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Benfica: comment Joao Félix est devenu le phénomène du foot portugais

A seulement 19 ans et après une trentaine de matches avec le Benfica, l’attaquant portugais Joao Felix affole comptes et conteurs. Retour sur l’éclosion du phénomène.

Nuno Gomes compare son toucher de balle à celui de Zidane. António Simões, autre ex-joueur légendaire du Glorioso, le surnomme "Le Prince". Jorge Jesus voit en lui du Kaká et du Rui Costa. Pour ce dernier, il est une "pépite". João Félix est la hype du foot portugais. Ce gamin de 19 ans n’a pas encore atteint les 30 matches avec l’équipe première du Benfica qu’il explose déjà les compteurs.

Il est le plus jeune joueur de l’histoire des Aigles à atteindre les 9 buts sur une saison de championnat depuis Chalana 1976-1977. Et le gosse sait choisir ses victimes. Le 25 août dernier, il plantait son premier pion dans le grand derby, face au Sporting (1-1). Décisif, il l’a encore été, début mars face au FC Porto (2-1), au cours d’un clássico renversant dans la course au titre.

"Il est imprévisible"

Le 23 septembre, dès sa première titularisation, il sévit. Il vole dans les plumes d’Aves, dont la cage est gardée par Quentin Beunardeau. "Oh oui, je m’en souviens !, s’exclame le Français. Il marque une première fois mais le but n’est pas accordé pour un hors-jeu. Et puis, il y a cette action. Je sors, j’attends, pour ne pas me jeter mais, mais même comme ça il parvient à la piquer !" L’ancien portier de Nancy ou Metz dépeint un joueur "imprévisible": "Il peut dribbler, contrôler, frapper dans n’importe quelle position." Le Manceau de 25 ans souligne "la grande classe du gamin": "Il y a un énorme engouement autour de lui ici et je peux le comprendre. Il a beaucoup d’élégance, de talent."

Lancé par Rui Vitória l’été dernier, c’est avec Bruno Lage, qui lui succède en janvier, qu’il s’envole. "On ne dirait pas un jeune de 18 ans, affirme son entraîneur. Il est prêt pour ce qui arrive. Sa maturité et sa mentalité sont au-dessus de la moyenne." Félix est hors norme et ça n’a pas échappé aux plus grands. "Tous les clubs sont sur lui", assure à A Bola, Domingos Soares de Oliveira, administrateur du Benfica. Les jours passent et la liste des intéressés s’allonge : Juventus, PSG, Wolverhampton, Manchester United, City, Bayern Munich, Real Madrid, FC Barcelone, AC Milan, Dortmund, Atlético de Madrid…

"Si je ne fais rien de bien sur le terrain, cette histoire de clause sera du vent"

Les Aigles, qui ont fait de leur nid, le Seixal, une poule aux œufs d’or, l’ont prolongé en novembre dernier jusqu’en 2023, en lui collant une clause libératoire de 120 millions d’euros. C’est beaucoup ? Pas assez pour le président Luis Filipe Vieira qui aimerait pousser jusqu’à 200 millions d’euros. "C’est une somme élevée qui induit plus de responsabilités mais ce n’est qu’un chiffre, commente l’intéressé. Si je ne fais rien de bien sur le terrain, cette histoire de clause sera du vent."

Avec Lage, Félix s’est tout de suite affirmé comme titulaire dans un 4-4-2. En attaque, aux côtés de Seferovic. Son positionnement est à l’image de son jeu : flexible, inspiré, créatif. Au sein de l’équipe B du Benfica – dont il est devenu à 16 ans le plus jeune joueur – son coach Hélder le plaçait parfois en pointe mais il avait surtout adapté un 4-2-3-1 afin qu’il soit "le plus à l’aise possible". Simões le compare d’ailleurs à João Pinto. Un super milieu offensif, un attaquant, un neuf et demi. 

Quelques mois après avoir été lancé dans la compétition, il devient, à 17 printemps, le plus jeune goleador de l’histoire de la D2 portugaise. Sa gueule d’ange et son corps frêle trahissent sa jeunesse. Du haut de son 1m80, il frôle les 70kg. Ce qui ne l’empêche pas de planter des deux pieds et de la tête. Et c’est surtout dans sa caboche que ça se joue. "Comme je ne suis pas très fort physiquement, je dois compenser autrement et je pense avec un coup d’avance, confie-t-il au site de l’UEFA. Je prévois les choses ce qui me permet d’être bien placé."

