RMC Sport
Caeleb Dressel lors des Mondiaux 2017

Caeleb Dressel lors des Mondiaux 2017 - AFP

JO 2021: Caeleb Dressel, l’athlète ultime des bassins

En or sur le relais 4x100 mètres nage libre, Caeleb Dressel vise cinq autres titres à Tokyo, dont le 100 mètres nage libre (début des séries la nuit prochaine). A vingt-quatre ans, l’Américain déjà treize fois champion du monde est au sommet de son art. Plongée dans ce qui fait la force de cet athlète unique dans son sport dont l'idole sportive est le champion multi-casquettes Bo Jackson et qui refuse le parallèle avec le légendaire Michael Phelps pour emprunter son propre chemin.
Publié le

Son héros aquatique, parallèle rabâché, se nomme forcément Michael Phelps. Mais quand il s’agit de citer son modèle sportif, Caeleb Dressel a un autre nom en bouche. "C’est Bo Jackson, répondait le nageur américain, alors encore lycéen, en octobre 2013. C’était un pur athlète qui ne se fixait pas de limite pour lui-même. J’adore ça." Pour les moins férus de sport US, Bo Jackson avait réussi l’exploit d’évoluer dans deux ligues majeures de l’autre côté de l’Atlantique, la NFL (football américain) et la MLB (baseball) – il a été le premier à jouer dans les deux la même année –, et d’être sélectionné pour le "match des étoiles" (le All-Star Game) dans les deux disciplines.

Une référence qui colle bien au profil de la star annoncée des épreuves de natation des Jeux Olympiques de Tokyo, qui vise six médailles d’or au Japon après en avoir déjà raflé une en lançant le relais américain titré sur 4x100 mètres nage libre ce lundi. "Il n’y a jamais eu quelqu’un comme lui dans notre sport, estime Keenan Robinson, directeur de la médecine du sport pour USA Swimming (Fédération américaine de natation) qui a longtemps travaillé avec Phelps. C’est un pur athlète dans tous les sens du terme." 1,90 mètre sous la toise, 89 kilos sur la balance, abdos saillants, muscles du haut du corps épais et ciselés façon dieu grec, regard bleu piscine, dents blanches, tatouages: le beau gosse floridien fait un poster boy parfait pour la natation.

Avec ses qualités athlétiques, le nageur de vingt-quatre ans (vingt-cinq le 16 août) aurait aussi pu faire autre chose. Matt DeLancey, responsable de la condition physique pour les sports olympiques à l’université de Florida, où le jeune homme a étudié/nagé entre 2014 et 2018, le place sur le même plan athlétique que Grant Holloway, ancien de la fac et recordman du monde du 60 mètres haies en salle en athlétisme (deuxième meilleur temps de l’histoire sur 110m haies en extérieur, où il a été sacré champion du monde en 2019). A la musculation, il pousse autant que certains joueurs de foot américain de haut niveau.

Caeleb Dressel lance l'équipe américaine en finale du relais 4x100 mètres nage libre aux JO de Tokyo en août 2021
Caeleb Dressel lance l'équipe américaine en finale du relais 4x100 mètres nage libre aux JO de Tokyo en août 2021 © AFP

Il dit ne pas connaître sa détente verticale, qui impressionne toujours quand il fait un bond avant de plonger, mais DeLancey l’annonce à 109 centimètres. Lors du NBA Combine 2020, rendez-vous où les joueurs les mieux placés pour la prochaine draft passent des tests physiques, seuls deux futurs membres de la grande ligue de basket avaient fait mieux ! DeLancey se souvient d’un entraînement en janvier 2020, à Florida, où Dressel enchaîne six sprints de vingt mètres sur le terrain couvert de la salle de musculation des Gators. Steve Spurrier, légendaire ancien joueur et coach de cette école, observe la scène pendant qu’il fait du vélo et interpelle DeLancey: "Il aurait dû jouer receveur pour nous". Bonne pioche.

