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Le héros oublié du sport arménien… et mondial

Shavarsh Karapetyan n'a pas eu la gloire méritée.

Shavarsh Karapetyan n'a pas eu la gloire méritée. - DR

Le déplacement amical des Bleus en Arménie, ce mardi (20h45), donne l’occasion de raconter l’histoire de Shavarsh Karapetyan. Un nageur arménien de haut niveau (9 titres européens et 11 records du monde à son palmarès) qui a hypothéqué sa carrière sportive pour remonter des corps coincés dans un lac à Erevan. Découvrez l’incroyable roman d’un destin tombé aux oubliettes… mais dont on s’est souvenu au moment des JO de Sotchi.

Selon ses propres estimations, il aurait remonté entre 30 et 35 corps. Certains encore vivants, d’autres déjà morts. Plus de vingt minutes à plonger à 4,5 mètres de profondeur avant de revenir à la surface avec un « colis humain ». On dénombrera au moins 20 rescapés. Il en aura récolté l’absence de reconnaissance et une carrière sportive écourtée. Le parcours de Shavarsh Karapetyan, l’un des meilleurs nageurs arméniens de l’histoire, raconte le roman d’un destin oublié.

Ancien nageur traditionnel (l’un des meilleurs espoirs du pays en libre et dos), Karapetyan est orienté en fin d’adolescence vers le finswimming, nage sous-marine propulsée par palmes en retenant sa respiration ou en utilisant un tuba (voire une bouteille de plongée). Son entraînement militaire (jogging avec des chaussures de ski, montée d’une colline avec un autre nageur sur les épaules, etc), va payer : en trois ans, l’Arménien remporte huit titres européens et signe dix records du monde !

Il rate une respiration et remonte... un siège

Mais le 16 septembre 1976, Shavarsh fulmine. Non retenu dans l’équipe d’URSS pour les premiers championnats du monde de la spécialité - décision politique en raison de son « pays » d’origine -, le garçon apaise sa frustration en courant avec un sac de sable sur le dos à Erevan, capitale de l’Arménie. A la sortie d’un virage, Karapetyan voit un trolleybus (sorte de tramway à un seul wagon) sortir de la route et disparaître dans l’eau polluée du lac Erevanian. Aucune hésitation. Shavarsh plonge. Vite rejoint par son frère Kamo, nageur de qualité, ils vont tout faire pour sauver un maximum de vies dans l’espoir que certains auront trouvé une poche d’air pour résister. Après avoir explosé une vitre d’un coup de pied, Karapetyan remonte un à un les corps sur lesquels il peut mettre la main et les ramène à son frère, chargé de leur faire atteindre le rivage.

Pour maximiser sa réussite, le nageur use d’hyperventilation : cinq respirations profondes avant de plonger. Dans l’urgence, il oubliera de le faire une fois, ce qui le fera remonter trop vite à la surface avec un... siège. Après plus de vingt minutes d’efforts, les équipes d’urgence lui ordonnent de ne plus descendre. Inutile, désormais. On retrouvera 40 corps sans vie dans le wagon, remonté grâce aux bras de grue installés dans l’eau par Shavarsh et Kamo. Le soir, la température de Karapetyan grimpe en flèche. Il se met à délirer. Un docteur lui diagnostique une pneumonie des deux poumons. Il passera trois semaines au lit à l’hôpital, gavé d’antibiotiques, avant de pouvoir remarcher seul.

Une récompense de... 38 roubles

De retour en piscine, sa toux permanente manque de le faire étouffer dans sa bouteille de plongée. Désormais, Shavarsh déteste l’eau. Sans plaisir, il va se faire mal pour retrouver la compétition, remporter une nouvelle médaille d’or européenne (et deux d’argent) et claquer un dernier record du monde. Il n’ira pas plus loin, trop touché physiquement, trop dégoûté de l’élément aquatique. Il ne pourra même pas jouer le rôle du héros national. Les autorités soviétiques préférant garder le secret sur l’accident d’un trolley, la presse locale l’évoque en quelques lignes sans mentionner son nom, zappé du rapport officiel gouvernemental. Les autorités récompenseront les deux frères avec un certificat et... 38 roubles, un quart du salaire moyen en URSS à l’époque. Leur père retournera le tout car ses enfants n’avaient « pas fait ça pour l’argent ».

Il faudra un article de la Komsomolskaya Pravda, six ans plus tard, puis un autre de la Literaturnaya Gazeta pour apprendre son rôle. Il est alors fait titulaire du « badge d’honneur », distinction civile moins prestigieuse que le titre - qu’il aurait mérité - de « héros de l’Union soviétique ». Même sa femme, Nelli, n’apprendra la chose qu’à travers la presse : « Je lui ai expliqué : ‘‘On est là pour faire des bébés, pas pour se raconter des histoires’’. » Près de 30 ans plus tard, celui qui a porté la flamme olympique des JO de Sotchi en octobre 2013 - il a dû la.. rallumer au briquet au cours de son relais - ne regrette rien. « Cela n’aurait pas été juste si le nageur sous-marin le plus rapide de la planète avait vu cet accident mais n’avait rien fait, avance celui dont la toux permanente rappelle l’héroïsme. La nature, l’humanité et Dieu m’auraient jugé pour ça. » L’histoire s’en est chargée. Karapetyan a bien mérité son statut de héros.

Alexandre Herbinet