João Tralhão, qui l’a coaché chez les jeunes du Benfica met en avant son mental "fort". Celui qui était l’adjoint de Thierry Henry à Monaco, confiait à maisfutebol que Titi lui envoyait des vidéos du gamin en lui disant : "On aurait dû prendre ce mec, avant !" D’autres l’ont eu et ne l’ont pas gardé.

"Il a toujours été au-dessus de la moyenne"

Entre 2008 et 2015, João Félix était au… FC Porto. Ses parents se tapaient les 250 bornes séparant leur ville de Viseu du Dragon pour mener le fiston aux matches et aux entraînements. Puis, il intégra le centre de formation. Une séparation difficile combinée à un temps de jeu en baisse. "On me critiquait à cause de ma taille", souffle-t-il à The Players Tribune. Le petit João bade : "Je ne jouais plus et je n’avais plus de plaisir. J’ai voulu arrêter le football pour tenter un autre sport mais mon père m’a poussé à ne pas baisser les bras." Félix quitte alors le FCP et rejoint le Benfica, qui le suivait depuis quelques années déjà.

"Il a toujours été au-dessus de la moyenne, assure pourtant Miguel Lopes, qui fut son entraîneur chez les Dragons en U13 et U15. Il était focalisé sur le jeu. Ce n’était pas courant pour un jeune de son âge de s’intéresser autant au ballon. Il connaissait tous les joueurs, les équipes. Il ne déconnectait jamais. Il était très perfectionniste, très exigeant avec lui-même." Lopes, qui est aujourd’hui entraîneur-adjoint au Sporting de Espinho, avait même fait de Félix l’un de ses capitaines : "Il ne parlait pas beaucoup mais les autres le respectaient beaucoup parce qu’il était un joueur hors du commun."

Au cœur du FC Porto d’Antero

Le gosse joue alors en tant que 10, faux ailier, attaquant, "toujours dans le dernier tiers" et surtout il déroule dans une formation, un projet, qui dénotent. "Nos équipes de jeunes étaient constituées de beaucoup de joueurs de petite taille, très techniques, rapides, intelligents dans le placement, dans le jeu, narre Miguel Lopes. Il y a un match dont je me souviendrai toujours. Au cours d’un tournoi à Gérone, on affronte l’Inter Milan, qui écrase tout. Leur équipe est composée de joueurs très athlétiques, très grands. Au moment où les deux équipes entrent sur le terrain, on entend des « Ouïe ! » dans les tribunes. Le public espagnol se disait qu’on allait prendre une raclée. On a réalisé un match délicieux. Au-delà de la victoire 2-0, c’est la façon dont on avait joué. On a eu droit à une ovation des spectateurs et João Félix a réalisé un très grand match, lui aussi."

Alors pourquoi le FCP a-t-il arrêté de miser sur João Félix ? "A partir de 2013, les personnes en charge de la formation ont changé au FC Porto, répond Lopes. Antero Henrique avait lancé le projet Visão 611 en 2006. Un vaste plan qui visait à réformer la façon de travailler du FC Porto notamment en matière de formation." Une restructuration complète du club, de ses formateurs, ses entraîneurs, ses salariés, ses infrastructures. "Trois personnes ont beaucoup contribué à développer ce projet : Luís Castro qui était le coordinateur de la formation, le professeur Vítor Frade ou encore Pepijn Lijnders, enchaîne Lopes. Durant cette période, João Félix était un joueur très bien considéré. A partir de 2012-2013, les choses ont commencé a changé…" Miguel Lopes fera partie des partants.

"A mon avis et ce n’est que mon avis, João comme d’autres joueurs n’ont pas été gardés par certains entraîneurs parce que ceux-ci privilégiaient l’aspect physique et je me souviens que João était moins bien doté que d’autres sur cet aspect", poursuit Cristiano Soares dos Santos qui a connu Félix, en tant qu’entraîneur stagiaire des Dragons.

Une question se pose maintenant : la prochaine étape sera-t-elle la Seleção A ? Le sélectionneur du Portugal Fernando Santos ne dit jamais non. Il a déjà d’ailleurs préconvoqué le jeune Benfiquiste en février dernier. Mais en bon daron de sa sélection, il tempère : "Le talent ne suffit pas." Il avait résisté à l’appel des médias qui réclamaient André Silva avant l’Euro 2016 et avait opté pour Éder. Là, c’est la campagne des qualifs pour l’Euro 2020 qui débute face à l’Ukraine (22 mars) et la Serbie (25 mars). Vendredi prochain (15 mars), Félix effectuera, peut-être, un autre grand saut.

Nicolas Vilas