S’il a commencé la natation à cinq ans, Dressel a bien évolué à ce poste dans son enfance. Il a aussi, entre autres, joué avant-centre au football, le nôtre. Un touche-à-tout toujours partant pour se défouler. "Depuis que je suis petit, j’ai toujours été athlétique à sauter partout, courir vite", confirmait-il au micro de RMC Sport il y a quelques mois. Caeleb utilise le mot "toujours" car ce côté hyperactif ne l’a jamais quitté. Un héritage familial. Homme "simple", qualificatif partagé par tous ceux qui le côtoient, ce fils de vétérinaire troisième de quatre enfants tous devenus nageurs à plus ou moins haut niveau – discipline pratiquée en hobby par papa Mike à l’université de Delaware – et élevés sur un coin de terre rural de Green Cove Springs (Floride) a toujours adoré deux choses: les animaux et l’aventure.

Elégance et violence

Les premiers se retrouvent avec Jane, son labrador retriever qu’il laisse parfois plonger dans la piscine avec lui, héritier du furet Charlie, du pigeon Terrence ou du rat Ellie (les cendres de ce dernier sont dans une urne). Le second dessine un nageur un peu différent des autres. Si beaucoup sont casaniers en dehors de l’entraînement, afin d’éviter les blessures et/ou la fatigue, Dressel n’est pas fait de ce bois-là. L’an dernier, quand la pandémie de Covid-19 a frappé la planète, le nageur américain n’en a pas seulement profité pour améliorer son régime alimentaire. Il a surtout rejoint sa famille dans les montagnes du Tennessee.

Caeleb Dressel lors d'un 100 mètres papillon en août 2018
Caeleb Dressel lors d'un 100 mètres papillon en août 2018 © AFP

Il a pu y faire du 4x4, de la chasse, de la pêche, et même du parachute et du wakeboard. Parfait pour cet accroc à l’adrénaline. "C’est dans notre sang de toujours faire quelque chose, raconte sa mère Christina. Il m’appelle parfois pour me dire: 'Pourquoi je suis en train de déterrer des trucs ou de faire du jardinage après l’entraînement alors que je suis fatigué?'" Ce qui n’empêche pas une autre facette, plus tranquille. Avec ses nombreux contrats avec des marques comme Toyota, Speedo, Hershey’s ou Coca-Cola, ce garçon très famille resté dans sa région natale pour l’université a acheté un terrain de plusieurs hectares et épousé son amour de lycée, Meghan. "Sa femme, sa ferme et son chien, c’est tout ce dont il a besoin", lance un membre du staff de USA Swimming pour Sports Illustrated.

"C’est un mec hyper simple, confirme le Français Florent Manaudou, un de ses rivaux sur le 50 mètres nage libre. Je l’ai beaucoup côtoyé beaucoup lors de l’International Swimming League, on a fait des trucs de charité ensemble. J’avais l’habitude d’avoir toujours quelque chose à détester chez mes concurrents, par exemple avec Cesar Cielo qui m’exaspérait. Chez Caeleb, il n’y a rien de tout ça, il est vraiment dans le respect et du coup, c’est beaucoup plus compliqué. C’est un mec bien, un nageur ultra respectueux, très talentueux et très complet." Un esprit calme dans un corps explosif. Deux caractéristiques comme un rappel de ce qui fait sa force. "Sous l’eau, il offre un mouvement beau, élégant, puis c’est presque de la violence quand il est au-dessus de la surface", résume Russell Mark, manager de la haute performance pour USA Swimming.

Fluide et gracieux d’abord, puissant et efficace ensuite. Tout commence avec le départ et ses coulées sans équivalent. "Il a le meilleur départ de la planète", tranche Olivier Poirier-Leroy, ancien nageur auteur de plusieurs livres sur sa discipline et qui tient le blog YourSwimLog où il avait analysé la chose dès 2017. Explosivité, hanches hautes, utilisation de ses bras pour générer plus de propulsion et des jambes quand il remonte quand beaucoup les utilisent surtout quand ils descendent, coup de pied façon dauphin avant son premier cycle de bras hors de l’eau pour l’aborder à pleine vitesse, travail incessant: la domination dans cette phase de quinze mètres – limite après laquelle il faut être "sorti" de l’eau – de celui que certains médias US surnomment "le nouvel Aquaman" s’explique. "C’est vraiment quelque chose que je bosse beaucoup, pointe-t-il. J’ai eu des bons gènes et j’essaie de m’en servir du mieux que je peux. Mais il n’y a pas d‘accident dans le sport. En travaillant, on devient meilleur."

