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Simone Biles en action à la poutre lors des Mondiaux 2019

Simone Biles en action à la poutre lors des Mondiaux 2019 - AFP

JO 2021: Simone Biles, tant de poids sur les épaules

Forfait pour le concours général individuel après s’être retirée de l’épreuve par équipes en évoquant le besoin de préserver sa santé mentale, l'Américaine Simone Biles ne remportera pas cinq médailles d’or aux Jeux de Tokyo comme beaucoup l’espéraient. Son choix symbolise l’évolution d’une championne victime de l'horreur qui a plus changé en tant qu’être humain qu’en tant que gymnaste ces derniers mois. Et qui a trouvé sa voix à tous les sens du terme.
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Deux phrases pour mieux comprendre. Star annoncée de la gymnastique à Tokyo, Simone Biles s’est retirée de la finale du concours par équipes – où ses coéquipières ont fini par prendre l’argent – après un seul saut de cheval loin de ses standards et dangereux pour son intégrité physique. Elle ne participera pas non plus au concours général individuel, où elle n’a plus été battu depuis sa prise de pouvoir mondiale en 2013, et le doute persiste sur sa présence dans ses finales individuelles aux agrès. L’Américaine ne deviendra pas la première femme à décrocher cinq médailles d’or sur une même édition des Jeux. Elle ne sera pas la première femme à garder son titre olympique du concours général depuis la Soviétique Larissa Latynina (1956-1960) et la Tchèque Vera Caslavska (19654-1968)

Elle ne rejoindra pas Latynina et ses neuf médailles d’or aux Jeux après les quatre remportées à Rio en 2016 et ne pourra pas revendiquer le statut de plus vieille gymnaste titrée au concours général olympique depuis 1968. Mais elle aura été fidèle à elle-même et à ses sentiments. Pour expliquer son retrait, la femme aux trente médailles olympiques ou mondiales (dix-neuf titres planétaires, un record tous sexes confondus) a pointé son besoin de "(s)e concentrer sur (s)a santé mentale": "Nous devons protéger notre esprit et notre corps plutôt que faire ce que le monde attend de nous". Tout sauf un caprice à cause d'un petit problème physique: pas le genre de la maison pour celle qui avait remporté un championnat national avec des orteils cassés aux deux pieds et des Mondiaux avec un calcul rénal. "Physiquement, je me sens bien, je suis en forme, a-t-elle expliqué à NBC. Emotionnellement, en revanche, ça varie d’un moment à l’autre."

Margarita et resto mexicain

Biles, qui ne s’était "jamais sentie comme ça au moment d’une compétition", évoque des "démons dans la tête", métaphore de l’anxiété. "Ce n’est pas facile d’être considérée comme la star principale de ces Jeux." Soutenue dans son choix par de nombreuses voix, elle évoque "une longue semaine, un long processus olympique, une longue année…" Elle utilise le mot "stressée", une habitude des derniers mois à l’image de sa grande nervosité quand il a fallu se rendre au camp de l’équipe nationale à Indianapolis en mars après une année sans compétition, quand tout le monde guettait un signe d’une dominance en berne. Son saut "Amanar" raté, une première chez elle depuis qu'elle domine la planète, a prouvé que tête et corps ne suivaient plus ensemble. Dans ces circonstances, continuer plus loin aurait sans doute pénalisé ses coéquipières et lui aurait surtout fait courir le risque d'une grave blessure.

