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Stéphane Moulin (Angers): "ça me fait mal au cœur de me dire qu'on est à la merci d’une télé X, Y, Z"

Reprise, arrêt des championnat, cirque dans les instances, mercato... L'entraîneur emblématique d'Angers SCO  Stéphane Moulin fait le point pour RMC Sport.

Quel est le programme du SCO avant la reprise?

Si le championnat débute bien le 22 ou le 23 août nous reprendrons le 1er juillet avec une préparation collective de 8 semaines. Il y aura une pré-reprise individuelle à compter du 1er juin pour 4 semaines. Pour que le corps puisse reprendre une activité il faut qu'elle s'arrête. Les joueurs sont donc désormais au repos jusqu'au 1er juin. D'ici là ils pourront à leur convenance pratiquer une activité sportive mais en aucun cas un programme défini. Je les retrouve tous individuellement mercredi prochain 13 mai à la Baumette pour faire un bilan car ça fait 2 mois qu'on ne s'est pas vu à part en visio. C'est l'occasion de savoir comment ils ont vécu ça et de leur fournir un petit kit individuel avec ballon, corde à sauter... pour le programme de juin.

Quel est l’état psychologique du groupe?

Les footballeurs et tous les gens qui vivent du football ne sont pas les gens les plus à plaindre donc je ne pense pas qu’on puisse arriver jusqu'à de la déprime comme j'ai pu le lire. Je vais me faire une idée beaucoup plus précise la semaine prochaine mais de ce que j'ai pu comprendre en échangeant avec eux je ne pense pas que ça soit le cas. Peut-être que pour les garçons qui vivent seuls c’est plus compliqué. Mais pour les autres, pouvoir profiter des gens qu'on aime ce n'est quand même pas ce qu'il y a de pire. En tout cas je le perçois comme ça. Personnellement j'ai un garçon de 8 ans qui profite de son père comme jamais. Il faut qu'il en profite parce que quand ça va reprendre je sais que ça va changer. On a un foyer qui vit différemment et c'est globalement agréable. Il y a des bons côtés. Il faut essayer de transformer en bon tout ce qu’il y a de mauvais. Malgré le drame qui se vit chaque jour avec le nombre de décès on doit se considérer comme des gens heureux.

Quel bilan dressez-vous de ce championnat tronqué?

C'est une belle saison démarrée avec un match de grande qualité contre Bordeaux puis un match catastrophique que l’on perd 6 à 0 à Lyon. Il y a eu aussi le départ de Jeff Reine-Adélaïde. Derrière on a enchaîné sur une première moitié de saison qui était très convenable puisqu'on était 8e à la trêve. Je considère que ce classement n'était pas volé car on a été de nombreuses fois sur le podium au cours des matchs aller ce qui n'est pas rien pour une équipe comme nous. La reprise a été une mauvaise période avec un match magnifique mais qui nous a fait beaucoup de mal. C'est le match contre Rennes qu’on perd 5-4 en Coupe de France. C'était magnifique à regarder et à jouer également mais je pense que si on le gagne, la dynamique derrière aurait été complètement différente. Car ensuite, on a enchaîné quatre défaites d'affilée en championnat. Et comme d'habitude à Angers quand les feux commencent à clignoter et que les voyants se mettent à l'orange il y a une vraie prise de conscience, une réaction collective et un club qui se met en posture de solidarité. On a enchaîné trois victoires de suite. Après celle contre Nantes, qui était un match très abouti, on était plein d’espoir. Je ne nous voyais capable d’aller chercher deux autres victoires avant la trêve en allant à Amiens et en recevant Toulouse. Je ne parle pas du podium mais on se retrouve à deux points de l'Europe donc tout était possible. On était sur une dynamique qui pouvait laisser présager de belles choses. On ne peut pas se plaindre car on aurait pu arrêter ce championnat et se retrouver à la place d’Amiens ou Toulouse. On sera sur la ligne de départ pour la 6e année consécutive et pour nous ce n'est pas rien. Compte tenu de nos moyens je trouve qu'on a plutôt tiré notre épingle du jeu toutes les saisons et ça c’est agréable.

Quel regard portez-vous sur les deux mois qui viennent de passer pour le football français?

Je n'ai volontairement pas souhaité m'exprimer pendant cette période et j'ai trouvé que beaucoup de personnes parlaient beaucoup trop tôt. Pour une fois les responsables du foot français ne maîtrisaient pas les événements et on voulait donner des directions, des dates, des fonctionnements sans avoir l'avis des spécialistes qui n'étaient pas les gens du foot. C'est assez exceptionnel mais pour la première fois c'était comme ça. Beaucoup de gens s'exprimaient sans savoir et je ne voulais pas tomber dans ce panneau là. In fine il s'est produit ce qui devait se passer c'est que ce ne sont pas les gens du foot qui ont tranché. C'est le gouvernement sous l'influence du secteur médical et c'est tout à fait respectable et logique. Pour tout dire je n'ai pas aimé cette période car les gens du foot ne se sont exprimés qu’en fonction de leurs intérêts. J'aurais voulu qu'il y ait un peu plus de recul et de hauteur. C'est peut-être facile pour nous de dire ça aujourd'hui car quels que soient les classements notre avenir était assuré en Ligue 1 mais au-delà des classements j'estime que quand on a des intérêts on ne peut pas être juge et partie. Toutes les solutions étaient de toutes façons injustes puisqu'on n’est pas allé au bout du championnat. Mais celle qui a été choisie, et qui nous fait perdre une place, est la moins injuste de celles qui existaient. C'est un cas de force majeure, ce n'est pas la loi du sport mais celle de la nature. 

