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"C’est le CIO qui viendra vers nous un jour", les dessous de la quête olympique du MMA

Ancien judoka olympique (trois participations aux Jeux) et actuel directeur général de la Fédération internationale de MMA (IMMAF), le Britannique Densign White s’est confié à RMC Sport pour raconter le processus de reconnaissance de cette discipline en vogue dans l’idée d’une inclusion à terme au programme des JO. Entretien.

Densign, l’IMMAF est engagée depuis plusieurs années pour faire reconnaître le MMA par le CIO et pouvoir candidater pour une place aux JO. Pouvez-vous nous expliquer où vous en êtes de ce processus?

C’est un processus long et difficile. En tant que mondiale internationale, vous devez d’abord postuler pour être reconnue par l’Association globale des fédérations sportives, GAISF. Nous avons candidaté en 2016 mais notre candidature a été rejetée sans nous donner de raison. On n’a jamais retiré notre candidature qui est repassée devant le conseil de la GAISF en 2018-2019. Et elle a encore été refusée en 2020. La GAISF a plusieurs critères qu’il faut remplir pour devenir un membre reconnu. Nous les remplissons mais le critère que nous n’avons pas atteint est que nous ne sommes pas une fédération signataire de l’Agence mondiale antidopage (AMA). C’est un prérequis pour la GAISF. Nous avons candidaté pour l’AMA en simultané, en 2016, mais nous avons aussi essuyé un refus. La raison qu’ils nous ont donnée était qu’ils avaient reçu une recommandation de la GAISF pour ne pas nous permettre de devenir signataires! Ce refus n’était pas basé sur les mérites de notre candidature, c’est à l’évidence une décision politique. Nous avons donc décidé d’attaquer l’AMA devant un tribunal civil suisse.

Où en est cette affaire sur le plan judiciaire?

L’affaire est toujours en cours, mais elle a été mise de côté pour le moment car nous avons envoyé une nouvelle candidature à l’AMA après le changement de son code en 2021. Ils nous ont dit qu’on devait de nouveau candidater sous ce nouveau code car c’est désormais lui qui s’applique aux fédérations internationales. Selon moi, c’est cette affaire judiciaire qui a poussé l’AMA à changer le processus de candidature des fédérations internationales pour en retirer le côté politique. Ils ne doivent plus recevoir une recommandation de la GAISF et c’est ce qu’on contestait devant le tribunal car l’AMA est une organisation indépendante qui devrait pouvoir prendre des décisions indépendantes d’organes politiques comme le CIO ou la GAISF. L’AMA est en meilleure position et se sent plus indépendante que jamais grâce à cette action judiciaire contre eux.

Êtes-vous confiant pour cette nouvelle candidature à l’AMA?

Oui, nous sommes confiants. Nous sommes près de la fin du processus. On a passé les trois premières phases et nous sommes dans la quatrième. Notre candidature a fait du chemin et nous sommes confiants dans le fait d’être signataire de l’AMA avant la fin de cette année.

Quelles seront les étapes suivantes après l’AMA?

Depuis notre première candidature, les choses ont changé. La GAISF a aussi un peu changé ses critères. Je viens même de leur écrire pour leur demander pourquoi. Apparemment, il ne faut désormais plus être signataire de l’AMA, ce qui est très bizarre car c’était un argument fort de leur part, ils nous disaient de ne même pas candidater car nous n’avions aucune chance de devenir membre sans ça, même si on respectait tous les autres critères. Ce n’est plus le cas et c’est pour ça que je leur demande pourquoi. On remplit les autres critères: des critères de gouvernance, cinq ans d’assemblée générale, trois ou quatre ans de comptes certifiés, une masse critique de membres… Pour être membre à part entière de GAISF, il faut que votre organisation présente un nombre minimum de membres reconnus, c’est-à-dire au moins quarante membres reconnus soit par le comité olympique national soit par le ministère des sports local. Nous avons quarante-neuf ou cinquante fédérations qui rentrent dans cette définition sur les cent vingt de notre association. C’est une des choses les plus difficiles à faire, surtout avec le MMA qui était par exemple interdit en France jusqu’à peu. On ne parlait même pas d’être reconnu puisque c’était carrément interdit! C’est encore la même chose dans d’autres pays, un entre-deux, une sorte de no-man’s-land. C’est le cas en Angleterre, où le MMA est un sport massif mais n’est pas reconnu, ce qui veut dire que le sport n’est pas bien régulé. C’est ridicule de voir ça pour un sport aussi populaire!

