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Talent, humilité, respect: on vous emmène sur les traces de Clément Noël, dans son fief

A seulement 21 ans, Clément Noël sera ce dimanche l’un des grands favoris du slalom des championnats du monde d’Are, en Suède. Gabarit atypique dans sa discipline (1m91), il a définitivement explosé aux yeux du monde du ski alpin en janvier en enlevant deux épreuves majeures de Coupe du monde. Un destin hors-norme pour le Vosgien, issu de la modeste station de Ventron, théâtre de ses premières descentes à ski.

La balade conduit à une heure et demie de route de Mulhouse, au cœur des Vosges. Elle n’est pas de tout repos. L’endroit est reculé, difficile d’accès. Pour le citadin en quête d’air pur, il se mérite. On fait des kilomètres et des kilomètres en voiture à trois ou quatre cents mètres d’altitude. La Nationale 66 est jonchée d'une neige noirâtre, salie par les gaz d’échappements et la boue.

La vallée de la Thur paraît interminable. Elle se dévoile sous nos roues à sa guise. A son rythme. Celui des dizaines de feux rouges jalonnant entrées et sorties des nombreux villages encaissés à l'ombre des montagnes. Tout au bout, la ligne de chemin de fer s’achève en contrebas de la chaussée. Un virage sec sur la gauche, quelques lacets, et l’on accède au Col de l’Oderen.

Une certaine magie s’empare alors des yeux. La descente en sous-bois dure quelques minutes. Les sapins sont tout de vert et de blanc vêtus. Le crépuscule aux doigts de rose. Enfin, voilà Ventron, le village. Un peu plus haut, perchée dans la montagne, il y a Ventron, la station. Cosy, coquette. Deux hôtels, une chapelle, un self, une location de skis, un parking, quelques remontées mécaniques et la montagne d’un blanc immaculé.

C’est ici, le fief de Clément Noël, qui visera l'or aux Mondiaux de ski ce dimanche à Are (Suède), en slalom. Là où il a skié pour la première fois, lorsqu’il avait deux ans et demi. Là où il a progressé au gré des descentes sur la Capatte, la piste rouge qu’il aimait tant dévaler avec ses copains quand il était gamin. Car ça a toujours été ça Clément Noël. "Les copains d’abord" sourit fièrement Thibaut Leduc, le patron des lieux. "Au début, il a fait du ski pour être avec ses potes. Ils jouaient tous ensemble. Ils sautaient dans les bosses, derrière les canons à neige. Ça nous stressait un peu, mais c’était ça, sa génération."

"Grands cheveux type surfeur"

Le gamin est insouciant. On le dit volontiers bon camarade. Désinvolte aussi, à son corps défendant. C’est ce qui s’entend et se répète inlassablement. Ce que l’on croit entrapercevoir aussi, si l’on regarde d’un œil distrait les courses du champion. Sa dernière sortie de piste à Schladming, en Autriche, pouvant d'ailleurs servir de modèle du genre aux analystes les plus ingénus. "Mais tout ça n’est qu’une façade, peut être une manière de se protéger, assure Thibaut Leduc. 

Enfant ou ado, il arrivait sur les courses comme s’il arrivait pour faire une partie de ping-pong au collège." Ses parents, Laurence et Jean Christophe, skieurs depuis toujours, confirment. "A l’école, les adultes le jugeaient mal au premier abord, parce qu’il dégageait une impression de nonchalance. Il avait des grands cheveux, il faisait un peu type surfeur, il arrivait en classe très cool. Mais le travail qui devait être fait, était fait."

Et même bien fait. A 15 ans, en 2012, le gamin est débauché par le CS Val d’Isère. "Pas une consécration, tempère Catherine Biegalke, présidente de l’US Ventron, club de son enfance. Mais la suite logique. Aux entraînements, depuis tout petit, Clément analysait beaucoup de choses, remettait en place à chaque fois qu’il faisait des erreurs les exercices, jusqu’à ce qu’il arrive à trouver pourquoi il y avait eu ces erreurs. Au point d’imaginer un tel destin ? Non. On ne l’avait pas vu venir. On n’y avait jamais pensé."

