la justice, sur la vie, sur la carrière sportive, sur les injustices, reconnaît-il. Aller décrocher ce titre à Las Vegas, c’était ma reconnaissance. Ils m’ont volé une médaille olympique mais ils ne m’ont pas volé mon rêve. Et avec le recul, si on m’avait dit: 'Tu vas connaître deux injustices olympiques mais tu seras champion du monde', j’aurais signé tout de suite." Nordine Oubaali ne se cherche jamais d’excuses, qui "sont pour les faibles". Il sait juste ce qu’il veut.

"Son tempérament, c’est un tout, analyse John Dovi. Dans ces petites catégories, comme Brahim Asloum à l’époque, ces mecs ont plein de trucs à prouver. Ils sont revanchards sur plein de choses. Toutes les péripéties qu’il a pu connaître l’ont forgé. Après ça, tu ne lâches pas le morceau. Quand je vois son parcours, je me dis qu’il n’y a que Nordine qui pouvat faire ça, être capable d’autant de résilience malgré les coups de bâton. Il me fait penser à Marvin Hagler. Pas dans le style mais dans l’histoire. Hagler a changé son prénom pour Marvelous car c’était une forme de revanche sur son début de carrière. Il a été boxer partout, il a fait ce qu’il avait à faire. On ne croyait pas en lui et il a réussi à la force du poignet et par son abnégation. Nordine, c’est un peu pareil."

Nordine Oubaali (au centre) avec son équipe et sa ceinture de champion du monde WBC des coqs
Nordine Oubaali (au centre) avec son équipe et sa ceinture de champion du monde WBC des coqs © AFP

"Battre quelqu’un comme Donaire restera gravé à vie"

Il avance, sans oublier mais sans se retourner. Pas satisfait de son promoteur français Ringstar (Jérôme Abiteboul), qui "ne faisait pas le travail qu’il devait faire" pour lui à ses yeux, il le quitte et confie sa carrière à MTK Global (et Ali, bien sûr) pour "avancer avec des gens qui veulent vraiment (l)e faire évoluer" (il n’exclut pas de signer un contrat avec un gros promoteur étranger, comme Top Rank et Bob Arum avec qui il a été en contact, si "les conditions sont excellentes et les gens carrés"). Ses critiques sur Ringstar sont acerbes, comme quand il évoque "de gros obstacles sur ma route en interne", mais sans rancœur. Elles finissent toujours par un discours tourné vers l’avant, vers le positif. On ne se refait pas…

Son parcours, singulier et fabuleux, l’a désormais mené à la légende Nonito Donaire (trente-huit ans, 40-6 et 26 KO en carrière), boxeur très admiré dans le milieu avec qui il avait sparré en préparation de Warren. Il sait que le rendez-vous est essentiel, une étape vers son "objectif" d’une unification des ceintures contre Naoya Inoue qui marquerait encore l’histoire si elle est à quatre ceintures (ils en ont pour l’instant trois à eux deux) puisque personne n’a été champion "incontesté" chez les coqs depuis le Panaméen Enrique Pinder en 1972-73. "Battre quelqu’un comme Donaire me permettra de changer de statut aux yeux du monde entier, assume-t-il avec appétit. Ça va montrer que Nordine Oubaali prétend vouloir être champion unifié mais qu’il a les capacités de l’être. C’est avec ce genre d’adversaire que tu marques l’histoire et c’est ce qui me motive. Quand tu veux être le meilleur, il faut être capable de prendre des risques et de se frotter aux meilleurs. Je n’ai rien à envier à Donaire ou à Inoue, j’ai les capacités pour les battre et ils le savent. J’espère avoir une vraie reconnaissance après ce combat."

Il sait qu’il boxera "à l’extérieur" à Carson, près de Los Angeles, où la grosse communauté philippine viendra soutenir Donaire, basé à Las Vegas. Il sait que beaucoup, peut-être même à la WBC, aimeraient voir Nonito et son crochet gauche ultra dangereux gagner pour une revanche lucrative contre Naoya Inoue, qui l’avait emporté face à lui dans "le combat de l’année" en 2019 (le soir où Oubaali avait battu Takuma Inoue, derniers combats en date pour les deux). Mais comme toujours, il ne cherche aucune excuse: "Je suis chez moi à partir du moment où je rentre sur le ring. C’est mon terrain de jeu." Il aurait sans doute dû gagner plus pour ce combat, dont l’enchère a été remportée par le promoteur américain PBC (Premier Boxing Champions), mais l’important est ailleurs. "Tout l’or du monde ne peut pas acheter un titre. Si j’avais pensé à l’argent, je n’aurais même pas fait mon premier championnat du monde…"

Nordine Oubaali
Nordine Oubaali © AFP

On demande souvent à Nordine Oubaali si son rêve est de défendre sa ceinture en France. Forcément un peu. Il aimerait Paris, dans la région où il vit, mais aussi le Nord-Pas-de-Calais, celle d’où il vient. Il rêve d’un "stade", pourquoi pas Bollaert à Lens (tout près de Drocourt), et a évoqué plusieurs idées avec Bernard Czerwinski: "Le stade couvert de Liévin, Gayant Expo à Douai, ou encore le Zénith de Lille". "Ce serait une vraie fierté et quelque chose qui lui tiendrait vraiment à cœur", poursuit l’édile. Mais on se trompe avec ce débat. Car le parcours de cet amoureux du noble art, passionné de boxe pour la technique et la tactique, la capacité à toucher sans être touché, et non pour son côté brutal, est encore plus symbolique comme ça, à conquérir la planète loin de chez lui.

"Si j’avais été champion du monde en France, j’aurais été fier, ça aurait été énorme, mais l’histoire est tellement belle comme ça, estime ce boxeur patient, intelligent, élégant et spectaculaire. Aller conquérir ton premier titre face à un Américain à Las Vegas, ça n’a pas de prix. Je n’ai jamais cherché la facilité." "On n’a jamais rien attendu de personne, on a toujours fait les choses de notre côté, conclut Ali Oubaali. Ce que Nordine a, il le doit à lui-même, à son travail, sa rigueur, son sérieux. Il a un comportement qui force l’admiration."

La France possède un champion énorme. Il faudrait juste qu’elle apprenne à le traiter à sa juste valeur "Il y a un nouveau président de Fédération, Dominique Nato, qui nous soutient moralement, et c’est bien, mais il faut dépasser les paroles, lance Ali Oubaali. Il faut des actes, une Fédération derrière nous. Quand il est devenu champion du monde, on n’a reçu aucune félicitation du gouvernement ou du ministère des Sports. Je trouve ça déplorable. Mais on s’en fout. Nordine fait les choses pour lui, pour sa famille et pour son sport." On aimerait juste qu’il n’ait pas à devoir jeter des bouteilles à la mer.

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport