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Boxe: pour être champion du monde, Stevenson doit fracasser... son beau-frère (qui le déteste)

A 22 ans, Shakur Stevenson peut devenir ce samedi soir à Reno (en direct sur RMC Sport) le premier médaillé olympique de Rio champion du monde chez les professionnels en remportant la ceinture WBO vacante des plumes. Mais pour atteindre son but, la pépite américaine comparée à un certain Floyd Mayweather devra battre son compatriote Joet Gonzalez. Le frère de sa petite amie, qui le déteste en grande partie à cause de cette relation et qui ne parle plus à sa sœur. Un vrai scénario de film qui trouvera sa conclusion entre les cordes.

La situation rappellera des souvenirs à certains. Mais si, mais si, on vous voit, tous ceux qui ont déjà vu leur sang bouillir lors d’un déjeuner familial du dimanche entre le gigot et le dessert, quand le beau-frère se lance dans une analyse politique ou sociétale hasardeuse. Vous avez peut-être même déjà imaginé régler ça dans un ring. Pour Joet Gonzalez (23-0 ; 14 KO ; vingt-six ans), la chose va devenir réalité. Le combat entre le boxeur américain et son compatriote Shakur Stevenson (12-0 ; 7 KO), ce samedi soir à Reno (Nevada), pour la ceinture mondiale vacante WBO des plumes avait déjà un bel attrait sportif. D’un côté, la pépite US Shakur Stevenson, garçon de vingt-deux ans au talent dingue souvent comparé à Floyd Mayweather – et managé par Andre Ward, ancien champion unifié WBA Super-IBF-WBO des mi-lourds – qui peut devenir le premier médaillé des Jeux de Rio (argent chez les coqs) à remporter un titre planétaire d’une des quatre fédérations principales chez les professionnels, où il a débarqué il y a deux ans et demi.

Les leçons à la dure du grand frère 

De l’autre, un Joet Gonzalez bien plus expérimenté chez les pros, où il débuté en 2012, qui se voit enfin offrir une chance mondiale et peut atteindre son Graal en bousculant les pronostics. C’était déjà suffisant pour vibrer. Mais un prénom rend le choc immanquable: Jajaira. Celui de la sœur de Joet Gonzalez et... petite amie depuis trois ans de Shakur Stevenson. Que son adversaire déteste en partie à cause de ça. Vous avez dit électrique? Plus que ça même. Il faut rembobiner le film pour comprendre. Et remercier Mark Kriegel, brillant journaliste pour ESPN auteur d’un sublime article sur une situation dont les deux protagonistes refusaient pour l’instant de parler même si l’animosité personnelle entre les deux se ressentait bien en conférence de presse.

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La boxe, c’est une histoire de famille chez les Gonzalez. Jose, le père entraîneur, a fait de quatre de ses six enfants des combattants. Trois ont remporté des titres nationaux amateurs et deux sont actuellement en contrat avec Golden Boy Promotions, la société du légendaire Oscar De La Hoya, avec grand frère Joet en "bras droit" de son paternel qui n’hésitait pas à malmener à l’entraînement sa petite sœur Jajaira, de quatre ans sa cadette et qui a le même âge que Stevenson. Des leçons à la dure qui ont porté leurs fruits: la gamine devenait en 2014, à Nanjing (Chine), la première représentante américaine, hommes et femmes confondus, à prendre une médaille aux Jeux Olympiques de la Jeunesse (or chez les -60 kilos). Le tout au milieu de trois titres mondiaux chez les jeunes, un en cadettes en 2013, deux en juniors en 2014 et 2015. 

"Je n’avais jamais eu de petite amie, jamais été amoureux"

Le deuxième sera obtenu à Sofia, en Bulgarie, dans une compétition où le titre des mouches masculins était revenu à un certain Shakur Stevenson. Les deux se sont rencontrés à seize ans, à Reno (tiens, tiens), lors du Junior World Team Open. Les trajectoires, victorieuses, se suivent chez les amateurs, où les deux espoirs olympiques partagent une adolescence à faire des tournois aux quatre coins du monde et le souvenir des galères d’une enfance dans une famille pauvre. Et c’est une défaite de Jajaira lors des sélections pour les Jeux de Rio, face à Mikaela Mayer – elle aussi au programme de la carte ce samedi soir à Reno! –, qui va les rapprocher pour de bon. "C’est là que ça a commencé à faire clic entre nous, raconte Stevenson à Kriegel. Elle s’est déchargée sur moi et elle a fini par pleurer. Je l’ai prise dans les bras pour la consoler et on a commencé à s’envoyer beaucoup de textos, à parler tous les jours ensemble et c’est parti comme ça."