La veille, après les qualifications, celle qui doit gérer depuis des années un trouble du déficit de l’attention avec hyperactivité – pour lequel elle suite un traitement aux amphétamines, révélation faite par la diffusion des AUT de sportifs par les hackers russes Fancy Bears en 2016 – avait pris la plume sur Instagram pour évoquer son sentiment d’avoir "le poids du monde sur (s)es épaules". Si personne n’aurait pu prévoir ses difficultés à Tokyo, les signes ne manquaient pas. Avec deux phrases, donc, pour mieux comprendre. La première est tirée du New York Times. Interrogée sur le moment le plus heureux de sa carrière, sa réponse fuse: "Honnêtement, c’est sans doute le moment où j’ai pris un break de mon sport". La seconde vient des colonnes du magazine Glamour. Qui lui demande quand elle se sent vraiment elle-même. "Quand je bois une margarita dans un restaurant mexicain. Ça, c’est moi." Juliet Macur, la journaliste du NYT auteur de l’article, résume: "Elle attendait les Jeux surtout pour leur fin. Son statut est devenu trop lourd à porter, en plus de ce que ça fait à son corps."

Simone Biles lors des Jeux de Tokyo en juillet 2021
Simone Biles lors des Jeux de Tokyo en juillet 2021 © AFP

Au fil de ses nombreuses interviews dans les médias américains ces derniers mois, la gymnaste star répétait en boucle revenir aux Jeux "pour (elle)" et pour ce sport qu’elle "aime tant". Mais pas que. Victime du prédateur Larry Nassar, ancien médecin de l’équipe nationale américaine condamné à 175 ans de prison pour des abus sexuels sur plus de 260 mineurs (il a reçu une autre condamnation de 60 ans pour pédopornographie), Biles est la seule victime de ces abus encore en compétition. Pour que personne n’oublie. Pour que la fédération américaine, USA Gymnastics (USAG), qui a longtemps couvert les horreurs de son médecin, ne cache rien sous le tapis. Et pour toutes les victimes au-delà de Nassar. "Avec tout ce qui s’est passé, je devais revenir dans le sport pour être une voix, pour permettre qu’il y ait du changement, expliquait-elle au micro de NBC Today. La gym n’était pas la seule raison pour laquelle je devais revenir. S’il n’y avait plus de survivante dans notre sport, ils auraient pu mettre ça de côté. Mais comme je suis toujours là, et que j’ai une grosse plateforme sur les réseaux sociaux, ils doivent faire quelque chose."

Quand elle a appris le report d’un an des Jeux via un texto familial, le 24 mars 2020, période où elle se sentait dans "une forme exceptionnelle" et prête à tout rafler au Japon après ses cinq titres des Mondiaux 2019, la reine de Rio s’est écroulée en pleurs dans les vestiaires du World Champions Centre, la salle d’entraînement ouverte par ses parents en 2015 à Spring (Texas). Avant de se tourner vers Jordan Chiles, sa partenaire d’entraînement également membre de l'équipe US à Tokyo: "Je ne sais pas si je peux faire ça un an de plus". Convaincue de ne pas lâcher par sa coach Cécile Canqueteau-Landi car elle avait "trop travaillé pour ça" et n’était "pas allée aussi loin pour s’arrêter aussi près", Biles ne parlait pas seulement des mois supplémentaires à soumettre son corps au régime de la gym, perspective peu réjouissante quand on le fait depuis si longtemps qu’on avoue dans un sourire devoir "s’étirer avant de s’étirer" et dans un sport où ses coéquipières n’hésitent pas à la chambrer sur son côté "vieille" ("Quand je leur dis que je fais ça depuis dix-sept ans, certaines rigolent en me disant qu’elles n’ont même pas dix-sept ans").

Elle parlait aussi, surtout, du poids de devoir représenter pour un an de plus USA Gymnastics, cette entité pour qui elle a tout donné mais qui l’a trahie elle comme toutes les autres victimes. "Ça a été la partie la plus difficile", avoue-t-elle. Et de poursuivre: "Je vais à Tokyo pour représenter les Etats-Unis, ma salle d’entraînement et les femmes de couleur à travers la planète. Mais je ne représente pas USA Gymnastics. (…) Si je les laisse me gouverner, ils gagnent." Dans l’œil des critiques, avec plusieurs sponsors qui ont plié bagage, l’USAG – qui avait dû se déclarer en banqueroute pour se protéger en 2018 – a plus besoin de Biles que l’inverse. "Ils doivent tolérer tout ce qu’elle car leur meilleur espoir de rebondir après l’affaire Nassar s’appelle Biles, pointe Bill Malon, historien de l’olympisme. Elle est leur grâce salvatrice, qu’ils l’admettent ou pas. Si elle avait pris sa retraite, je ne sais pas comment ils auraient fait pour être encore là."