Caeleb Dressel (short noir) lors d'un départ de 100 mètres nage libre en août 2018
Caeleb Dressel (short noir) lors d'un départ de 100 mètres nage libre en août 2018 © AFP

Tant mieux: le garçon n’est pas avare d’efforts dans ses journées. "Quand je souffre à l’entraînement, je pense juste à combien ça va payer à la fin", insiste-t-il. Un gros travailleur mais aussi "un étudiant de son sport" dixit Elizabeth Beisel, ancienne nageuse olympique et sa partenaire du Gator Swim Club de Florida. "Il adore perfectionner son art", complète-t-elle. Résultat? Personne n’est plus rapide que lui dans la partie la plus rapide de la course. "Il est vraiment comme un poisson dans ces quinze premiers mètres", s’émerveille Russell Mark. Disséquer ses départs est une ode au sublime. La suite une ode à la puissance. Ce qui le différencie des autres? Sa capacité à rester à pleine vitesse plus longtemps.

Lors de la finale du 100 mètres nage libre des Mondiaux 2019, son cycle de rotation – temps entre chaque mouvement complet d’un bras – était de 1’’18 sur le premier 50 et de… 1’’17 sur le second. "C’est juste phénoménal, incroyable", savoure Russell Mark. Il a même su l’adapter pour gagner en efficacité. Lors de sa première année à Florida, son cycle de rotation sur 50 mètres nage libre se situait entre 0’’85 et 0’’89. En finale des Mondiaux 2019, il était à 0’’99. Pour une domination totale. Caeleb Dressel aurait pourtant pu ne jamais maîtriser cet art si son destin avait choisi un autre chemin. Quand il change d’école avant la sixième, le futur roi des bassins ne dit pas à ses nouveaux camarades de classe qu’il nage: "J’étais embarrassé. Ce n’était pas un sport cool, et je ne l’aimais pas tant ça."

Journal de bord

En 2008, à douze ans, il hésite à arrêter pour se consacrer au foot US. "Je ne m’amusais pas dans ce sport. Mais quelque chose m’a gardé dedans." Le relais 4x100 mètres nage libre américain vainqueur aux Jeux de Pékin devant les Français, course folle restée dans l’histoire, l’inspire. Tout comme son frère Tyler, qu’il voit faire des compétitions, et sa sœur Kaitlyn, dont l’éthique de travail le pousse à s’améliorer. "Elle était ma motivation. Elle me bottait le cul mentalement car elle travaillait plus dur et j’ai vu combien ça pouvait payer. En la voyant travailler si dur à l’entraînement, j’ai réalisé que je ne voulais pas que ma sœur me batte et que la natation était le bon sport pour moi."

Le choix se fait peu avant le lycée: ce sera la natation. A fond. Scolarisé à la Clay High School de Green Cove Springs, il nage comme ses frère et sœurs – Tyler, Kailtyn et Sherridon – pour le gros club des Bolles Sharks, à Jacksonville. Papa Mike et maman Christina, qui ne connaissent pas grand-chose à la natation, ne le poussent pas comme trop d’autres parents le font en jouant les coaches à domicile. Christina avoue aujourd’hui "ne pas connaître ses chronos" et Mike déteste qu’on vienne le féliciter pour les exploits de son fils: "Je leur réponds que c’est Caeleb qui a fait ça, pas moi". Mais ils ont su donner de leur personne pour accompagner ses envies. Christina se lève alors à 3h30 pour préparer le petit-déjeuner avalé lors des quarante-cinq minutes de trajet en voiture vers l’entraînement débuté avant le lever du soleil.