"Elles ont peur'

Si l’obligation d’être signataire du code de l’AMA ne rentre plus en compte, vous remplissez donc tous les critères pour rejoindre la GAISF…

Tous leurs critères sont remplis. Mais dans les statuts de GAISF, il y a quelque chose qu’ils utilisent pour nous garder dehors et qu’ils ont déjà utilisé pour d’autres disciplines en dehors des sports de combat. C’est la notion de ‘rivalité’: si c’est un sport similaire à un sport qui est déjà membre, sur cette idée de ‘rivalité’ qu’ils ont d’ailleurs transformée pour utiliser le mot ‘compatibilité’, ce qui peut vouloir tout dire, ils peuvent vous écarter. Je suis peut-être un peu paranoïaque mais j’ai l’impression qu’on pousse ces organisations à modifier leur langage. Ils changent les mots pour nous repousser le plus loin possible. Selon moi, on leur a prouvé qu’il n’y avait pas de ‘rivalité’ avec les autres sports de combat. Comment peut-il y avoir une ‘rivalité’ avec des sports qui nous ont répété que le MMA était barbare, sanglant, dangereux et que c’était du combat extrême? Ils n’aiment pas le ground and pound, ils n’aiment pas le fait qu’on combatte dans une cage… Dire qu’un sport est un ‘rival’ implique que cette discipline est similaire à ce qu’on fait. Ils ne peuvent pas dire que le MMA est quelque chose d’horrible puis prétendre que c’est un ‘rival’ quand ça les arrange. Ils ne nous disent pas qui sont ces ‘rivaux’ mais on sait que ce sont les sports de combat. C’est la fédération internationale de judo, celle de muay-thaï, celle de la lutte, celle du sambo.

Vous avez évoqué une décision politique. Voulez-vous dire que ces fédérations ont peur de la popularité du MMA et de la place que peut prendre cette discipline?

Elles ont peur. Et elles ont peut-être une bonne raison d’avoir peur. Le MMA est très populaire. C’est regardé par plus de monde que n’importe quel autre de ces sports de combat. Personne ne regarde leurs sports ! Ils font souvent des compétitions devant des tribunes vides, personne ne les regarde à la télévision. Leur plus grande peur est leur position dans le mouvement olympique et dans le programme des Jeux. Trois nouveaux sports de combat viennent d’être reconnus par le CIO. Il y avait déjà le judo, le taekwondo, la lutte et la boxe, avec également le karaté à Tokyo, ce qui en faisait cinq là-bas, et le kickboxing, le muay-thaï et le sambo viennent également d’être reconnus. Pour beaucoup de ces sports, leur survie dépend de cette place dans le programme olympique. Ils récupèrent beaucoup d’argent, des millions de dividendes olympiques, pour en faire partie et ils ne peuvent pas se permettre de perdre ça. Vu la popularité du MMA, ils ne vont pas prendre le risque que le MMA les dépasse et prenne leur place. Mais avec déjà huit sports de combat qui peuvent potentiellement être aux JO, ce qui fait beaucoup, ce sera quoi qu’il arrive difficile. Le CIO ne tente pas de rendre les Jeux plus gros, c’est plutôt l’inverse, et si vous voulez rejoindre le programme olympique, vos chances sont très basses car il faut attendre que l’un d’eux soit écarté pour récupérer une place. Et je suis sûr que le président du CIO, Thomas Bach, ne se dit pas tous les jours qu’il a besoin de plus de sports de combat aux JO. Il pense même sans doute l’inverse.

