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Enza-Yamissi : « L’armée tue des gens sans raison »

Eloge Enza-Yamissi

Eloge Enza-Yamissi - -

Eloge Enza-Yamissi, milieu de Valenciennes (qui affronte Lille ce samedi) et capitaine de la Centrafrique, évoque le coup d’état de rebelles armés (Séléka) venus principalement du Tchad et du Soudan, qui sèment la terreur depuis mars. Un témoignage très fort.

Eloge, quelle est la situation en Centrafrique actuellement ?

Actuellement, c’est très compliqué. Il y a eu un coup d’Etat. Le président actuellement en place (Michel Djotodia, ndlr) n’a pas pu gérer les choses comme il faut. Et maintenant dans le pays, son armée fout le bordel partout. Elle tue des gens sans raison. Il n’y a plus de règles, de lois. On vient d’apprendre que la France va envoyer des gens pour nous aider. Il était temps parce que ça fait longtemps que cette histoire dure et personne n’y faisait attention. J’espère que la situation va se calmer et se stabiliser. C’est un peuple qui ne mérite pas ça.

Avez-vous encore de la famille là-bas ?

Oui, j’en ai beaucoup et mes coéquipiers de la sélection sont aussi là-bas. C’est une situation difficile parce que rien ne peut entrer dans le pays, comme de la nourriture. Les gens qui ont fait le coup d’état essaient de tout bloquer et récupèrent le peu d’argent que les gens ont. Ce n’est plus un pays, il n’y a plus rien. J’espère que les Français vont nous donner un coup de main pour ramener le calme et que les gens puissent circuler pour reprendre le cours de leur vie tranquillement.

On parle de génocide. Avez-vous des informations sur ce qu'il se passe ?

Mon père est là-bas. Pour ceux qui sont dans la capitale (Bangui), ça va encore. Ils essaient de survivre. Pour ceux qui sont dans les campagnes, c’est plus difficile parce que personne ne peut les aider. Il y a des tueries d’enfants, de jeunes filles et de mères sans raison. Il y a des viols. Ça faisait longtemps que ça durait et aucun gouvernement, en France ou en Afrique, ne faisaient attention. Ils ont attendu que les choses s’aggravent pour réagir mais il n’est jamais trop tard. J’espère qu’ils vont sortir ces gens-là parce que ce n’est pas leur pays. Ils viennent et imposent des règles alors que les chrétiens et les musulmans ont toujours vécu normalement ensemble en Centrafrique.

Comment faites-vous pour avoir des contacts au pays ?

Mon père est toujours là-bas, il a refusé de partir. Il me tient au courant et je l’ai souvent au téléphone très tard. Il me raconte tout ce qu’il se passe parce qu’il connait beaucoup de gens. J’ai aussi beaucoup d’amis là-bas et comme je suis capitaine de la sélection, on me tient au courant. Des gens bien placés me racontent ce qu’il se passe.

« N'importe qui tue n'importe qui »

Y êtes-vous retourné récemment ?

Non à cause de ce qu’il se passe. L’équipe nationale ne peut même participer à des compétitions parce qu’on n’a pas les moyens. Autant mettre l’argent pour aider les gens qui sont là-bas plutôt que dans le football. C’est très compréhensible. On attend que les choses se calment avant d’aller sur place pour voir les gens et les aider. Il y a beaucoup d’enfants orphelins. Mon père est resté là-bas pour les aider, à travers moi, quand les choses se calmeront.

Êtes-vous inquiet de cette situation confuse ?

Oui, je suis inquiet parce qu’on ne sait même pas qui fait la loi. Vu la situation actuelle, n’importe qui en profite pour tuer n’importe qui ou pour aller voler. C’est une situation dramatique. J’espère que les Français vont agir très vite pour nous donner un coup de main.

Arrivez-vous à vous concentrer sur le football malgré toutes ces idées en tête ?

On est professionnel et on arrive à faire la part des choses. Je me concentre sur mes entraînements et mes matches. Et après les matches, on prend des nouvelles pour savoir comment les choses évoluent.

L'envoi de troupes supplémentaires françaises vous soulage-t-il ?

On a été colonisé par les Français et on sait que la France a toujours été là pour la Centrafrique. Même si c’est un peu tard, ils ont décidé de nous donner un coup de main pour essayer de rétablir la paix au pays. Ce n’est pas possible que ça dure, sinon, il n’y aura plus de pays. J’espère qu’ils vont remettre de l’ordre. Je veux aussi les remercier.

Est-ce une guerre de religion ?

Oui, mais plus de pétrole et de choses stratégiques. On sait aussi que la France y va parce qu’elle a ses intérêts là-bas. S’ils ont décidé de venir, c’est qu’il y a des raisons. Nous ne sommes pas naïfs. Mais on a besoin d’eux. Il faudrait virer tous les gens qui viennent de l’extérieur et mettre en place une élection pour que les Centrafricains eux-mêmes puissent choisir leur président pour remettre le pays en marche. Nous sommes un pays pauvre et ils ont détruit le peu qu’on avait. C’est difficile de repartir à zéro et de reconstruire.

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Propos recueillis par Jean Bommel