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Mort de George Floyd: le cri du coeur du Français Max Lefevre, des Minnesota Timberwolves

La tension ne fléchit pas à Minneapolis. La mort de George Floyd a embrasé la ville, comme d’autres aux Etats-Unis, et Max Lefevre vit ça de près puisqu’il y réside. Ce Français, membre du staff des Minnesota Timberwolves (NBA), nous livre son témoignage sur la situation. Avec d’abord une lettre écrite comme un déchirement.

Au bout du fil, ou plutôt de l’appel vidéo, son émotion est palpable. Membre du staff des Minnesota Timberwolves en NBA depuis l'été dernier, le Français Max Lefevre vit de très près les événements à Minneapolis, la ville de sa franchise, suite au tragique décès de George Floyd. On l’avait sollicité pour répondre à nos questions sur la situation. Il a accepté mais a d’abord tenu à lire une lettre. Des mots écrits comme un cri du cœur et qui résument le déchirement vécu dans cette ville comme à travers les Etats-Unis après une affaire où beaucoup ont envie de hurler "trop c’est trop".

La lettre de Max Lefevre:

"Triste et choquant sont les mots qui reviennent, mais en réalité c’est très hypocrite. Comment être choqué quand ces problèmes reviennent tout le temps? Comment être choqué quand c’est le quotidien des noirs aux Etats-Unis? Il est temps d’arrêter d’être choqué et il est temps que les Etats-Unis se réveillent. Pour moi, c’est plus un sentiment d’incompréhension. J’ai du mal à comprendre comment il est possible pour un être humain d’être traité de cette façon. Mais encore une fois, ce n’est pas un incident isolé.

Ma femme est haïtienne et nous avons une fille de sept mois. Le simple fait que bientôt je devrai avoir une conversation avec elle pour lui expliquer que certaines personnes la traiteront différemment à cause de la couleur de sa peau me rend malade. La communauté de Minneapolis a mal. C’est une communauté où les divisions sociales sont évidentes et ce qui se passe depuis plusieurs jours est simplement le résultat d’une population qui en a marre. La ville de Minneapolis est en feu. Une manifestation est passée en bas de chez moi hier soir (jeudi), c’est resté calme et pacifique, mais dans d’autres quartiers ce sont des images de guerre. Tout brûle, émeutes avec la police, pillage, et tant que justice ne sera pas rendue, je doute que ça s’arrête.

De plus, quand les dirigeants de ce pays ne font que promouvoir la violence et la division des races, ça n’aidera pas. Il y a un problème de racisme, oui, mais ce n’est pas tout. Les inégalités sociales, le manque de couverture sociale, les inégalités du système judiciaire, le manque d’accès à l’éducation et la qualité de l’éducation dans les quartiers défavorisés, la brutalité policière, c’est tout le système qui est à réformer. Les conditions dans lesquelles vivent une très grande partie des Etats-Unis sont inconcevables quand on pense au pays qui se dit le plus puissant au monde. Il y a un problème, et ce problème est profond.

Ce n’est pas un problème noir, ou des minorités, c’est un problème sociétal, et on ne peut plus tourner la tête. Tant que nous ne serons pas tous concernés et prêts à participer au changement, rien ne changera. Le premier pas est de demander justice. Ce qu’on vient de voir, c’est simplement un meurtre en plein jour par une personne d’autorité qui est censée protéger la population. Cela se doit d’être puni. Après, il faut ouvrir un vrai dialogue, écouter ces minorités, ces gens qui ont mal, et agir. On est tous responsables d’agir et d’améliorer cette société qui va mal."

Max, comment sentez-vous la ville de Minneapolis à l’heure où l’on se parle? On a l’impression que c’est encore différent des affaires du même type qu’on a pu voir avant, qu’il y a cette fois un vrai ras-le-bol.

C’est vraiment le ras-le-bol, oui. C’est un brasier. Les gens en ont marre, quoi. Je crois que ce qui change aussi par rapport aux autres événements de ce type dans le passé, c’est que tout le monde commence à en avoir marre, pas seulement les gens des minorités. Dans les manifestations qu’on a vues, ce n’était pas seulement des noirs mais aussi des blancs, des hispaniques. C’était les Etats-Unis, qui reposent sur toutes ces personnes différentes. C’est la richesse de ce pays et tout le monde commence à en avoir marre. 

La tension monte-t-elle de plus en plus dans la ville?

Oui, ça a monté un peu tous les jours, et les gens avaient du mal à comprendre pourquoi le policier en question, et même les policiers en question puisque les trois autres n’ont vraiment rien fait pour éviter ce drame, n’avaient pas encore été arrêtés. Apparemment, le policier qui était responsable du meurtre de George Floyd a été arrêté il y a peu, donc je ne sais pas si ça va faire redescendre les choses mais il y a des manifestations prévues tout le week-end dans le centre-ville. Il y a des gens qui arrivent de tous les Etats-Unis, tous les activistes américains vont se déplacer, le groupe des Black Panthers est censé arriver, ça pourrait vraiment devenir très dangereux.

Vous évoquez une unité plus grande que par le passé autour de ce drame. La ressentez-vous concrètement dans la ville?

On va dans ce sens. Il y a toujours des personnes qui ne comprennent pas, malheureusement, des personnes qui préfèrent se concentrer sur les pillages et les émeutes plutôt que sur ce qui s’est passé et le drame en lui-même. Je ne dirais pas que c’est tout le monde mais il y a de plus en plus de monde qui se sent concerné. On a eu des discussions avec nos coachs et nos joueurs et ce qui fait vraiment mal aux noirs ici, c’est le fait que ce soit une société très divisée au niveau des races et que pour eux, le silence des personnes de couleur blanche fait encore plus de bruit qu’autre chose. Si on ne dit rien, en fait, on est un peu d’accord d’une certaine façon. Même s’ils savent que pour beaucoup de personnes, c’est difficile d’en parler, ils ont du mal à comprendre et ils ne veulent pas dire quelque chose et faire un écart. Mais les noirs avec qui on parlait, pour eux, c’est encore pire quand on dit rien. 

La NBA est une ligue à majorité noire, où beaucoup de joueurs s’engagent dans ces luttes à l’image de LeBron James. Comment les choses se passent-elles avec vos joueurs? Expriment-ils la même que tout le monde de voir ça?

On a fait une conversation sur Zoom avec notre franchise, les dirigeants, les coachs et certains joueurs. Les joueurs qui ont pris la parole, c’était plus un sentiment d’incompréhension. Les joueurs qui ont eu des personnes blanches avec eux toute leur vie, qui ont été bonnes pour eux, qui les ont coaché, qui les ont aidé, qui les ont éduqué, le fait de voir ce genre de choses, c’est vraiment incompréhensible pour eux. C’est difficile car on ne peut pas se mettre à leur place. Mais voir leur incompréhension et leur peine, ça faisait mal.

Quel message leur faites-vous passer? On essaie de comprendre comment ils peuvent le vivre même avec une position privilégiée de joueur NBA?

D’un côté, c’est une position privilégiée pour eux, mais le problème c’est que même s’ils sont privilégiés, s’ils sont arrêtés et que la police ne sait pas qui ils sont, ils restent des hommes noirs. Être privilégiés ou riches ne change pas le fait que leur vie peut être mise en danger dans ces conditions, ce qui en 2020 est difficile à accepter et à comprendre.

Alexandre HERBINET (@LexaB)