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Bernard : « J’aurais dû gagner le Tour »

Jean-François Bernard dans l'ascension du Ventoux en 1987

Jean-François Bernard dans l'ascension du Ventoux en 1987 - -

A l'occasion de la 100e édition du Tour de France qui débute le 29 juin prochain, RMC Sport vous propose de revisiter l'histoire de la Grande Boucle à travers une série d'entretiens exclusifs. Aujourd'hui, Jean-François Bernard (51 ans), Maillot jaune en 1987 après son exploit sur les pentes du Ventoux.

Jean-François, quel est votre meilleur souvenir du Tour de France ?

On va dire le contre-la-montre de Dijon, en 1987 (24e étape, ndlr). C’était la veille de l’arrivée. Je me battais pour le podium avec Charly Mottet. Dans ce Tour, il y avait surtout un duel entre Pedro Delgado et Stephen Roche, qui eux se battait pour la victoire finale. C’est certainement un de mes meilleurs souvenirs parce que, ce jour-là, j’ai battu Roche et Delgado.

Parlez-nous de cet autre chrono, celui entre Carpentras et le mythique mont Ventoux (18e étape)…

Dès la veille, je savais que j’étais très bien. C’était une journée de repos : j’étais allé reconnaître le parcours. Je connaissais le Ventoux parce qu’on l’avait monté à plusieurs reprises sur Paris-Nice mais pas jusqu’en haut. Je ne vais pas dire que je me sentais imbattable mais j’étais sûr de jouer la gagne. Ça restait compliqué parce qu’il y avait les Colombiens et des garçons qui étaient là pour gagner le Tour comme Roche, Delgado, Mottet, même Fignon. Des coureurs qui avaient peut-être plus d’expérience que moi. J’étais un jeune coureur à cette époque-là. Mais je me sentais vraiment très bien.

C’est un parcours qui vous convenait ?

Oui, c’est le genre de parcours qui m’a toujours plu. On dit toujours qu’on manque d’air à certains moments dans le Ventoux. Moi, je n’ai pas vraiment ressenti ça. Et puis c’était un jour où j’avais aussi fait un choix tactique, en changeant de vélo : j’étais parti avec un vélo de contre-la-montre, ce qui m’a permis de prendre du temps sur mes adversaires, dans la première partie (sur le plat). Après, j’ai changé, ce qui m’a permis d’utiliser un vélo plus adapté à la montée finale, avec des braquets adaptés.

Ce fut donc aussi une victoire tactique ?

Oui, ce n’était pas que physique. C’est un tout. En plus, ce jour-là, j’avais des jambes exceptionnelles, qu’on n’a pas tous les jours dans le cyclisme. Des jours comme ça, on n’en a que quelques-uns dans sa carrière. Ce jour-là, tout tournait très bien : le changement de vélo s’est bien passé, j’avais déjà pris du temps en début de course, j’ai continué à creuser les écarts dans la deuxième partie… Et puis, on est toujours porté par ce public et par cet endroit qui est quand même un peu mythique.

« Le Ventoux reste mythique »

Qu’a-t-il de spécial, ce mythique mont Ventoux ?

On n’appelle pas ça le mont Chauve pour rien. C’est un peu lunaire, il n’y a pas du tout de végétation. On voit le sommet et l’antenne de très loin, dès le Chalet Reynard : à ce moment-là, on sait qu’on n’est pas arrivé, qu’il reste encore 6 kilomètres. C’est très difficile. C’est souvent exposé au vent et il n’y a rien pour se protéger, si ce n’est la foule de spectateurs. Il y a toujours beaucoup de monde. Par contre, si vous faites une arrivée au mois de mars pour le Paris-Nice, il y aura beaucoup moins de spectateurs et on sera beaucoup plus exposés au vent. Le Ventoux reste mythique sur le plan sportif, avec également la mort de Tom Simpson (en 1967)… C’est un ensemble de choses qui font la légende du mont Ventoux.

Qu’avez-vous ressenti en endossant le Maillot jaune à l’issue de cette victoire d’étape ?

La chose la plus importante ce jour-là, c’était déjà de gagner l’étape. Mais au fur et à mesure des arrivées des autres coureurs, avec les écarts, je savais que j’allais m’emparer du maillot. Ce fut LE plus de la journée : prendre le maillot sur le Ventoux, en plus en étant français…

Les jours suivants ont été plus difficiles pour vous, dans ce Tour 1987…

Le lendemain de la prise de pouvoir au Ventoux, dans le Vercors, j’ai été victime d’une crevaison à un très mauvais moment de la course. Le dépannage a mis un peu de temps à se mettre en route. Ensuite, j’ai eu un autre saut de chaîne et j’ai perdu le Maillot jaune. Donc la joie d’avoir pris le maillot au Ventoux a été de courte durée.

Cela reste donc un souvenir douloureux ?

Je pense que le Tour 1987 reste douloureux. C’est vrai que je suis 3e sur le podium, mais ce n’est pas une victoire sur les Champs-Elysées. Une fois de plus, je pense que ce Tour, j’aurais dû le gagner. Je suis le seul coureur avec Schumacher à avoir gagné les 2 chronos du Tour sans gagner le Tour (les performances de l’Allemand ont été rayées des tablettes du Tour 2008 suite à un contrôle antidopage positif, ndlr).

Avec du recul, qu’est-ce qui vous a fait perdre le Tour ?

C’est un tout. La première chose, c’est ma jeunesse et mon manque d’expérience (il avait 25 ans à l’époque). Après, je pense avoir commis quelques erreurs tactiques à certains moments de la course. Il faut aussi savoir qu’on avait une relation assez difficile avec le directeur sportif, Paul Koechli, qui était assez critiqué par ses compères des autres équipes. C’est un ensemble d’éléments.

Comment parvient-on à digérer ça ?

On est bien forcé, même si la digestion peut durer longtemps. C’est après qu’on se rend compte qu’on est passé à côté de quelque chose. Etre troisième du Tour, c’est bien : on est connu parce qu’on a gagné le Ventoux, parce qu’on est sur le podium du Tour, parce qu’on a gagné Paris-Nice… Mais on n’a pas gagné le Tour. Quand on gagne le Tour et qu’on est invité quelque part, on a une autre ampleur que lorsqu’on est simplement troisième. La marche entre la troisième et la première place est énorme, même s’il y avait quand même la récompense d’être sur le podium.

Au final, ce Tour 1987 reste donc une frustration…

On a de la joie parce qu’on est sur le podium mais on a aussi de la frustration parce qu’on se rend compte qu’on est passé à côté de quelque chose de grand. En plus, si j’avais gagné ce Tour 1987, j’aurais été le Français qui succédait à Bernard Hinault et Laurent Fignon. Depuis, on n’a pas eu de Français vainqueur du Tour. Je serais certainement rentré d’une autre façon dans la légende, en étant le dernier Français vainqueur du Tour.

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Propos recueillis par Vincent Delzescaux