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Juste Jocyte, internationale à 13 ans: pourquoi elle est phénoménale

A quelques jours de ses 14 ans, Juste Jocyte est devenue, ce jeudi face à l’Albanie, la plus jeune internationale A de l’histoire... tous sports collectifs confondus. La pépite lituanienne, qui a déjà joué en première division adulte et vient de s’engager avec la Tony Parker Adéquat Academy et le LDLC ASVEL Féminin, est un talent rare qui fait fantasmer son pays et l’ensemble du basket féminin. Portrait d’un joyau à polir.

La référence parlera aux amateurs de cinéma populaire français. Juste Jocyte possède bel et bien un prénom. Et vous allez vite apprendre son nom. Alerte phénomène. La Lituanienne n’est pas une gamine de 13 ans comme les autres. Juste Veronika Jocyte, son patronyme complet, est tout simplement le plus grand jeune talent actuel du basket féminin. Entrée en jeu ce jeudi soir contre l’Albanie, cinq jours avant de souffler sa quatorzième bougie et dans le cadre des qualifications pour l’Euro 2021, elle est surtout devenue la plus jeune internationale A de l’histoire... tous sports collectifs confondus (!). 

"Elle est notre espoir"

Avec le mot "diamant" accolé à son nom par le sélectionneur national et les espoirs d’une nation folle de grosse balle orange sur les épaules. "Il y a beaucoup d’attentes autour d’elle, confirme Donatas Urbonas, journaliste lituanien spécialisé basket pour le média 15min, à RMC Sport. Elle est notre espoir. Notre équipe nationale féminine a touché le fond et elle est sans doute notre dernier espoir. Même les vétérans de l’équipe nationale le disent." 

La Fédération locale ne s’y est pas trompée et axe sa communication autour de la pépite, en photo sur les réseaux sociaux au moment d’annoncer le groupe pour les matchs contre l’Albanie et la Turquie. Trop précoce? La chose va avec son talent. Ne vous fiez pas à l'air poupin sur le corps filiforme et longiligne de celle déjà mesurée à 1,84 mètre sous la toise. Juste Jocyte, qui vient de signer avec la Tony Parker Academy et le LDLC ASVEL Féminin, c’est "l’assassin au visage de bébé", un de ses surnoms. 

Talent tellement rare qu'on l'appelle une "licorne"

Née à Washington aux Etats-Unis, où son père, ancien joueur pour l’université du Nebraska, était diplomate pour l’ambassade de Lituanie, elle n’y passe que quelques mois avant de débarquer au pays. Où elle va commencer à s’entraîner sérieusement à six ans malgré l’envie paternelle, contrariée par l’intéressée, de la voir opter pour la musique plutôt que pour le basket. La suite est un hymne au talent.

Le maillot du Neptunas Klaipeda va accompagner le développement vertigineux. Record sur un match en U12? 60 points. Statistiques la saison dernière en U14? 30 points, 14 rebonds et 41 d’évaluation par match. Moyennes lorsqu’on la surclasse en U16, toujours la saison dernière? 21 points, 14 rebonds et 10 passes décisives. Un triple-double, rien que ça!

Juste Jocyte (au tir)
Juste Jocyte (au tir) © DR/Moteru Lyga

Suffisant pour la faire démarrer en première division adulte lituanienne en octobre. Premier match? 21 points et 5 passes décisives. Stats après trois apparitions? 13,3 points (sixième de la ligue) à 47,8% de réussite aux tirs et 37,5% à trois points, 5 rebonds (douzième), 3,7 passes décisives (sixième) et 19,3 d’évaluation (cinquième). Ébouriffant pour son âge.

"Elle est le plus grand jeune talent féminin que notre pays ait connu, c’est certain, s’extasie Donatas Urbonas. Nous n’avons eu qu’une seule joueuse en WNBA: Jurgita Streimikyte. Mais c’était il y a très longtemps. Je ne sais pas exactement à quel point elle était bonne en comparaison car c’était une époque où les réseaux sociaux n’existaient pas et où l’exposition était très différente. A mes yeux, elle est la plus jeune licorne (dans le sens d’un talent rare et presque trop grand pour être vrai, ndlr) de l’histoire de notre basket féminin." 

Les Françaises s'en souviennent

Et le phénomène a désormais dépassé les frontières lituaniennes. La chose date du mois d’août, lors de l’Euro U16. Malgré deux ans de moins que ses adversaires, Juste Jocyte régale et porte ses troupes en finale, perdue contre la Russie malgré 33 points et 9 rebonds de l’étoile, avec des stats affolantes qui lui offrent une place dans le meilleur cinq de la compétition: 19,6 points à 46,2% de réussite, 8,3 rebonds, 2,1 passes décisives, 2 interceptions et 1,1 contre pour 20,4 d’évaluation en 29 minutes de moyenne.

Sur le chemin, la gamine a fait chuter deux fois les Françaises, en poule (21 points, 12 rebonds, 5 passes décisives, 3 interceptions, 2 contres et 27 d’évaluation) puis en demi-finale (20 points, 15 rebonds, 2 passes décisives, 2 interceptions et 25 d’évaluation).