Quand deux gymnastes révèlent au Indianapolis Star les abus sexuels de Nassar, moins d’un mois après les Jeux de Rio, Biles n’est pas encore prête à se joindre au mouvement. Dans sa tête, elle minimise l’abus car "il avait fait pire à d’autres". Mais les témoignages en pagaille qui suivront lui feront accepter la vérité : elle a bien été victime du médecin. Mais elle interdit à sa famille d’en discuter. Quand sa mère l’interroge sur la question, elle nie et quitte la pièce. "C’était tellement dur d’en parler, se souvenait-elle devant les caméras de la chaîne CBS et de l’émission 60 Minutes. Ça me faisait très mal et je savais que ça ferait aussi mal à mes parents et je ne voulais pas qu’ils ressentent cette douleur car c’était vraiment un moment sombre pour moi."

Simone Biles à l'entraînement avant les Jeux de Tokyo en juillet 2021
Simone Biles à l'entraînement avant les Jeux de Tokyo en juillet 2021 © AFP
Simones Biles présente sa moisson d'or lors des Mondiaux 2019
Simones Biles présente sa moisson d'or lors des Mondiaux 2019 © AFP

La bascule s’opère en janvier 2018. En pleurs, elle se livre à sa mère. Qui a tout compris avant même qu’elle n’ouvre la bouche. "Elle n’a rien dit, précise sa maman. Elle a juste pleuré. Car je savais." La veille de l’audience où Nassar doit apprendre sa peine, Biles se confie au monde via les réseaux sociaux "pour redonner le pouvoir aux victimes": "C’est tellement difficile, presque impossible, de revivre ces expériences. Mais plus j’essaie d’éteindre la voix dans ma tête, plus elle crie fort. Et ça me brise le cœur de penser que dans mon travail à l’approche de Tokyo, je vais devoir continuellement revenir dans le centre d’entraînement où j’ai été abusée." Biles évoque The Ranch, le centre d’entraînement national tenu par les autoritaires coaches Bela et Martha Karolyi – ils interdisaient par exemple de taper dans les mains pour encourager les autres, pour développer un esprit compétitif, et la nourriture était rationnée – où certains des abus sexuels de Nassar ont eu lieu. Trois jours après sa sortie, USA Gymnastics annonce mettre fin à ses liens avec The Ranch et les Karolyi.

La star de la gym a pris la parole et les conséquences n’ont pas tardé. "Après des années à plaire à tout le monde, elle a enfin parlé pour elle-même et a vite découvert le poids que pouvaient avoir ses mots", appuie la journaliste Stephanie Apstein, qui l’a rencontrée ces dernières semaines pour Sports Illustrated. La suite sera au diapason. En août 2018, elle critique la nouvelle présidente de l’USAG, Kerry Perry, pour son silence dans l’affaire Nassar (dont il avait engagé l’avocat à une haute position). Trois semaines plus tard, Perry est poussée à démissionner. Quand Mary Bono la remplace, une photo d’elle coloriant le logo de Nike pour critiquer le soutien de l’équipementier à Colin Kaepernick – le quarterback NFL qui avait en premier mis le genou à terre pendant l’hymne national pour protester contre les violences policières – se met à circuler.