Caeleb Dressel en juin 2021
Caeleb Dressel en juin 2021 © AFP
Caeleb Dressel après une course lors des Trials US pour Tokyo en juin 2021
Caeleb Dressel après une course lors des Trials US pour Tokyo en juin 2021 © AFP

Les efforts vont payer. Le plus jeune qualifié pour les Trials US pour les Jeux de 2012 (quinze ans), où il signera au départ d’un relais le premier chrono en moins de 20’’ de l’histoire pour un U16 sur 200 yards, fait tomber des records dès l’adolescence. En août 2013, aux Mondiaux juniors de Dubaï, il remporte le 100 mètres nage libre avec un chrono de 48’’97, meilleure marque nationale des 17-18 ans devant les 49’’05 d’un certain Michael Phelps en 2004. Mais le perfectionniste qui aimait aligner ses stylos bien droit à l’école en veut tout de suite plus. "C’était cool de battre un de ses records mais juste après, je me suis juste dit: 'Comment faire pour aller plus vite?' Je pense toujours à combien mon chrono aurait pu être plus rapide si j’avais mieux fait ci ou ça et je ne voulais pas m’en satisfaire. Quand ce sera le cas, j’en aurai fini avec la natation."

Le gamin ultra doué explique alors combien l’approche psychologique fait la différence: "Beaucoup de gens s’entraînement dur et nagent vite mais la séparation se fait avec ceux qui en veulent plus". Pour mieux se préparer, il a transformé son côté perfectionniste en force analytique. A l’époque de Bolles, il tient un journal de bord devenu objet de légende avec des commentaires hyper détaillés après chaque séance d’entraînement. "Il écrivait des pages et des pages sur comment chacun de ses muscles se sentait et ses sensations de nage, détaille Jason Canalog, son coach dans ce club floridien, qui l’avait incité à le faire. Il comparait ce qu’il ressentait en changeant tel ou tel mouvement du corps. C’était à un niveau que je n’avais jamais vu chez un nageur." Le champion continue aujourd'hui de tenir ce carnet de nage mais aussi un journal intime et un recueil de bonnes citations ou phrases de motivation "qui n’ont peut-être du sens que pour (lui)".

"J'ai commencé à pleurer"

Ce mental va pourtant lui jouer des tours. Il le pousse à tout donner dans chaque courses. Mais la limite n’est jamais loin. Aux championnats nationaux juniors de décembre 2013, il est proche de tomber dans les pommes après plusieurs courses à cause d’une hyperventilation et d’une mauvaise qualité de l’air. On doit plusieurs fois le sortir de l’enceinte en le soutenant pour lui permettre d’aller prendre l’air dehors. Un soir, il doit même partir à l’hôpital pour faire surveiller sa respiration. De quoi l’écarter plusieurs mois du sport alors qu’il avait déjà "signé" pour l’université de Florida. Ses parents le mettent dans les mains d’un thérapeute. Gregg Troy, son futur coach chez les Gators (qui l’entraîne toujours aujourd’hui), lui rend visite avec son staff pour lui assurer que sa bourse universitaire sera toujours une réalité après son "break".

Caeleb Dressel (premier plan) face à Florent Manaudou lors d'une coulée au départ en finale de l'ISL en décembre 2019
Caeleb Dressel (premier plan) face à Florent Manaudou lors d'une coulée au départ en finale de l'ISL en décembre 2019 © AFP

"Il en avait juste marre, se souvient coach Troy. Il était épuisé. On lui avait mis une étiquette de futur très grand. Il aime faire plaisir aux gens et il ressentait le besoin d’être tout le temps à la hauteur de ce statut. On s’attendait à chaque fois qu’il batte un nouveau record et la pression est devenue trop grande." L’amour de la natation reviendra. Direction Florida, où on lui interdira d’apporter un arc et des flèches dans sa chambre étudiante (on ne se refait pas…) et où il va émailler son passage de dix titres NCAA et plusieurs records universitaires, battant par exemple celui du Brésilien Cesar Cielo datant de 2008 sur le 50 yard en 2016 (18’’23 contre 18’’57, descendu à 17''63 en 2018).

Le choix de Florida et Gregg Troy, réputé pour mettre l’accent sur les longues distances et pour faire "manger" beaucoup de kilomètres à ses nageurs, avait un temps surpris. Mais la connexion a pris et leur relation, où chacun a poussé l’autre, a permis de trouver un chemin commun. "Il ne s’est pas contenté de vivre sur ses qualités, explique l’entraîneur. Il a beaucoup travaillé pour les améliorer. Il peut gérer une grosse charge de travail. Il faut juste lui permettre de garder cette lumière dans les yeux. C’est un meilleur nageur quand il est heureux." Premier relayeur du 4x100 mètres nage libre à Rio, en 2016, Dressel découvre les Jeux avec la nervosité du jeune premier. Coach Troy demande même à Elizabeth Beisel de l’accompagner en chambre d’appel pour le calmer: "Je me fiche de ce dont tu lui parles. Il faut juste que tu lui fasses penser à autre chose."