"Être plus politiquement correct"

Tony Estanguet, le président du comité d’organisation de Paris 2024, a déclaré que les Jeux avaient besoin de sports populaires sur les réseaux sociaux et auprès des jeunes. Et on se dit que le MMA a le profil idéal vu sa popularité auprès de la jeunesse….

Ce serait logique, oui. C’est le rêve, la vision dont j’ai hérité quand j’ai rejoint l’IMMAF il y a quelques années: voir le MMA aux JO un jour. Mais je pense qu’on est encore à quelques années de ça. Nous avons toujours un problème d’image. Il faut encore éduquer le public et les gens des organisations qui doivent nous reconnaître, leur faire comprendre la différence entre le MMA amateur et le MMA professionnel. Ils pensent que c’est la même chose mais c’est beaucoup moins dangereux. On fait en sorte que ce soit le plus sécurisé possible pour les amateurs. Ils portent des protections, il y a des gants plus gros, moins de coupures, moins de KO, ils portent des protège-tibia, les rounds sont plus courts. Nous avons aussi des arbitres très qualifiés qui sont désormais utilisés par des organisations professionnelles.

Quel est le principal problème d’image? Le fait de combattre dans une cage?

Je pense que nous faisons du bon boulot pour les persuader. Nous n’appelons même pas ça la cage mais le ‘terrain de jeu’. On essaie de ne pas utiliser des mots qui déclenchent des alarmes dans leur tête. C’est pour ça qu’on dit terrain de jeu ou aire de combat. On essaie aussi de leur expliquer que la cage est là pour la sécurité des combattants, pour les protéger. Si vous faites du MMA dans un ring de boxe, les combattants vont tomber entre les cordes. Nous avons bien fait entendre cet argument. Ils n’aiment pas non plus le ground and pound et nous essayons de ne pas utiliser ce terme. Nous appelons ça ‘travail au sol’. Le langage utilisé dans un sport est important. Les professionnels continueront d’appeler ça ground and pound et c’est bien pour eux. Mais pour devenir un sport reconnu, nous devons être plus politiquement correct.

Manon Fiorot (à droite), championne du monde de MMA amateur en 2017, lors de ses débuts victorieux à l'UFC contre Victoria Leonardo
Manon Fiorot (à droite), championne du monde de MMA amateur en 2017, lors de ses débuts victorieux à l'UFC contre Victoria Leonardo © DR/UFC

Selon vous, le MMA sera-t-il une discipline olympique un jour?

Je suis plutôt optimiste sur le fait que le MMA sera aux JO un jour mais je pense que ça va encore prendre pas mal d’années. Tout va dépendre d’une question politique. Si nous pouvons obtenir la reconnaissance dans les deux-trois années à venir, je peux l’imaginer dans les vingt ans à venir. Je pense que ça prendra aussi longtemps que ça.

Les responsables des Jeux de Los Angeles 2028 avaient ouvert la porte à l’intégration du MMA pour cette édition et c’était aussi un objectif visé par l’IMMAF. Cela vous paraît-il encore envisageable?

Je ne pense pas que ce sera aussi tôt car nous ne sommes pas reconnus par la GAISF. Et quand ça arrivera, il faudra ensuite être reconnu par le CIO. Quand on regarde quand Paris a décidé des sports inclus en 2024, c’était environ quatre ans avant les Jeux. Los Angeles va donc prendre sa décision dans le même timing. Si nous ne sommes pas reconnus par ces organisations en 2024, il n’y a aucune chance que ça arrive pour 2028. La fenêtre de tir est vraiment courte. C’est aussi le jeu que les autres sports de combat jouent avec nous. Plus ils peuvent retarder notre reconnaissance, plus ils le font. Nous serons probablement reconnus quand ils seront tous dans le programme olympique et qu’ils n’en auront plus rien à faire. (Rires.)