Biden, Capitole et Black Lives Matter

Biles embraye sur Twitter: "Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas comme si on avait besoin d’un président de l’USAG plus intelligent, de sponsors ou de choses comme ça". Quatre jours après, Bono prend elle aussi le chemin de la sortie. A force, ses coéquipières ont même fini par s’en amuser: certaines lui ont demandé de réclamer des vacances tous frais payés aux Caraïbes pour l’équipe nationale. Biles, qui réclame encore et encore une enquête "vraiment" indépendante sur l’affaire Nassar pour "connaître toute la vérité", ne se cache plus pour penser et s’exprimer. Le 14 mars 2020, jour de ses vingt-trois ans, le compte Twitter de l’USAG lui souhaite un "joyeux anniversaire": "Nous savons que tu vas continuer à nous émerveiller et à écrire l’histoire". Sa réponse claque comme un revers gagnant long de ligne: "Et si vous m’émerveilliez à votre tour en faisant la chose juste… lancer une enquête indépendante?"

Du haut de son mètre quarante-deux, elle avait déjà sorti la sulfateuse avant les championnats américains en 2019, quand on l’avait lancé sur le fait que l’USAG avait entraîné plus de victimes en cachant les choses: "Vous n’aviez qu’une chose à faire et vous n’avez pas réussi à nous protéger". "Ils m’ont laissé tomber, oui, à 100%, enfonce-t-elle aujourd’hui. On ramène des médailles, on fait notre part et vous ne pouvez pas faire la vôtre en retour. Ça me rend malade…" Au point qu’elle refuserait de mettre sa future fille à la gym en l’état actuel des choses: "Ils n’ont pas assez assumé leurs responsabilités pour leurs actions et ils ne nous ont pas assuré que ça ne se reproduirait jamais". Son engagement pour faire changer les mentalités dans son sport est multiple. Dans la salle familiale, où la diversité des athlètes change d’un milieu à dominance blanche, le tapis d’entraînement est entouré de murs en verre pour permettre aux parents de toujours voir les séances et de ne pas s’inquiéter du traitement reçu par leurs enfants.

Simone Biles lors des Mondiaux en octobre 2019
Simone Biles lors des Mondiaux en octobre 2019 © AFP

Ses envies de changer le monde ne s’arrêtent pas à la gym. Elle a encouragé ses followers à voter Joe Biden lors de l’élection présidentielle. Après l’invasion du Capitole par les supporters de Donald Trump, en janvier dernier, elle s’est déclarée "embarrassée mais pas surprise, dégoûtée mais pas surprise, triste mais pas surprise, énerve mais pas surprise, sans voix mais pas surprise". Elle s’est exprimée en faveur du mouvement Black Lives Matter après la mort de George Floyd. En juin dernier, après son septième titre national, elle s’est fait tatouer sur la clavicule quatre mots d’un poème de Maya Angelou sur la confiance en soi et la fierté noire face à l’oppression: "and still I rise" ("et pourtant je me relève").

Elle a défendu la cause LGBTQ et incité les gens à "ne pas se soucier de la race, du genre ou de l’orientation sexuelle", comme lorsque le groupe chrétien One Million Moms l’a accusé de "pousser l’agenda LGBTQ auprès des familles" l’an dernier pour être apparu dans une pub Uber Eats avec Jonathan Van Nass du show Queer Eye en portant tous les deux des collants: "J’accepte tout le monde. Et ça me retourne le cerveau de savoir qu’il y a des gens qui sont moins ouverts que moi sur ce plan." Elle a dénoncé les violences racistes contre les Américains d’origine asiatique. Elle a réclamé l’eau potable et l’électricité pour tous. Elle s’est engagée, quoi. "J’ai l’impression que j’ai un peu plus trouvé ma voix. J’aide des gens qui en ont besoin et c’est pourquoi je le fais ça."