Que faut-il retenir de cette situation?

Je ne sais pas s’il faut changer le football de demain ou qu'il y ait moins d'argent mais en revanche il faut mieux le répartir. Pas pour réduire les inégalités car il y aura toujours des gens qui auront moins d'argent que d'autres c'est comme ça. Mais peut-être réfléchir à une autre manière de répartir l'argent pour qu'on ne se retrouve pas dans cette configuration où on doit reprendre le foot coûte que coûte car on va perdre beaucoup d'argent. Tout ça en oubliant l'intérêt sportif et humain. Si pour un problème X ou Y la même situation devait réapparaître qu’on ne revoit pas ce qu'on a vu la car le football n'en sort pas grandi. C'est le moment de réfléchir à une autre manière de fonctionner et peut-être ne pas vivre que sur des droits télés. On a vécu un premier changement avec la suppression de l’apport financier des collectivités territoriales. Les clubs ont été obligé de trouver d'autres ressources pour pouvoir exister. Peut-être qu'aujourd'hui on arrive à un système différent. Quand une télé ne va pas au bout de son contrat le système s'effondre c'est extrêmement dangereux. Chacun son domaine de compétence mais peut-être qu'il y a des réflexions à mener pour pouvoir traverser des crises comme celle-là. Quand je lis "le foot au bord du gouffre", ça me fait mal au cœur de me dire qu'on est à la merci d’une télé X, Y, Z. Le sport doit exister malgré cela.

Quel sera le visage du SCO la saison prochaine?

Il y a ce qu'on souhaite et la réalité. Thomas Mangani je l'ai rencontré au mois de janvier pour qu’il poursuive l'aventure avec nous. C’est un joueur en fin de contrat. On sait ce qu’il nous a apporté. On lui a fait une proposition de prolongation qui est correcte. La balle est dans son camp mais c’était important de lui montrer notre attachement. Pour Baptiste Santamaria c’est différent. Il a été très sollicité l'an passé et ça risque d’être le cas cette année car il a encore progressé. Il était convenu que s'il refaisait une saison avec nous et qu'il avait d'autres propositions en fin d'année nous ferions ce qu'il faut pour qu'il poursuive sa progression et dans un club supérieur au nôtre. Si cette situation arrive, que le joueur est content, que nous sommes contents et que le club qui l’engage est content on ne s'opposera pas à son départ. On a envisagé le cas où Baptiste nous quitterait. En tant que coach j'aimerais qu’une chose c'est qu'il reste avec nous mais ça a toujours été dans notre fonctionnement que quand un joueur nous avait aidé à progresser on souhaitait lui rendre. Donc ne pas l’empêcher à poursuivre sa progression à condition que le club s’y retrouve notamment dans le transfert.

On essaye de renouveler par petites touches, on ne peut pas perdre quatre joueurs titulaires. On repart avec une ossature forte. Même si la saison a été bonne je considère qu'il y a des garçons qui peuvent faire mieux et qui feront mieux. D'autres doivent élever leur niveau car ils n'ont pas répondu à nos attentes au regard de leurs possibilités. Et on compte sur les joueurs qui vont arriver pour apporter une plus-value à l'équipe. 

Vous avez travaillé pendant 14 ans avec Olivier Pickeu. Quel a été votre sentiment quand le club a décidé de se séparer de lui? 

C'est quelque chose qui n'est pas facile à entendre, pas facile à vivre. Au-delà de notre complémentarité et notre complicité qui s'est construite au fil des années, il se crée des liens et c'est difficile de se dire que demain ce sera différent avec quelqu'un d'autre. Il faut du temps pour tout. La première étape c’est de prendre bien conscience de ce qui se passe, ensuite comment ça va se passer et enfin est-ce que ça va fonctionner. Pour que ça fonctionne on doit accueillir les deux nouvelles personnes, le président délégué et le directeur sportif, dans les meilleures conditions pour être le plus performant possible. D'habitude les gens qu'on accueille le mieux ce sont les joueurs, là on doit tout mettre en œuvre pour que ça fonctionne bien et le plus vite possible. Pour eux ce n'est pas simple d'arriver dans un contexte comme celui-là où on ne peut se voir que par visio. Olivier Pickeu était un pilier du club. Il doit poursuivre sa route car c'est important pour lui et nous devons aussi continuer sur notre voie sans que les choses soient oubliées. On ne peut pas balayer d'un revers de la main 14 années de travail en commun. Moi je n'ai pas envie de retenir que la fin. Avec le président Chabane et Olivier Pickeu on était arrivé à une sorte d'aboutissement dans le travail. La montée, cinq maintien en Ligue 1, la révélation de nombreux joueurs, une finale de Coupe de France, des plus-values incroyables : il n'a rien manqué au SCO pendant toutes ces années. Neuf années qui font un peu figure d’exploit dans le milieu du foot. C’est ce bail là que je veux retenir et pas la fin.

Propos recueillis par Pierre-Yves Leroux