Mission accomplie. En 48’’10, le Floridien lance vers l'or le quatuor américain auquel appartient comme un clin d’œil un certain Phelps. Son premier titre olympique, accompagné d’un autre sur le relais 4x100 mètres quatre nages (il avait disputé les séries). La transition avec l’époque Phelps-Ryan Lochte est entamée. Elle survient un an plus tard, en 2017. Aux Mondiaux de Budapest, à vingt ans, Caeleb Dressel régale: sept titres mondiaux, trois en invididuel, quatre en relais, dont trois couronnes… en deux heures de temps le même jour. Sur les 50 mètres nage libre, 100 mètres nage libre et 100 mètres papillon, il montre une constance folle en s’améliorant à chacun des trois tours et en claquant son meilleur chrono en carrière en finale, dont une première incursion sous les 50’’ en 100 pap.

Michael Phelps (au centre) et Caeleb Dressel célèbrent le titre olympique du 4x100 mètres nage libre américain à Rio en 2016
Michael Phelps (au centre) et Caeleb Dressel célèbrent le titre olympique du 4x100 mètres nage libre américain à Rio en 2016 © AFP

Elu nageur de l’année, il remet ça deux ans plus tard, en 2019, avec une nouvelle démonstration de force aux Mondiaux de Gwangju (Corée du Sud). Bien plus attendu, et donc sous pression, l’Américain ramène six titres (quatre en individuel, deux en relais) et deux médailles d’argent – record de breloques pour un nageur sur une même édition – et claque des chronos d’un autre monde. Le 100 pap? 49’’50 en demie pour faire exploser le record vieux d’une décennie de Phelps (49’’82) que ce dernier avait réalisé dans une combinaison à plaques de polyuréthane (bien moins "magique" que celles 100% polyuréthane de certains à l'époque). Les 50 et 100 nage libre? 21’’04 et 46’’96, meilleures performances de l’histoire en dehors de la période polyuréthane et première incursion d’un nageur sous les 47’’ sur la distance reine hors de cette époque. Des performances XXL mais aussi un rappel que même un super-héros sportif reste humain.

A l’issue de sa dernière course en Corée, ses parents et sa future femme – ils se sont mariés début 2021 – parviennent à s’incruster via l’entrée des athlètes pour aller le féliciter. Caeleb leur tombe dans les bras et entraîne le groupe au sol. "Il tremblait et il s’est évanoui", raconte Meghan. "Je me souviens avoir dit à mon père que c’était la chose la plus difficile que je n’avais jamais faite mentalement et physiquement, précise l’intéressé. J’ai commencé à nager à cinq ans, c’est toute une vie d’investissement pour arriver à ce moment. Donc oui, je me suis écroulé. J’ai commencé à pleurer. C’était très dur."

"Il ne veut pas être Phelps"

Corps torturé, esprit au diapason, jointures des mains en sang à force d’enfiler et de retirer sa tenue de nageur, Dressel a été au bout de lui-même: "Pendant la compétition, tu ne veux rien montrer, ne pas avoir un comportement négatif que tes adversaires peuvent utiliser pour se motiver. Il faut presque se laver le cerveau et se répéter: tout va bien, tout va bien. Mais une fois que c’est terminé, les vannes s’ouvrent." L’épisode sera une des raisons qui l’ont poussé à ne pas tenter la passe de huit médailles d’or à Tokyo, l’exploit réussi par Phelps en 2008 à Pékin. Aussi compétitif que son glorieux et ainé, très versatile comme lui – au point d’avoir déjà lancé à Keenan Robinson qu’il aimerait faire le 1500 mètres mais qu’il n’avait "pas le temps" – même si plus dans la vitesse et la puissance brutes, Dressel avoue sans peine ne pas l’égaler sur le plan de la rigueur mentale devant un tel objectif. "Il n’est pas Phelps, insiste sa maman. Et il ne veut pas être Phelps."