Biles ne mâche plus ses mots. Consciente, aussi, de ses nouvelles responsabilités: "J’ai réalisé ce pouvoir après avoir raconté mon histoire et c’était un peu effrayant. Je dois faire attention à ce que je dis." Celle qui voulait plaire au plus grand monde – "A Rio, j’avais le sentiment que ce que je faisais importait peu tant que je satisfaisais les gens autour de moi" – accepte désormais de déplaire à certains au nom de la justice sociale. "Plus je vieillis, plus je fais des recherches et je me rends compte de ce qui me tient à cœur et ce sur quoi je veux m’exprimer, précise-t-elle à Texas Monthly. Quand je vois des choses qui ne devraient pas se passer, je vais donner mon avis car je peux dissocier le bien du mal. Pendant longtemps, les athlètes étaient réduits au silence ou punis s’ils parlaient de ce en quoi ils croyaient. Mais désormais, on nous regarde et on nous attend: 'Que va dire Simone? LeBron et Serena vont-ils dire quelque chose?'"

Après les paroles, il y a les actes. L’habituelle tournée post-olympique de l’USAG? Impensable à ses yeux. Simone a préféré lancer sa propre tournée, The Gold America Tour (ou GOAT, abréviation US pour "la plus grande tous les temps"), qui devrait avoir lieu après Tokyo. "Après tout ce qui s’est passé, je voulais que ce soit complétement différent, selon mes propres termes. C’est très puissant de faire ça." Ce spectacle sera 100% féminin, choix revendiqué: "C’est pour mettre en lumière l’émancipation des femmes. Cette dernière année a été géniale pour libérer la parole des femmes et je pense qu’il est bon de continuer dans ce sens avec des femmes qui se sentent heureuses et retrouvent leur amour et leur passion pour la gym. Je sais que les hommes étaient très énervés à cette idée, certains m’ont même contacté pour m’en parler, mais c’est ma tournée et je fais ce que je veux. (…) Ce n’est pas à moi de faire en sorte qu’ils gagnent de l’argent mais à eux et leur agent."

Simone Biles s'élance vers un saut lors des Jeux de Tokyo en juillet 2021
Simone Biles s'élance vers un saut lors des Jeux de Tokyo en juillet 2021 © AFP

Quand son contrat avec Nike a pris fin, en mai, elle a quitté l’équipementier critiqué pour la façon de traiter ses athlètes femmes (notamment quand elles sont enceintes) pour rejoindre une marque moins puissante mais 100% féminine, Athleta, qui sponsorisera sa tournée et où elle compte designer sa propre ligne. Le choix s’explique vite: "Athleta est alignée avec mes valeurs". "Elle a endossé le costume de sa nouvelle puissance de femme noire indépendante qui sait ce qu’elle vaut et qui n’a de comptes à rendre à personne, constate Juliet Macur. Elle a rejoint les athlètes noires comme Naomi Osaka et Serena Williams pour apporter son influence au sport et à la société." Le parallèle avec Osaka, qui avait beaucoup fait parler pour son choix de zapper les conférences de presse lors du dernier Roland Garros pour sa santé mentale avant de se retirer du tournoi, est évident. Et le portrait dressé a tout à voir avec l’actualité des dernières heures.

A Rio, Biles aurait peut-être préféré se taire et continuer, quitte à se rater totalement et à mettre son intégrité physique en jeu. Mais à Tokyo, alors que la jeune femme a laissé place à l’adulte, plus question de ne pas écouter celle qui la connaît le mieux: elle-même. "Si tu ne fais pas passer ta santé mentale en premier, tu ne vas pas apprécier ton sport et tu ne vas pas avoir autant de succès que tu le voudrais, rappelle-t-elle. Il est parfois OK de ne pas participer à des grandes compétitions pour se concentrer sur toi-même car ça montre à quel point tu es un compétiteur fort et une personne forte, plutôt que de batailler pour traverser ça." Son attitude après son retrait, à encourager les siennes, et le soutien de ses coéquipières sont autant de signes de mentalités qui bougent. De gymnastes qui assument de ne plus dire oui à tout pour la gloire, à commencer par leur figure de proue.

