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JO 2021: Biles, Osaka... la santé mentale plutôt que les médailles, la parole des athlètes se libère

Après Naomi Osaka à Roland-Garros, qui confiait courageusement son mal-être, Simone Biles a emprunté le même chemin aux Jeux Olympiques 2021 de Tokyo, ouvrant la voie à d’autres athlètes.

En suspension dans les airs, Simone Biles s’égare. Le doute l’habite, son esprit est ailleurs. L’idole des Américains, gymnaste la plus couronnée dans le monde, se demande ce qu’elle fait là, aux Jeux Olympiques 2021 de Tokyo. Derrière leur écran de télévision, ses fans s’attendent à ce qu’elle survole la compétition, ce pour quoi elle a été programmée durant toutes ces années de sacrifice et de douleur endurés, mais la superstar américaine comprend à cet instant qu’elle n’en a plus envie. "Il n’y a pas que la gymnastique dans la vie", a-t-elle déjà réalisé. En direct à la télévision, l’Américaine a le courage de fuir, pour elle.

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"Je n'ai plus autant confiance en moi qu'avant (...) J'ai l'impression que je ne prends plus autant de plaisir qu'avant (...) Je dois faire ce qui est bon pour moi et me concentrer sur ma santé mentale", a expliqué la quintuple championne olympique mardi, entre sanglots et sourires. Championne hors-normes marquée par des drames personnels, Simone Biles a encore jeté l’éponge mercredi pour le concours général individuel. Loin de décevoir, l'icône s’est assurée du soutien du plus grand nombre en exposant ses fragilités, comme d’autres sportifs avant elle, comme Naomi Osaka.

Quand la parole libère la pression de la performance

En mai dernier, la Japonaise a surpris le monde entier à l'occasion de Roland-Garros, en refusant d'abord de participer à la moindre conférence de presse, avant de décider de quitter prématurément le tournoi. Elle avait ensuite expliqué qu'elle avait "traversé de longues périodes de dépression depuis l'US Open 2018", le premier de ses quatre titres du Grand Chelem. Naomi Osaka a tracé un chemin, inspirant Simone Biles. Savoir renoncer quand on ne peut plus supporter la pression, reconnaître ses limites avant qu’il ne soit trop tard.

D’autres l’ont fait au cours de leur carrière, à l’instar du footballeur Grégory Van der Wiel, mais leur prise de parole n’a pas eu le même retentissement que la détresse affichée par Naomi Osaka et Simone Biles. "Ce sont des icônes de leur sport, des femmes qui ont un statut et une notoriété immense, donc leur voix compte", selon Sophie Huguet, psychologue du sport. C’est le lot des sportives élevées au rang d'icône: devoir gérer les conséquences écrasantes de leurs succès, leur aura auprès du grand public, ce qui fait d’elles plus que des sportives de très haut niveau, les réceptacle des colères et des injustices qui peuvent traverser une société fragilisée et divisée, l’incarnation des combats d’une génération.

Huguet: "Les sportifs montrent qu’ils ont le droit à la parole"

A force de penser aux autres, elles en oublient parfois leurs propres tourments, l’individu et ses doutes devant s’effacer derrière les attentes qui accompagnent le sportif acclamé, dont les agissements et l’opinion transcendent la discipline. "Il y a une vulnérabilité qui est affichée alors qu'avant c'était plutôt l'inverse où il y avait une omerta sur la santé mentale des sportifs, analyse Sophie Huguet. Il ne fallait pas en parler sous peine d'être perçue comme étant faible. Ce qui est donc positif là dedans, c'est qu'elles montrent qu'elles sont faillibles et qu'elles ne souhaitent peut-être pas toutes les deux montrer quelque chose d'elle même qui ne serait pas vrai."

"Si on oublie la dimension très personnelle de chaque sportif, c'est perdu, juge de son côté Christophe Bernelle, médecin et ancien responsable de la préparation mentale à la DTN de la Fédération française de Tennis. Il faut prendre en compte son histoire, son caractère. Le coaching mental classique ne reste que sur le sport, la compétition, la performance qu’il faut améliorer. Cela peut peut-être mettre un surcroît de pression alors qu’il faut aider l’athlète à prendre du recul par rapport à sa pratique pour pouvoir retrouver du plaisir. Quand on voit le champion olympique Romain Cannone (ndlr, médaille d'or en escrime), c’est limpide. Il est juste heureux d’être là, pense à l’instant présent, heureux de combattre. Mais pour arriver à être dans cet état d’esprit, il faut se sentir bien personnellement."

Bernelle: "Les aider à pouvoir s’épanouir à nouveau"

Bien qu’on constate des avancées dans la sensibilisation à l’importance de la prise en charge psychologique, la question de la santé mentale est toujours sous-estimée comme facteur de la contre-performance, notamment chez les jeunes sportifs, qui hésitent à s’épancher sur le sujet, comme si révéler leur faiblesse pouvait nuire à leur carrière et à leur progression. "Ce type de burn-out arrive de plus en plus tôt car les athlètes sont de plus en plus tôt professionnalisés. C’est évident", constate Christophe Bernelle. "Le sportif doit endurer des doses d'entraînements, des sacrifices mais le monde sportif exige, en quelque sorte, qu'il ne se plaigne pas. Là, c'est en train de changer un peu car les sportifs qui ont parlé montrent, au contraire, qu'ils ont le droit aussi à la parole et de ne plus cacher leurs difficultés", veut croire Sophie Huguet.

L’entourage du sportif est encore focalisé sur la technique, la préparation physique, mais le côté mental émerge comme un aspect à travailler également. Et pas uniquement pour la performance. "Plutôt pour le bien être psychologique, dans le but de trouver un équilibre dans sa vie de sportif", confie Sophie Huguet. Un nouveau chemin à prendre pour ces athlètes en souffrance. "Il faut qu’ils aient un bon psychologue, ou un médecin. Il ne faut pas que cela soit un coach mental, soutient Christophe Bernelle. Teddy Riner a une psychologue depuis longtemps (Meriem Salmi), qui est focalisée sur son bien-être. Pour Osaka et Biles, il faut voir où elles en sont psychologiquement. Est-ce de la dépression ? Quelle est la profondeur de leur souffrance ? Il faut les aider à pouvoir s’épanouir à nouveau."

Quentin Migliarini avec AR