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Hinault : « Une parole est une parole »

Bernard Hinault et Greg LeMond

Bernard Hinault et Greg LeMond - -

A l'occasion de la 100e édition du Tour de France qui débute le 29 juin prochain, RMC Sport vous propose de revisiter l'histoire de la Grande Boucle à travers une série d'entretiens exclusifs. Quintuple vainqueur, Bernard Hinault (58 ans) raconte ce Tour 1986 qu’il a offert à Greg LeMond.

Lors du Tour de France 1986, vous avez promis à Greg LeMond qu’il finirait avec le maillot jaune. Est-ce la réalité ?

Oui à la fin du Tour de France 1985 (l’année de sa cinquième victoire, ndlr), je lui avais promis qu’il allait gagner et, à partir du moment où je fais une promesse, je la tiens. Tout le monde dit que j’étais plus fort. Je n’en sais rien. Je pense que j’avais les moyens mais une parole est une parole et tu ne reviens pas dessus. Si je veux être un salaud par rapport à Greg, c’est vrai que j’ai la partie facile. Déjà sur la première étape dans les Pyrénées, où on fait la course sur un point chaud avec Jean-François Bernard, Pedro Delgado nous rejoints mais quand j’arrive à Pau avec cinq minutes d’avance, si je suis un salaud, je reste dans la roue de Greg LeMond et j’ai gagné le Tour de France.

Comment expliquez-vous votre victoire sur l’Alpe d’Huez alors que Greg LeMond était votre leader ?

C’était particulier, il y avait aussi cette concurrence entre nous deux et Zimmerman. Ce jour-là, on lui a fait un coup de Trafalgar. Nous l’avons attaqué dans la descente, là où il était le plus vulnérable. C’est ce qui a fait toute la différence. Dans toute la vallée, on a laissé faire et dans la montée de La Croix-de-Fer, Greg voulait monter. Je lui ai dit : « Non, laisse le venir ». On l’a laissé revenir à trente secondes, on lui a laissé l’espérance. Après, on s’est dit qu’on pouvait y aller. C’était fini. Après ça, la course était terminée. On l’a épuisé en lui donnant l’espérance de revenir sur nous. Lors de la montée de l’Alpe d’Huez, j’ai dit à Greg qu’il ne fallait pas s’affoler, que le Tour était fini. Plus personne ne pouvait lui prendre sa place, même pas moi car je lui avais donné ma parole. A l’arrivée de l’Alpe d’Huez, je lui ai dit que j’allais gagner l’étape parce que lui avait le maillot jaune.

L’arrivée main dans la main à l’Alpe d’Huez était-elle prévue et en avez-vous gardé des traces ?

Même pas. Cela ne s’est même pas discuté entre nous. On n’en a même pas discuté. C’est un tel bonheur d’avoir réussi ce coup que tu es heureux. C’est vraiment la joie. On avait fait une superbe journée, on a maitrisé la course en prenant à défaut notre concurrent principal dans un endroit où il ne s’y attendait pas du tout. C’est aussi cela le plaisir de la course. Oui, on était tous les deux dans la même équipe, donc c’est normal. Mais c’est vrai que c’était magnifique. Pour les traces, pas besoin de photos, je les ai dans les livres que je lis et qui sont sortis après. Je vois souvent ces images parce que c’est assez rare de voir deux coureurs aussi heureux, et de la même équipe, lever le bras en même temps.

« Tirer les ficelles, c’était grandiose »

Sur ce Tour de France, vous sembliez déjà savoir ce qu’il allait se passer à la fin. Vous avez joué avec tout le monde ?

Pour moi, dès le départ du Tour de France, c’était un jeu. Cela a toujours été un jeu, et ce même quand j’étais là pour gagner. Là, c’était encore plus grand parce que, sans fanfaronner, c’est moi qui tirais les épingles du jeu. J’étais derrière et je m’amusais comme je voulais, j’étais capable de faire des choses tout en sachant que mon objectif c’était de faire deuxième ou troisième. Mais pour moi, cela ne changeait pas grand-chose. Le but était que l’équipe gagne et surtout Greg, parce que je lui avais donné ma parole.

Certains disent que Greg LeMond n’a jamais attaqué lors d’un Tour de France. Pour vous, fait-il partie des plus grands du Tour ?

L’important, c’est d’être présent. Il n’y a que le résultat qui compte. Même si vous n’avez jamais attaqué, l’importance est là. S’il a toujours été présent, cela veut dire que qu’il était costaud. Autrement, il aurait été lâché. Il a joué et c’est une chose qui fait partie du métier de coureur cycliste. Il a toujours été patient, il a toujours attendu et le jour où il fallait mettre le petit coup de collier, il a attaqué et à toujours répondu présent. Il en faut pas enlever ce mérite parce que pour gagner un Tour de France, il en faut. Quand on en gagne trois, on n’est pas n’importe qui.

Vous auriez pu être le premier coureur à gagner six Tour de France. N’avez-vous pas de regrets ?

Est-ce que je serais plus heureux avec six Tours ? Je ne sais pas. Le plaisir que j’ai pu avoir à faire ce Tour de France, personne ne peut le comprendre, personne ne peut le sentir. Il n’y a que moi. Les autres ne pourront voir que l’extérieur. La jouissance d’avoir pu tirer les ficelles quand j’en avais envie, c’était grandiose.

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Propos recueillis Pierre-Yves Leroux