"Je n'ai pas besoin d'être là"

Pour trouver sa voix, Biles aura connu un allié improbable. Le confinement. Privée d’entraînement pendant sept semaines en raison de la pandémie de Covid, seule chez elle sans personne pour la distraire hormis ses bouledogues français Lilo et Rambo, la gymnaste a vécu un face-à-face avec ses pensées. Elle a surtout pu les accepter sans devoir se justifier. "Je me suis laissée aller à mes émotions, raconte-t-elle. Triste, folle, énervée, très énervée, hystérique, je suis passée par toutes ces phases. C’était la première fois de ma vie que je pouvais ressentir les émotions plutôt que d’avoir quelqu’un qui vienne me dire: 'Hey, tout ira bien'." Celle qui a souvent crié son envie de retraite quand elle ratait un mouvement à l’entraînement ces derniers mois – ça ne durait que quelques secondes avant de se raviser – a désormais accepté la possibilité du contraire.

Dans les semaines et les mois qui ont suivi la révélation des abus subis aux mains de Nassar, Biles est tombée dans une forte dépression et a beaucoup dormi. "C’était la chose la plus proche de la mort sans me faire du mal", avouait-elle à Vogue. "Elle avait l’impression d’avoir laissé tomber ses fans car l’Amérique voulait qu’elle soit parfaite", estime Juliet Macur. Une thérapie va l’aider à sortir la tête de l’eau. A trouver l’équilibre entre la championne abusée mais adulée et la jeune femme qui cherche à savoir qui elle est vraiment. "J’ai appris qu’il était bon de demander de l’aide si vous en avez besoin", insiste-t-elle. Elle a pourtant d’abord eu des réticences. "Pendant une des premières sessions, je n’ai pas parlé du tout. J’étais en mode: 'Je ne suis pas folle, je n’ai pas besoin d’être là'." Son thérapeute va la convaincre des bienfaits de cet espace de parole libre: "Je pensais que je pouvais tout comprendre toute seule mais parfois, ce n’est pas le cas. Et vous ne devriez pas vous sentir coupable ou honteuse à cause de ça. Une fois que j’ai dépassé ça, j’ai vraiment apprécié la thérapie et j’étais impatiente d’y retourner. C’est un endroit où on est en sécurité." Elle continue de s’y rendre et de prendre des anxiolytiques pour gérer le traumatisme.

Simone Biles lors des Mondiaux en octobre 2019
Simone Biles lors des Mondiaux en octobre 2019 © AFP
Simone Biles dans ses œuvres lors des Mondiaux en octobre 2019
Simone Biles dans ses œuvres lors des Mondiaux en octobre 2019 © AFP

Le sport qui l’a fait reine aurait pu la détruire. Le traumatisme en est un de plus, à rajouter à ceux de l'enfance, retirée à sa mère toxicomane quand elle était bébé, prise en charge par les services sociaux avec son frère et ses deux frangines et placée en famille d'accueil où elle avait expliquait qu'on nourrissait "les chats avant (elle) et Adria" sa petite sœur. Les aînés, Ashley et Tevin, finiront par être recueillis par une grand-tante de l'Ohio tandis que Simone et Adria sont accueillis par Ron, leur grand-père maternel, et sa seconde femme Nellie qui les adoptent quand la future championne a six ans. Très famille, la gymnaste a forcément aussi été affectée ces dernières années par la bataille judiciaire vécue par Tevin, son aîné de trois ans qui la protégeait quand elle était toute petite, accusé d'un triple meurtre par balles lors d'une soirée du Nouvel an (passage à 2019) à Cleveland pour lequel il a été acquitté en juin.