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Shakur Stevenson (à droite) lors de son combat contre Christopher Diaz en avril 2019
Shakur Stevenson (à droite) lors de son combat contre Christopher Diaz en avril 2019 © AFP

Dépitée d’avoir raté la course aux anneaux, Jajaira Gonzalez s’engage dans l’armée américaine début 2016, où elle continue de boxer dans l’équipe militaire. Son affectation? Colorado Springs, dans le Colorado comme son nom l’indique, camp de base pour USA Boxing... où Stevenson préparait alors les Jeux de Rio. Quelques mois plus tard, en mai, l’amitié se transforme en couple. L’éloignement avec un départ de Jajaira pour un camp entraînement durant lequel elle n’a plus accès à son téléphone va accélérer le palpitant. Les lettres de Jajaira vont faire grandir l'amour dans le cœur de Stevenson. Sa défaite d’un rien en finale à Rio, privé d’or par le Cubain Robeisy Ramirez (qui vient d’être battu pour ses débuts pro après avoir fui son île), va encore les rapprocher dans un parallèle avec celle de Gonzalez contre Mayer. "On a ça en commun, je ne voulais plus boxer non plus à l’époque", lance Stevenson, qui n'avait jamais eu de petite amie avant Jajaira, à ESPN.

"Elle était au sommet mais elle s'est mise avec Shakur"

Le lien entre les deux se renforce et gagne en intensité. "C’est la seule personne à qui je peux tout dire et rester moi-même, confie le médaillé d'argent de Rio à Kriegel. Ça n’a rien à voir avec la boxe." Problème? La relation va vite poser problème à la famille de Jajaira. Jose, le père, qui ne voulait pas voir sa fille en couple avant ses vingt-sept ans pour ne pas l’écarter du chemin des rings, apprend la chose sur les réseaux sociaux. "Elle m’avait dit que c’était un ami, relate-t-il pour ESPN. Elle avait peut-être peur de m’énerver. Mais elle m’a menti..." Jose finira par accepter plus ou moins la chose au fil du temps. Le grand frère Joet, lui, ne l’entend pas de cette oreille. Il n’a "jamais aimé" Stevenson "depuis les amateurs". Ses reproches? "Sa façon fausse de vous serrer la main... Il parle fort, il est désagréable, pas respectueux. La façon dont il s’habille, on voit la moitié de son cul à chaque fois, ça n’a aucun style. Tu crois que c’est joli? Mec, ramasse ton pantalon!"

La tension, que certains proches du clan Shakur semblent attribuer à un racisme sous-jacent à les lire sur les réseaux sociaux, n’empêche pas Stevenson, qui voit Joet comme un jaloux, de demander à sa petite amie de contacter sa famille avant ses débuts pros pour organiser un sparring avec... Joet et son frère Jousce, alors invaincu chez les légers. Chacun a sa version de la séance. Shakur dit s’être baladé, Jose et Joet se souviennent de l’inverse. Ce partage pugilistique n’arrangera pas l’affaire, bien au contraire. Selon les témoignages recueillis par ESPN, cela fait maintenant près de trois ans que Jajaira n’a pas eu une véritable conversation avec son frère. Elle s’est aussi éloignée du reste de la famille, et de la boxe. Ce qui n’a plu ni à Jose, qui estime l’avoir "perdue" car "elle a changé", ni à Joet. "Elle était au sommet mais elle s’est mise avec Shakur et elle a perdu son focus, tranche ce dernier. La boxe n’était plus sa priorité." Mais toujours celle de Stevenson. 

"Je te laisse vivre car j’aime ta sœur"

Celui qui voulait la voir retourner s’entraîner avec son père avait d’ailleurs fait une promesse à celle qui fait battre son cœur: ne jamais affronter Joet dans un ring. Lorsqu’il se rend dans la salle des Gonzalez plus tôt cette année, avec la volonté de sparrer avec un Joet absent, épisode qui a laissé un mauvais goût à Jose qui se souvient d’un Shakur "irrespectueux" avec sa capuche sur la tête et qui n’avait pas aimé sa poignée de mains sans le regarder, le grand espoir pugilistique américain ne compte pas renier sa parole. Et même lorsque les deux se retrouvent numéro un et deux du classement WBO des plumes, avec le champion Oscar Valdez qui abandonne la ceinture car incapable de faire le poids, pas question de changer d’avis, Stevenson demandant même à son promoteur Top Rank de trouver une solution. Mais une intervention de Gonzalez dans l’excellent Talkbox Podcast de Michael Woods, au cours de laquelle il expliquait pourvoir "mettre KO" celui qu’il ne considère que "comme de la hype", va changer la donne.

