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Pourquoi ce drapeau a mis le feu à Serbie-Albanie

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L’irruption d’un drapeau nationaliste albanais dans le ciel de Belgrade a débouché mardi sur de gros incidents et l’interruption définitive de Serbie-Albanie. Loïc Trégourès, doctorant à l’université Lille-II et spécialiste des Balkans, explique pourquoi cette simple provocation a pu engendrer un tel déclenchement de violence.

On joue la 43e minute de Serbie-Albanie, match du groupe I des éliminatoires de l’Euro 2016 (la poule où figure virtuellement la France, qualifiée d’office), quand un drone fait son apparition au-dessus de la pelouse du stade du Partizan Belgrade. Au bout de l’objet volant : un drapeau nationaliste représentant le territoire de la "Grande Albanie". Le défenseur serbe Stefan Mitrovic répond à cette provocation en le décrochant. Un geste peu apprécié de plusieurs joueurs albanais qui veulent le récupérer. La situation dégénère alors complètement avec l’envahissement du terrain par des supporters serbes, qui en viennent aux mains avec des joueurs albanais, dont le capitaine Lorik Cana. La colère gronde dans les tribunes et des objets pleuvent d’un peu partout aux quatre coins du terrain. L’arbitre anglais Martin Atkinson est alors contraint de renvoyer tout le monde aux vestiaires, ce qui se fera dans la plus grande confusion. Comment en est-on arrivé là ? Les explications de Loïc Trégourès, doctorant à l’université Lille-II et spécialiste des Balkans.

Que signifie ce drapeau ?

« Il représente projet nationaliste visant à réunir dans un même Etat tous les territoires peuplés d’Albanais. Cette revendication est née avec le début du réveil des nations, dans la deuxième partie du XIX siècle. Mais c’est surtout important depuis la création de l’Albanie en 1912 dans ses frontières actuelles. La reconfiguration des frontières, après le recul de l’Empire ottoman, a fixé l’Albanie dans ce qu’elle est aujourd’hui et non pas dans des frontières ethniques telles que certains l'espéraient. Mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis un siècle et les gens savent que ce n’est pas quelque chose de faisable aujourd’hui. Personne n’en veut vraiment d’ailleurs. Ça obsède seulement 5 à 10% de nationalistes. »

Pourquoi tant de haine ?

« La volonté d’une "Grande Albanie" n’est pas majoritaire au sein de la population albanaise mais elle irrite ses voisins parce qu’elle englobe des parties du Monténégro, de la Serbie, de la Macédoine et de la Grèce. Mais ce projet n’est pas plus légitime que le projet de "Grande Serbie" qui a mené à la guerre des Balkans. Ça se ferait dans les mêmes conditions de guerre et de nettoyage ethnique. Le problème des Balkans, c’est qu’on y joue beaucoup sur l’émotion ou les symboles. Quand les Croates veulent provoquer les Serbes, ils dessinent un "U" qui veut dire "Oustachis", c’est-à-dire les collaborationnistes de la Seconde guerre mondiale. Le drapeau déployé mardi fait donc partie de ces codes de provocation et il est identifiable immédiatement. »

Cela pouvait-il se terminer autrement ?

« On peut se demander comment les services de sécurité serbes n’ont pas empêché l’envahissement de terrain ? Pourquoi les joueurs des deux équipes ont eu cette attitude en se chamaillant autour du drapeau ? Il n’y a pas longtemps, la Croatie et la Serbie se sont affrontées et, là aussi, il y a eu des provocations, sous forme de chants et de banderoles. Mais ça s’était bien passé parce que les deux fédérations et l’UEFA s’étaient mises d’accord pour travailler en amont. C’est ce qui a manqué sur ce Serbie-Albanie. »

A.J. et S.C.