"On oublie presque qu'elle est plus jeune"

Coach des U16 tricolores, Julien Egloff en garde quelques souvenirs racontés à RMC Sport. "Le premier, c’est celui d’une joueuse qui a une capacité de scoring, notamment à travers un tir extérieur plutôt fiable, constate celui qui est entraîneur-adjoint de l’équipe de Ligue féminine 2 du pôle France Yvan Mainini (centre fédéral à l’Insep) le reste de l’année. Et puis également sa capacité à prendre des responsabilités dans les moments importants. Elle fait aussi d’autres choses, défensivement notamment. Mais le premier souvenir, c’est ce talent offensif, cette idée d’avoir bien défendu dessus, d’avoir la joueuse sur elle, la main dans le tir, et d’être quand même capable de déclencher le tir et de scorer, de se créer des tirs autour du dribble, du stop-tir, à contretemps, en gérant le contact, dans des conditions difficiles. On oublie presque qu’elle est plus jeune."

Avec déjà ces petites choses qui font les grandes. "On avait réussi à faire chuter son pourcentage lors du second match, raconte Julien Egloff, mais elle a fait sept sur huit aux lancers francs. On a réussi à la stopper dans le jeu mais c’est quelqu’un qui connaît bien le basket et qui a réussi à aller chercher des fautes pour s’exprimer dans ce qu’elle sait faire de mieux, à savoir le scoring. Elle a su aller chercher des points autrement. Elle semble assez stable émotionnellement et elle est assez patiente pour attendre le bon moment pour s’exprimer sans forcer le jeu et en restant juste." 

Le coach des U16 françaises a sorti le jeu de mots sans faire exprès. Mais il avait beaucoup dit avec. Cela revient tout le temps: Juste joue juste. "Sa stabilité émotionnelle lui permet d’être connectée en permanence au jeu, enchaîne Julien Egloff. Elle avait des responsabilités importantes pour son âge mais elle s’exprimait bien par rapport à ça. On peut parler d’une certaine forme de maturité, dans la gestion des émotions comme dans la compréhension du jeu."

"Elle prend toujours les bonnes décisions même sous pression"

La totale, quoi. A 13 ans. On le répète tant on a du mal à y croire: à 13 ans. La valeur n’attend pas le nombre des années et Juste Jocyte personnifie l’expression. "Elle fait tout sur le terrain, appuie Donatas Urbonas. Ce qui est exceptionnel pour son âge, c’est son incroyable lecture du jeu. Elle a aussi beaucoup de sang-froid, elle prend toujours les bonnes décisions même sous pression. Et sa technique est vraiment superbe. Elle sait prendre des tirs en step-back et peut finir les actions de très nombreuses manières. Elle a aussi les pieds sur terre. C’est une gamine géniale qui a tous les outils pour devenir quelque chose d’exceptionnel. On rêve déjà d’avoir une deuxième joueuse lituanienne en WNBA, où on n’a eu que Jurgita Streimikyte il y a très longtemps, et je serais très surpris si elle n’atteignait pas ce niveau."

Vers le titre de joueur/joueuse de l'année en Lituanie... devant les joueurs NBA!

Chez elle, en Lituanie, l’Euro U16 a changé les regards. On sait, désormais. Et on a hâte que le reste du monde sache. "On a commencé à beaucoup en parler dans les médias après cette médaille d’argent européenne, explique Donatas Urbonas. Depuis, elle est une star. Je peux déjà vous l’annoncer: elle va être élue joueur/joueuse de l’année en tant que femme! Dans les votes, à l’heure actuelle, elle a reçu plus de voix que nos deux stars NBA actuelles, Domantas Sabonis et Jonas Valanciunas." 

La lumière lituanienne est déjà sur elle. Mais elle va pouvoir s’en extraire un peu dans son futur proche. La Lituanienne a en effet signé une convention de trois ans pour rejoindre début décembre la Tony Parker Adéquat Academy, le centre de formation mis sur pieds par le patron du club LDLC ASVEL.

Juste Jocyte (à gauche) et Tony Parker
Juste Jocyte (à gauche) et Tony Parker © DR/Instagram

Repérée par le directeur des opérations basket Nicolas Batum et par le conseiller spécial du club et de "TP" François Lamy, qui a fait jouer ses connexions lituaniennes pour contacter la famille et la convaincre de venir sur la région lyonnaise pour une présentation du projet, la pépite a tapé dans l’œil de l’ancien joueur des San Antonio Spurs lorsqu’il a regardé trois de ses matchs à l’Euro U16.

Invitée à Villeurbanne avec ses parents pour le premier match de la saison en EuroLeague, début octobre contre l’Olympiacos, a surtout pu visiter les installations du club et de l’Academy avant de faire une séance avec les pros du LDLC ASVEL Féminin, parmi lesquelles son idole revendiquée Marine Johannes, à qui on la compare déjà pour ce jeu spectaculaire et inspiré des étoiles de la NBA. Il a fallu convaincre les joueuses que le phénomène n'avait que treize ans. 