Shakur Stevenson lors de son combat contre Aelio Mesuita en juin 2018
Shakur Stevenson lors de son combat contre Aelio Mesuita en juin 2018 © AFP

Résultat ? Stevenson envoie un message privé à Joet sur Instagram – "Je te laisse vivre car j’aime ta sœur mais si tu veux mal parler de moi, je vais te punir" – avant de se lâcher sur Twitter: "Il est juste fou car sa petite sœur m’aime. Mais il va avoir mal à cause de ses sentiments." Le gant était jeté, impossible de ne pas le ramasser des deux côtés vu la tension. Qui s’est poursuivie dans une conférence de presse lunaire en septembre où les noms d’oiseaux ont fleuri des deux côtés. Jajaira, elle, a fait son choix. Sur les réseaux sociaux, celle qui a remis les gants pour tenter de se qualifier pour les Jeux de Tokyo en 2020 soutient Shakur, "(s)on meilleur ami" et "le seul qui ne (lui) tournera jamais le dos." "Il ment, écrivait-t-elle début octobre à propos de son grand frère. Il ne me soutient pas comme il le dit. Mon propre frère de sang m’a coupée de sa vie il y a trois ans. Arrête de mentir aux médias!"

"J'ai perdu ma fille et ça me tue"

Son père, à qui Jajaira reproche d’avoir toujours privilégié Joet, ne répond plus à ses appels ou à ses textos, pourtant quotidiens. "Elle me dit qu’elle manque, qu’elle m’aime", reconnaît Jose pour ESPN. Qui ne prend pas la main tendue "à cause de ce qui s’est passé". "C’est ma fille mais elle a choisi ce chemin, elle doit y rester, conclut-il. Il faut parfois faire des choix difficiles. J’ai choisi Joet." Les derniers mots livrés à Mark Kriegel font monter les larmes. "J’ai perdu ma fille et ça me tue, lâche le père. Je veux ma famille ensemble. Si on me demandait de choisir entre le titre mondial et ma famille réunie, je choisirais ma famille. Qu’est-ce que ça change d’avoir un titre si on n’a plus de famille?" Stevenson pense qu’ils finiront par se retrouver "tous ensemble" dans le futur. Et d’ajouter: "Je vais gagner, je le sais. Mais après le combat, pouvez-vous ne pas être en colère contre Jajaira? Pouvez-vous s’il-vous-plaît parler à votre fille et votre sœur?"

La dernière conférence de presse entre les deux avant le combat, ce jeudi, a une nouvelle fois fait des étincelles. "C’est personnel pour lui mais je n’y vais pas pour ça, j’y vais pour gagner un titre mondial et c’est ce que je vais faire", a prophétisé Stevenson, qui doit aussi gérer la perte de son père (absent la plupart de sa vie et qu’il avait reconnecté vers ses seize ans mais avec qui il n’avait pas une grande relation) il y a moins d’un mois. Son beauf’ lui a répondu sans y aller de main morte: "L’histoire avec ma sœur me donne du carburant car je ne suis pas celui qui en a parlé. Les médias et le public l’ont appris à cause de lui. Parce qu’il a ouvert sa bouche. Et quand on lui pose des questions là-dessus, il ne veut plus répondre. Donc oui, c’est personnel. Tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il a dit... Il va payer pour ça."

Une chambre pour sa sœur? "A elle de choisir"

On proposerait presque à Joet Gonzalez une musique d’entrée pour arriver sur le ring : Le Mia, du groupe de rap marseillais IAM. Qui contenait cette ligne: "Oh comment tu parles à ma sœur?/Viens avec moi, on va se filer/Tête à tête, je vais te fumer derrière les cyprès". S’il l’emporte, Joet a promis d’acheter une maison à ses parents pour les sortir du Glenair Mobile Home Park, dans les faubourgs de Los Angeles. Est-ce qu’il imagine une chambre pour sa sœur? "C’est à elle de choisir". Il y aura une une ceinture mondiale WBO en jeu ce samedi soir à Reno. Il y aura surtout bien, bien plus quand les yeux de Shakur Stevenson croiseront ceux de Joet Gonzalez.

Alexandre HERBINET (@LexaB)