Depuis Rio, la superstar qui possède quatre figures à son nom (car première à les avoir réussies en grande compétition internationale) et espérait en ajouter une cinquième à Tokyo avec son impressionnant Yurchenko double carpé au saut (passé en mai lors de l'U.S. Classic) a moins évolué sur les tapis et appareils de gym que dans la vie en général. "Avant, je ne me concentrais que sur la gym et l’entraînement. Mais être heureuse en dehors de la salle est aussi important que de l’être dedans." Son retour à l’entraînement post-confinement s’est fait "selon (s)es propres termes": "Je ne suis plus une petite fille. Tout dépend de moi. Personne ne me force." Biles a grandi en accéléré et a acheté sa propre maison, "habillée" avec une amie décoratrice d’intérieur dans un style moderne à l’opposé de celui de la demeure de ses parents. Elle a mis fin à sa relation de trois ans avec l’ancien gymnaste Stacey Ervin Jr pour se mettre en couple avec Jonathan Owens, joueur des Houston Texans (NFL) contacté via un message privé sur Instagram et qui ne connaissait rien d’elle.

"C’était aussi un choix, analyse Stephanie Epstein. Elle voulait ouvrir son monde au-delà de la gymnastique. Elle a fini avec quelqu’un qui apprend encore la différence entre deux mouvements de base en gym. Parfois, ils se disputent gentiment pour savoir quel sport est le plus difficile. La pandémie lui a donné l’occasion de faire ses propres choix et elle a réalisé qu’elle aimait ça." En février, quand un voyage familial à Belize où sa mère Nellie est née (Simone possède la double nationalité) tombe à l’eau pour un test positif au Covid de sa maman pourtant vaccinée, elle décide de partir quand même avec Owens. Cocktails sur la plage, jet-ski et nage avec des requins sont au programme. Pour la première fois, surtout, elle n’est pas chaperonnée par sa famille ou ses coaches. Les premières vraies vacances adultes de sa vie.

"Qui vais-je devenir?"

Emancipée du cocon familial et du côté toxique de l’USAG, Biles se (re)découvre. Mais quelque chose manque, sans doute, avec toute la pression qu’elle peut recevoir sur ses épaules. "Je ne sais pas si c’est une question d’âge mais je suis un peu plus nerveuse quand je fais mon sport, reconnaissait-elle ces dernières heures. J’ai l’impression de ne plus prendre autant de plaisir qu’avant." Elle en a pourtant fait un credo, l’héritage qu’elle veut laisser: un monde où les femmes et les jeunes filles peuvent façonner leur identité dans la joie et la confiance. "Si vous ne vous amusez pas à le faire, ça ne vaut pas le coup." Dans un sport où l’obéissance et l’absence de bonne humeur ont longtemps été les seules normes à l’entraînement car le seul chemin vu vers l’excellence, façon méthode Karolyi, l’Américaine a bouleversé les habitudes. "Avant Simone, personne n’avait prouvé que vous pouviez être grande en étant joyeuse", confirme Valorie Kondos Field, légendaire coach de l’équipe féminine de gym de UCLA, université californienne pour laquelle Biles voulait concourir avant de choisir de passer pro.

Avec tout ce qu’elle a vécu ces derniers temps, et ce passé douloureux dont elle ne pourra jamais vraiment se débarrasser entre les gens qui "(la) mentionnent constamment" sur les réseaux sociaux à la moindre information sur l’affaire Nassar et les rappels de l’actualité comme le suicide de John Geddert (coach de l’équipe féminine américaine en 2012 qui travaillait avec le médecin) après avoir été inculpé pour "agression sexuelle" en mars dernier, difficile de retrouver le sourire comme seul horizon. Dans le sien, plus que les médailles ou les titres, il y a d’abord la vie. Celle qui l’attend après. Si elle a laissé entendre qu’elle pourrait s’offrir un retour à Paris 2024 sur le saut pour un clin d’œil à ses coaches français Laurent Landi et Cécile Canqueteau-Landi, la gymnaste qui a obligé les juges à minimiser sa notation pour ne pas inciter la concurrence à reproduire ses figures qui défient les lois de la physique et de l’imagination ne reviendra sans doute jamais. Pas grave.

