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Guimard, grand témoin de l’arrivée de l’EPO dans le peloton

Cyrille Guimard

Cyrille Guimard - -

DOCUMENT RMC SPORT. Ancien coureur et directeur sportif, Cyrille Guimard était à la tête de Castorama (1990-1995) puis Cofidis (1997) lorsque le dopage a explosé au sein du peloton. Il livre ses souvenirs de l’époque la plus sombre du cyclisme.

L’apparition du sulfureux Dr Ferrari

« On a connu Ferrari à la suite des exploits collectifs de l’équipe Gewiss, à partir de 1994. On a appris que ce médecin était à la pointe de l’entraînement. On ne parlait pas de préparation à ce moment-là, on ne savait pas ce que c’était exactement. Des médecins étaient devenus entraineurs, voire managers, voire directeurs sportifs des différentes équipes dans lesquels ils intervenaient. Au fil des années, on a appris qu’il y avait un protocole extraordinaire qui faisait qu’on montait les côtes sans respirer. Je me souviens du fameux triplé de Gewiss à la Flèche wallonne (Argentin, Furlan et Berzin en 1994). La Gewiss avait roulé en tête, avec tout le monde en file indienne.

Quand ils sont arrivés au Mur de Huy, tout le monde a explosé… sauf la Gewiss. On a commencé à se poser des questions. Des coureurs disaient : « On est des figurants, on respire comme des bœufs alors qu’eux, ils passent à côte de nous en nous charriant et ils ont la bouche fermée ». On a commencé à s’inquiéter. Et puis, on a appris qu’il y avait cette préparation à l’EPO. Plusieurs médecins italiens connaissaient les protocoles, comme Conconi, Ferrari, Cecchini. Il y avait aussi des médecins espagnols et belges. On le découvrira un petit peu plus tard. »

La déferlante EPO

« A l’époque, les paris sur les résultats n’existaient pas. Mais au départ des courses, on se disait : « Qui va gagner aujourd’hui ? Conconi, Ferrari ou Cecchini ? » On ne parlait plus des coureurs mais uniquement des médecins. Nous, les Français, coureurs et directeurs sportifs, on devenait d’un seul coup ‘‘has been’’. Les entraînements de Conconi, Ferrari ou Cecchini n’avaient rien à voir avec ceux que nous donnions à nos coureurs et que nous continuons à donner aujourd’hui. On a tout compris après, avec l’hormone de croissance, la testostérone, les anabolisants, l’EPO, les vitamines en tous genres…

On a compris qu’avec l’EPO, on ne faisait pratiquement plus de lactates. Vous n’aviez jamais mal aux jambes. Et comme vous aviez deux fois de souffle que quelqu’un de normal, vous n’aviez plus besoin de respirer non plus ! Les choses ont un petit peu évolué vers 1996-1997, et même au début de l’année 1995. Quand vous vouliez recruter un coureur de talent, il vous demandait quel médecin vous aviez dans l’équipe. Le nom des médecins avait circulé assez rapidement. Si votre médecin ne connaissait pas les protocoles, le coureur ne venait pas chez vous. »

Les liaisons dangereuses de l’UCI

« Le test de Conconi, qu’il avait mis en place (sur la détection de l’EPO, avec une limite du taux d’hématocrite à 50%), permettait aussi à ces différents médecins de pouvoir régler la cylindrée du moteur des coureurs. On était très loin de ce nous faisions en France. Ça a été la période noire. Dans les équipes françaises, ça a été la bérézina. On n’avait aucun moyen de lutter. M.Conconi était le responsable de la commission médicale de l’UCI. Il a été chargé à partir de 2001-2002 de mettre en place des tests pour retrouver l’EPO. C’est à mourir de rire. J’en avais informé d’ailleurs M.Verbruggen (président de l’UCI de 1991 à 2005), qui est un petit peu chahuté aujourd’hui et ça me parait logique. Donc en fait, si vous êtes encore avec Ferrari ou Conconi, vous savez ce qu’il faut faire pour passer à côté du contrôle.

J’avais dit à M. Verbruggen : « Ne vous inquiétez pas, quand on va retrouver l’EPO, Conconi et Ferrari auront trouvé les moyens d’éviter le contrôle ». C’est ce qui fait que très peu de coureurs tombent pour l’EPO. Tout du moins, pas ceux qui sont avec les grands médecins. Il y a des coureurs qui se vantent, qui disent : « J’ai fait 400 contrôles, je n’ai jamais été positif ». Ferrari a vraisemblablement encore aujourd’hui les moyens de faire en sorte qu’un coureur, même en prenant de l’EPO, soit négatif. Je pense qu’il est encore actif aujourd’hui, sous des formes différentes ou avec des prête-noms. Je vois difficilement certains coureurs se passer de Ferrari aujourd’hui. »

La défense très troublante d’Hein Verbruggen

« M. Verbruggen a été informé par mes soins et par Roger Legeay (ancien directeur sportif de l’équipe Gan puis Crédit Agricole, ndlr) sur le rôle joué par M.Conconi. Il ne peut pas dire qu’il n’est pas au courant. Ce n’est pas vrai. Il sait très bien comment les choses se passaient, qui étaient M. Conconi, M. Ferrari et M. Armstrong. Que M. Verbruggen dise aujourd’hui ‘‘vous n’avez aucune preuve contre moi’’, j’ai envie de dire que c’est presque un aveu. Il ne dit pas ‘‘j’ouvre tous mes livres, mes comptes bancaires, mes courriers, mes boîtes mail et vous verrez qu’il n’y a rien’’. C’est ce qu’il devrait dire. Rappelez-vous l’affaire Contador, où vous avez d’ailleurs les mêmes médecins, les mêmes directeurs sportifs et les mêmes coureurs que dans l’affaire Lance Armstrong. Quand M. Zapatero, le Premier ministre espagnol, a dit qu’au vu du dossier, on ne pouvait pas le condamner, il n’a pas dit qu’il était innocent. Il a dit qu’il y avait des vices de forme. Là, on est dans le même cas de figure. »