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Affaire Armstrong - Ballester : « Ça fait froid dans le dos »

Lance Armstrong

Lance Armstrong - -

Co-auteur du livre L.A. Confidential (2004), Pierre Ballester est impressionné par la richesse du dossier de l’USADA à l’encontre de Lance Armstrong. Il est désormais curieux de voir la position de l’UCI.

Pierre, vous connaissez parfaitement l’histoire de Lance Armstrong. Avez-vous appris des choses en vous plongeant dans le dossier publié par l’USADA ?

Oui, bien sûr. C’est surtout l’ampleur du dossier. Ils se sont attachés à fouiller tous les détails, quels qu’ils soient et pas seulement au niveau du dopage, mais aussi concernant le modus operandi et le volume des transactions financières pour mettre en œuvre ce système structuré, ultra-professionnel, d’approvisionnement et d’achat de produits dopants. Je ne vous pas cache que ma première réaction a été de dire « wouah ».

Le travail de l’USADA a été impressionnant…

C’est un travail d’enquête de haute facture, à mon sens. Ils ne se contentent pas de se faire succéder un tombereau de témoignages, qu’ils soient directs, du noyau dur avec ses anciens lieutenants qui ne pouvaient parler qu’après et pas pendant, ou indirects. Il y a aussi tout le circuit interne avec ses codes, ses clés d’accès, ses cloisonnements, des rôles répartis. Le système est à un tel point précis, clinique et professionnellement élaboré que le dossier évoque une notion de système mafieux. On va au-delà du sport. La manière de procéder, on la connaissait (affaire Festina en 1998, ndlr). Elle a dû être modifiée, peaufinée. Là, c’est sans commune mesure avec ce qu’on a pu connaître en termes de volume.

La méthode de Lance Armstrong parait machiavélique…

Il est machiavélique, déjà. Ça épouse assez bien sa personnalité, la manière dont il concevait le sport. C’est un alibi, un viatique, pour parvenir à ses fins à tout prix. Il ne regardait pas à la dépense et il avait un tel entregent. Ça fait froid dans le dos mais c’est une réalité. Au-delà, il faut se demander où va le sport de haut niveau. Faut-il en arriver à ces extrémités, qui sont une négation totale des valeurs du sport, pour exister au plus haut niveau ?

Etes-vous surpris par les pressions qu’il exerçait ?

Non. On l’avait déjà évoqué au travers diverses investigations. Il part du principe qu’il est le boss. Il crée par son autoritarisme un sentiment de terreur, une emprise psychologique. Quand un coureur ou un membre du staff accepte de basculer vers le côté obscur du sport, il doit s’y tenir. Lorsque certains témoins ont émis des doutes publiquement, il a procédé soit par intimidation, soit par menace, soit par un arrangement à l’amiable et donc transaction financière pour qu’ils se taisent. C’étaient des mesures de rétorsion, de représailles, qui sont connues. Il a toujours eu une mainmise sur la conscience des coureurs qui grosso modo, prêtaient serment et devaient ensuite faire avec leur conscience, s’ils en avaient une. C’est une forme d’endoctrinement, de secte. Il les « gouroutisait ». Ils profitaient du système mais la contrepartie, irrévocable, c’était « tu fermes ta gueule ».

Comment a-t-il tenu aussi longtemps ?

Ça commençait à transpirer, à se fissurer. Jusqu’alors, c’était la justice pénale qui tentait de lui mettre des bâtons dans les roues. Mais elle n’a jamais pu prouver qu’il y avait une relation de cause à effet entre produits dopants et transactions financières avec détournement de fonds. Il a donc bénéficié de relaxes. C’est quand la justice sportive s’en est emparé, à travers l’enquête menée par l’USADA, que les témoignages, les faits, les analyses médicales, sont devenus irréfutables. Aussi bizarre que cela puisse paraitre, il n’y avait que la justice sportive qui pouvait s’emparer du dossier parce que tout était en place, su et connu. Encore fallait-il qu’une institution, en l’occurrence l’USADA, s’en empare et aille au bout des choses pour couper court à cette injustice qui polluait les valeurs du sport. L’UCI, qui a toujours protégé Lance Armstrong, s’est bien gardée de le faire. 

Quelles sont désormais les conséquences possibles ?

L’UCI a le dossier entre les mains. Elle va devoir statuer. Elle est la seule autorité à pouvoir décider de la disqualification de Lance Armstrong et le destituer de ses victoires sur le Tour de France. Si elle ne le fait pas, c’est un discrédit total, un camouflet. Si elle le fait, elle est dans l’embarras parce qu’elle a toujours pourri le dossier et voulait glisser sous la moquette. Elle risque peut-être alors à son tour des représailles de la part de Lance Armstrong dans le sens où si grand déballage il y a, il peut très bien, en se disant perdu pour perdu, renvoyer la balle dans le camp de l’UCI et évoquer les relations sulfureuses, étroites, permanentes, qu’il entretenait avec l’UCI.

Et sur le plan pénal ?

Maintenant que ce dossier est public, qu’on ne peut plus faire machine arrière, qui dit que les agents fédéraux qui avaient enquêté sur Lance Armstrong et n’avaient pas pu aboutir sur autre chose qu’un non-lieu en janvier dernier ne vont pas reconsidérer le dossier ? Et revenir auprès de Lance Armstrong pour une confrontation qui pourrait, dans le pire des cas pour lui, le conduire en prison pour parjure, détournement de fonds publics. J’ai bien peur que ce soit le début de la fin pour Lance Armstrong. Il est au pied du mur. Sa réalité le rattrape. Mais je pense qu’il ne peut pas dire la vérité. Il a sa fondation contre le cancer. C’est sa dernière caution morale, son dernier paravent. S’il s’effondre, c’est sa fondation qui s’effondre. Et son business du même coup puisqu’il en tire grandement parti.

Propos recueillis par Julien Richard