Une grosse concurrence pour l'attirer

Le boss villeurbannais, lui, a apprécié la conversation avec la pépite. "Elle sait ce qu’elle veut, explique-t-il dans L'Equipe. Elle dégage une grande assurance. Je me retrouve en elle, dans sa manière de penser. J’ai dit à ses parents: 'Si elle signe chez nous, je la prendrai sous mon aile et je passerai beaucoup de temps avec elle, pour l’aider à progresser'. Je la ferai aussi venir à San Antonio pour travailler."

Convaincues par "TP", pas beaucoup plus grand qu’elle sur la photo postée par le quadruple champion NBA sur Instagram lors de son passage au club en octobre, la jeune fille et sa famille ont donc opté pour le projet villeurbannais malgré l’intérêt de nombreux lycées américains ou clubs européens et même d’une structure britannique avec qui elle semblait un temps pouvoir s’engager. 

"Tout le monde a accepté cette décision. On comprend que nous n’avons pas les structures nécessaires à son développement"

Une signature obtenue après avoir reçu, jeune âge oblige, les autorisations de sa famille et de la Fédération lituanienne et avoir déposé un dossier auprès de la FIBA (Fédération internationale) pour expliquer le projet et faire valider le transfert. Outre ses heures à la Cité Scolaire Internationale dans le quartier de Gerland, car on n’oublie surtout pas les études à son âge, "la joueuse la plus convoitée de sa génération" (Tony Parker) intégrera les équipes de jeunes et "devrait participer aux entraînements de l’équipe professionnelle" dixit le communiqué du club. Elle travaillera également "individuellement avec Joseph Gomis, coach assistant de l’équipe masculine".

Un choix plus que compréhensible vu de Lituanie. "Tout le monde a accepté cette décision, confirme Donatas Urbonas. On comprend que nous n’avons pas les structures nécessaires à son développement, que nous n’avons pas de programme spécifique pour le basket féminin qui pourrait s’occuper d’un talent aussi spécial. Partir à Villeurbanne, surtout avec quelqu’un comme Tony Parker derrière le projet, c’est que quelque chose que tout le monde respecte et comprend. C’est sans doute meilleur pour elle car ici tous les yeux auraient été braqués sur elle. Certains auraient essayé de l’approcher pour partager sa gloire et en retirer des bénéfices. Là-bas, elle sera dans un environnement plus tranquille et pourra se concentrer uniquement sur le fait de devenir la meilleure basketteuse possible."

"Un niveau technique au-dessus de la moyenne et un QI basket au diapason"

La France aura la chance de couver la gauchère, qui parle déjà un anglais parfait ou presque, et se délecter de son talent. Que va-t-elle découvrir? Une joueuse qui peut évoluer à l’aile, comme arrière et même meneuse, comme elle l’avait parfois fait face aux Bleuettes cet été. Une joueuse complète, potentiel gros comme ça.

"C’est vraiment sur le plan basket qu’elle est au-dessus, pas tant physiquement, pointe Julien Egloff. C’est surtout une fausse lente, qui change extrêmement bien de rythme parce qu’elle a un niveau technique au-dessus de la moyenne et un QI basket au diapason. Dans l’expression du jeu, elle fait souvent les bons choix. C’est quelqu’un qui est extrêmement lucide pour son âge dans la compréhension du jeu et la gestion des moments clés."

Juste Jocyte (avec la balle)
Juste Jocyte (avec la balle) © DR/Moteru Lyga

Tony Parker pense qu'elle est assez talentueuse pour la voir jouer avec les pros dès l'an prochain. Il y a encore du travail, notamment sur le plan physique car "elle sera ciblée et c’est un des points sur lesquels elle devra évoluer" (Julien Egloff), mais le ciel semble bien la limite. "On veut en faire l’une des meilleures joueuses du monde", annonce "TP" dans le quotidien sportif français. Les comparaisons la lient à Luka Doncic, le phénomène de précocité slovène, vainqueur de l’Euro à dix-huit ans, de l’EuroLeague à dix-neuf, débutant de l’année en NBA à vingt. On a connu pire compagnie. Tête sur les épaules, Juste Jocyte semble déjà savoir où elle veut aller. Tout en haut, au sommet. 

Et si les Etats-Unis tentaient de la récupérer?

Elle sera bien accompagnée dans son voyage. "Son grand frère, né lui aussi à Washington, a 15 ans et joue en Italie en ce moment, explique Donatas Urbonas. C’est une famille de basketteurs, qui connaît bien ce sport et sa culture, la situation en Lituanie, qui est Tony Parker. Ils prennent les bonnes décisions pour son développement." Juste Jocyte possède aussi un passeport US et "pourra choisir entre la nationalité lituanienne et la nationalité américaine quand elle aura dix-huit ans", rappelle Donatas Urbonas.

Si on la traite déjà en reine chez elle, le pays des meilleures basketteuses de la planète pourrait aimer récupérer le joyau une fois poli. Le potentiel est trop grand pour passer à côté. La Lituanie, qui vient de la faire entrer dans le livre des records, l'a bien compris. 

Alexandre HERBINET (@LexaB)