Simone Biles lors des Mondiaux en octobre 2019
Simone Biles lors des Mondiaux en octobre 2019 © AFP

Son héritage sportif, celui de la meilleure de l’histoire pour beaucoup de spécialistes, n’en a pas besoin. Et l’essentiel est ailleurs: la femme est prête pour la suite, même si elle se cherche encore. Simone doit appeler son père pour se servir de son alarme et n’a appris que dans les derniers mois à utiliser un lave-vaisselle. Mais elle est aussi l’amie qui s’assure que tout le monde rentre bien à la maison. La grande sœur qui reproche à Adria, vingt-deux ans, de lui adresser des messages avec des abréviations. "Elle est comme tous ceux de son âge, à cheval entre la jeunesse et l’âge adulte", résume Stephanie Apstein. "J’essaie de ne pas être trop dure avec moi-même car je me dis: 'Si j’avais été à l’école et que je venais d’être diplômée, je serais en train de batailler avec eux à essayer de trouver un job, à essayer de trouver qui je suis'. Ça soulage mon esprit. Nous sommes tous en train de lutter pour savoir qui nous sommes et ce pour quoi nous sommes bons plutôt que de laisser la société nous dire ce qu’on a besoin de faire."

Biles n’a "aucune idée" de ce qu’elle fera après sa carrière en gym. A l’aise face aux caméras, elle rêve d’avoir son propre show télé. Elle aimerait aussi travailler avec des enfants placés en famille d’accueil, comme elle l’a été. Elle a tout l’avenir devant elle et des portes vont s’ouvrir. Elle devra juste décider dans laquelle entrer. "Elle est excitée devant ce prochain chapitre mais ça lui fait peur également", estime Juliet Macur. "Tu veux que la retraite sportive arrive mais à la fois tu ne veux pas que ça se termine, explique l’intéressée. Je suis une grande athlète, mais qui suis-je vraiment? Quand on enlèvera ce masque, qui vais-je devenir? J’essaie toujours de le découvrir." Et de compléter: "C’est nul d’atteindre son sommet à vingt-trois ou vingt-quatre ans. Car à partir de là, ce n’est plus qu’une pente descendante. C’est une énorme tâche à accomplir : s’assurer que ça continue de monter à partir de maintenant. (…) Je suis très motivée à l’idée de voir ce qu’il y a d’autre pour moi dans ce monde."

"Elle a pu apprendre à plus s'aimer"

"Son travail de vie n’est pas de devenir la plus grande gymnaste de tous les temps mais tout ce qui vient derrière, appuie Stephanie Epstein. Avec la pandémie, coincée seule avec elle-même, elle a trouvé des réponses à ses questions. Pourquoi fait-elle ça? Pour elle, enfin. Et qui est-elle? Elle est puissante. Et elle est en contrôle." "Si tout s’était passé comme prévu et qu’elle s’était lancée dans le monde l’été dernier après les Jeux, je n’ai aucune idée d’où elle en serait, assure son grand frère Adam, un des deux fils natuels de Ron et Nellie, qui tentait d'instiller de la confiance chez Simone et Adria quand il les accompagnait à l'école en leur demandant de répéter en criant "Je suis noire et j'en suis fière!" pour s'affirmer dans leur quartier huppé et à majorité blanche de la banlieue de Houston. Un an plus tard, la maturité est vraiment arrivée. Elle a grandi en tant que personne. Elle a pu apprendre à plus s’aimer elle-même."

A s’écouter, aussi. Jusqu’à pouvoir se retirer de la plus grande scène athlétique au monde pour se préserver. Il y avait la pression de "toujours essayer d’être meilleure que la dernière fois", celle sous-entendue dans le titre du documentaire Simone vs Herself diffusé sur Facebook et dont elle était productrice exécutive. Il y avait tout le reste. L’Américaine ne sera plus jamais championne olympique du concours général individuel. Mais si elle peut devenir une championne de la vie, elle s’en contentera avec joie. Être Simone Biles n’a pas été facile ces dernières années. Cela devrait être plus simple dans les suivantes.

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport