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Nouvelle-Zélande, la fougère désargentée

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Il est des institutions que l’on pense intouchables. Mais même les glaciers pourraient disparaître, même les neiges pourraient ne plus être éternelles pour toujours. Il en va de même pour les All Blacks. Scénario catastrophe ? Pas si sûr…

« Pour la première fois de notre histoire, on a eu le sentiment que tout pouvait s’arrêter, que la terre pouvait s’ouvrir et qu’on pouvait tomber dans l’oubli ». Ainsi s’exprimait Justin Marshall, demi de mêlée All Black battu par des Français extatiques en demi-finale de la Coupe du monde 1999 à Twickenham. La mystique All Blacks repose sur une Trinité séculaire : la fougère argentée, le maillot noir et le Haka. Tout ça serait-il menacé ? Oui, car le rugby néo-zélandais ne va pas bien, il souffre du syndrome de la perversion des valeurs : pour faire simple, il gagnait parce qu’il était fort, désormais il est fort quand il gagne…

Avec l’arrivée du rugby professionnel en 1995, les dirigeants néo-zélandais ont compris l’intérêt que pouvait susciter le rayonnement des All Blacks, des marques comme Adidas aussi. Les compétitions se sont professionnalisées : Super 12 et Tri Nations. Mais la multiplication des rencontres dites au sommet a banalisé les matches, les fans ne sont pas dupes et sont de plus clairsemés dans de gigantesques stades qui sonnent creux (-17% de fréquentation pour le Super 14 la saison passée). Ajoutez la concurrence du football et une économie sujette à une inflation chronique, vous avez les raisons qui poussent ces mêmes dirigeants vers une fuite en avant : le Super 10 est devenu Super 12 puis 14 en douze ans (et devrait passer à Super 15 dans les deux ans à venir), le Tri Nations est passé de six à neuf matches. La renégociation du juteux contrat initial avec le diffuseur télé Murdoch (600 000 M$ néo-zélandais sur dix ans) arrive à terme échu, et la renégociation sera forcément à la baisse, Murdoch qui était demandeur est devenu le maître du jeu. De fait, les dirigeants, gardiens des valeurs séculaires de la mystique All Black, se sont transformés en marchands du temple, comprenez, ils sont en train de vendre le temple !

Le déficit de la fédération néo-zélandaise de rugby est désormais chronique. Même les valeurs du sport roi en Nouvelle-Zélande ne suffisent plus à garder les joyaux de la couronne sur le sol national : Carter, McAlister, Marshall, Collins, Howlett, Kelleher et d’autres sont partis multiplier par deux leurs salaires quitte à se priver de sélections nationales. Un exemple désastreux fustigé par les glorieux anciens, et qui déteint sur la jeunesse. Là encore perversion : les enfants rêvent désormais de devenir un All Black pour devenir une star et gagner des millions, plus pour le seul honneur de revêtir le maillot noir.Même la fédération est contrainte d’accepter de négocier à la hausse les salaires de ses stars pas encore débauchées par les grands d’Europe, provinces irlandaises, clubs anglais et français. En contrepartie, ces All Blacks s’engagent à rester au pays jusqu’au terme de la coupe du monde 2011. Et après ? Le trou noir...

Malaise profond, grave, que seul un titre de champion du monde pourrait peut-être endiguer. L’IRB ne s’y est pas trompé. L’instance suprême du jeu avait posé ce diagnostic apocalyptique et ne pouvant pas se priver de son plus beau produit d’appel, a voté en novembre 2005 l’attribution de l’organisation de la coupe du monde 2011 à la Nouvelle-Zélande. Une dernière tentative pour sauver une certaine idée du rugby.

La rédaction - Laurent Depret