Le voilà pourtant parti pour son eldorado. Les Alpes et le Pôle France. Il y progresse encore, confirme, bat tout le monde ou presque aux entraînements. Il connait quelques écueils sur le circuit de la coupe d’Europe. Mais le talent est là. Immense et indéniable. Il finira par payer. 

En classe aussi, Clément est du genre bon élève. Brillant même. Il décroche son bac scientifique en 2016 avec 18 de moyenne et en prime, les félicitations du jury. Il enchaîne avec un DUT de commerce, à l’université Savoie Mont-Blanc à Annecy, actuellement en troisième année. "Tout ça avec l’idée que tout pouvait toujours s’arrêter du jour au lendemain" explique Jean-Christophe, le papa de Clément, ingénieur dans la vie. On ne s’est jamais dit qu’il allait devenir un crac. Alors on ne brûlait aucune étape. C’était d’une année sur l’autre. Et il fallait assurer à l’école."

Ses trophées dans un placard poussiéreux 

Et c’est sans doute là, l’une des clés du succès. De cette éclosion subite à la face du monde. De ces deux victoires magistrales en janvier sur les pistes de Coupe du monde, dans les légendaires slaloms de Wengen (Suisse) et de Kitzbuhël (Autriche), au nez et à la barbe de l’extraterrestre autrichien Marcel Hirscher, à seulement 21 ans. Clément Noël a été élevé dans un cocon familial où, justement, "l’extraterrestre" était le surnom dont l’affublait son grand frère. Pas pour ses performances skis aux pieds. Mais pour son travail, son courage et surtout sa capacité à rester humble en toute circonstance. Toute une éducation.

La preuve dans la maison de son enfance au Ménil, celle où habitent encore ses parents à une douzaine de minutes de route des pistes de Ventron. Le salon y est tout de suite à droite, en passant la porte d’entrée. Rien ne dépasse. La lumière est tamisée, le mobilier tout ce qu’il y a de plus traditionnel, tendance légèrement montagnarde. L’ensemble plus que banal. A l’intérieur, le regard se tourne inévitablement vers les murs, vers les étagères, vers les meubles. Quelque peu perdu, dérouté et surpris: il n’y a pas une seule photo de l’enfant prodige. Rien ne peut laisser penser qu’un champion a grandi ici.

Laurence, la maman, sort quelques minutes de la pièce, et revient avec une dizaine de boîtes, exhumées d’un placard, remplies de médailles et de petites coupes synonymes de victoires de Clément dans les différentes compétitions en jeunes. Ça, c’est tous les trophées de Clément un peu importants, montre-t-elle. Et qui ont pris la poussière dans l’armoire, ajoute, sourire en coin, Jean-Christophe le papa. Oui, la poussière dans l’armoire, poursuit Laurence, parce qu’ils n’ont jamais été exposés. Clément n’aime pas. Il n’a jamais voulu exposer ni coupe, ni médaille. C’est dans un placard dans sa chambre, comme ça on ne voit rien. Il aurait l’impression d’être prétentieux si on les exposait. 

Le respect du copain, de l’adversaire. Une marque de fabrique chez Clément Noël. "Je l’ai vu pleurer une seule fois, poursuit Laurence Noël. En poussin, il avait un copain qui le battait tout le temps. Une fois, le copain en question est tombé et Clément pleurait. Je lui ai dit : mais enfin tu vas gagner ! Il m’a répondu : mais non je ne voulais pas gagner comme ça. Je vais gagner, mais on ne saura jamais le temps qu’il a fait."

Un fair-play aujourd’hui reconnu de tous et qui a entre autres permis à Clément Noël d’être sacré champion de France à dix reprises depuis les benjamins jusque chez les grands. Après sa quatrième place aux Jeux olympiques de Pyeongchang l’an passé, il rêve désormais à Are (Suède) de se parer d’or. Soutenu par ses parents, ses premiers coachs et les jeunes de son ancien club, il pourrait ce dimanche devenir le premier Français champion du monde de slalom depuis Jean-Baptiste Grange à Beaver Creek (États-Unis) en 2015. Et à Ventron, même si on aime la jouer modeste, on suivra ça sur un écran géant en bas des pistes. 

Arnaud Souque