Ce dernier ne manque pourtant pas de bons mots à son égard. "Il fait des choses tellement extraordinaires sous l’eau, son départ, ses virages, ses coulées, s’émerveille l’homme aux vingt-trois titres olympiques. C’est quelque chose d’insensé d’être capable de nager le 100 mètres et le 50 mètres aussi bien. Il est objectivement le nageur le plus talentueux de la planète." Même s’il n’imitera pas Phelps, son programme au Japon reste gargantuesque. Après l’or du relais 4x100 nage libre, Dressel vise cinq autres couronnes: trois en individuel, 50 et 100 mètres nage libre et 100 mètres papillon, et deux relais (4x100 mètres quatre nages et 4x100 mètres quatre nages mixte). Selon sa fraîcheur, un septième titre pourrait être dans le viseur avec le 4x200 mètres.

Caeleb Dressel à l'échauffement lors des Mondiaux 2019
Caeleb Dressel à l'échauffement lors des Mondiaux 2019 © AFP
Caeleb Dressel célèbre une victoire lors des Trials US pour Tokyo en juin 2021
Caeleb Dressel célèbre une victoire lors des Trials US pour Tokyo en juin 2021 © AFP

Les yeux du monde sont tournés vers lui. Mais pas de quoi faire dérailler celui qui annonce "ne pas se placer au-dessus des autres" (ce qu’il pourrait faire sans forfanterie) et "ne jamais sous-estimer (s)es adversaires" et qui a prouvé que la pandémie ne l’avait pas ralenti en profitant de ses coulées magiques pour signer plusieurs records du monde en petit bassin lors de l’ISL fin 2020 (premier homme sous les 50’’ au 100 mètres quatre nages avec 49’’88 puis 49’’28, premier homme sous les 48’’ au 100 mètres papillon avec 47’’78, premier homme sous les 20’’20 sur 50 mètres nage libre avec 20’’16): "Peu importe ce que les gens attendent de moi ou à qui ils me comparent, je m’en fous. Je connais mon potentiel et je veux atteindre ce potentiel. Je veux juste nager vite, me faire plaisir et savourer les chalenges que ça m’offre."

"C’est un pur Américain avec la mentalité américaine, qui ne se soucie pas forcément de ce qu’il y a autour, renchérit Florent Manaudou. On n’a pas l’impression qu’il stresse beaucoup ni qu’il réfléchisse trop à ce qu’il fait. On sait ce que ça fait d’être favori aux Jeux, pas le plus simple à gérer. Mais j’ai l’impression qu’il est un peu imperméable à la pression. S’il nage 20’’50, ça va être compliqué, c’est sûr..." Dressel doit assumer son statut. Comme son autre idole sportive le faisait. "Je regarde tout le temps des vidéos de Muhammad Ali, expliquait-il en 2013. Il savait qu’il ne perdrait pas et il n’hésitait pas à le dire haut et fort. Tout le monde l’entendait et il se mettait la pression mais il savait qu’il allait y aller et gagner."

L’Américain, qui a lancé le podcast The Ben and Caeleb Show avec son pote et ancien camarade de Florida Ben Kennedy en 2019 pour que les gens "en apprennent plus sur (s)a vie" alors qu’il n’est pas du genre à trop s’afficher, est beaucoup moins grande gueule que "The Greatest". Mais à Tokyo, objectif pour lequel il s’est coupé des réseaux sociaux (il s’accorde quinze minutes par jour sur Instagram), le résultat devrait être le même pour ses adversaires que pour ceux de l’ancien boxeur: la défaite. Sans qu’il n’ait besoin d’en rajouter, question de nature et de parcours. "Le sport vous garde humble car peu importe combien tu te sens grand, il va te mettre des choses sur la route dont il va falloir se relever, rappelle-t-il. Il y a bien plus que soi-même dans le sport. Vous représentez votre équipe, votre pays, et il faut toujours en être fier. Je veux juste être un homme meilleur chaque jour et la nage suivra." Elle suit déjà très bien.

Alexandre Herbinet avec Julien Richard