>> Le MMA peut-il devenir un sport olympique? Les réponses du RMC Fighter Club avec Densign White, Bertrand Amoussou et Taylor Lapilus, ça se passe ici

Avez-vous des conversations avec le CIO? Et si oui, quelle nature prennent ces échanges? Ils vous paraissent ouverts d’esprit à cette idée?

Ils n’ont pas vraiment l’esprit ouvert là-dessus… On n’a jamais eu une vraie discussion sérieuse avec quelqu’un du CIO. Je ne pense pas qu’ils souhaitent s’impliquer dans cette conversation pour l’instant. Ils disent qu’il faut d’abord passer par la reconnaissance de la GAISF. On aimerait zapper cette étape et aller directement parler au CIO mais ce n’est pas possible. On nous met un stop car on a raté une étape du processus. C’est comme ça. Ce n’est pas une question de critères ou de bonne gouvernance, ce n’est même plus une question d’être signataire de l’AMA puisque la règle a changé, c’est juste de la politique.

Quand vous voyez les scandales de corruption dans la boxe olympique ou un sport comme le judo qui a du mal à exister en dehors des Jeux, êtes-vous frustré de ne pas avoir votre chance?

C’est parfois frustrant car on fait de très bonnes choses, souvent meilleures qu’eux, alors qu’ils sont là depuis très longtemps et que nous aurons à peine dix ans en février prochain. On a fait tellement de développements depuis cinq-six ans, au point que je nous sens au même niveau que ces sports qui sont là depuis des dizaines et des dizaines d’années, ce qui est remarquable car nous n’avons pas les mêmes ressources. Pour être honnête, aujourd’hui, nous sommes à un point où nous ne sommes même pas encore intéressés par une place aux JO. Nous voulons juste être reconnus. Ce serait bon pour la régulation du sport partout dans le monde. Il n’y aurait que du positif. Nous sommes concentrés sur ces thèmes de régulation et de sécurité des athlètes mais c’est plus difficile de faire tout ça tant qu’ils ne nous reconnaissent pas.

"Les autres ont vraiment besoin des JO"

Vu sa popularité, à travers l’exemple de l’UFC, on se dit parfois que le MMA n’a pas besoin des Jeux pour exister et vivre…

Quand on parle aux gens du MMA, même au niveau amateur, ils disent que ce serait cool d’être aux JO mais cette communauté ne voit pas ça non plus comme un vrai besoin. Les autres sports de combat ont vraiment besoin des JO et on peut sentir leur désespoir à l’idée de ne pas y être. Je ne ressens pas le même sentiment dans la communauté MMA. On ne doit pas aller mendier quoi que ce soit auprès du CIO. Je pense plutôt que c’est le CIO qui viendra vers nous un jour pour nous demander d’intégrer le programme olympique.

Avez-vous le sentiment que vous participez à écrire une histoire où le passé lutte pour garder sa place face au présent et au futur des sports de combat?

Tout à fait. Depuis deux ans, le MMA est vraiment devenu un sport mainstream. Il y a quelques jours, en Angleterre, j’ai vu une photo de Khabib Nurmagomedov dans un journal national quand il était à Old Trafford. Conor McGregor a été nominé pour être le sportif de l’année de la BBC. Tout le monde connaît ces noms désormais, ce sont des stars globales. En Afrique, un lieu qu’on veut vraiment développer pour la pratique du MMA, ils ont trois champions UFC actuellement. Ce sport est en train d’exploser là-bas. On a récemment eu deux meetings avec les pays africains francophones et anglophones et ils travaillent dur dans des situations difficiles. Mais ils sont vraiment très enthousiastes, les enfants s’y mettent et c’est génial.

https://twitter.com/LexaB Alexandre Herbinet Journaliste RMC Sport