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Violences dans les stades: une communication difficile à gérer pour les clubs

Le meneur de jeu de l'OM Dimitri Payet touché par une bouteille d'eau lancée par un supporter lyonnais depuis le virage nord du Parc OL, le 21 novembre 2021

Le meneur de jeu de l'OM Dimitri Payet touché par une bouteille d'eau lancée par un supporter lyonnais depuis le virage nord du Parc OL, le 21 novembre 2021 - PHILIPPE DESMAZES © 2019 AFP

Interview avec Jérôme Touboul, ancien journaliste à L'Equipe et à la communication du PSG, directeur d'une agence de communication pour comprendre comment les clubs peuvent faire face au phénomène.

Les dernières sorties médiatiques liées aux violences dans les stades ont soulevé une question: comment les clubs peuvent-ils gérer leur communication dans de telles situations? Entre volonté de ne pas froisser ses propres supporters et l’obligation de condamner ces évènements, les clubs français ont souvent du mal à trouver le juste milieu. Jerôme Touboul, ex-journaliste à L’Equipe, a longtemps suivi le phénomène du hooliganisme autour du PSG avant de devenir directeur de la communication sportive du club parisien . L’homme qui dirige aujourd’hui sa nouvelle agence, Sport Influence Consulting, spécialisée dans toutes les formes de communication liées à l’univers du sport, nous aide à décrypter la communication de crise des clubs.

Quelle est la bonne communication de crise à utiliser dans ces moments-là, à chaud?

Ce qui est primordial sur un tel sujet, c’est qu’il y ait au final un seul discours et une cohérence entre la communication des clubs, celle de la LFP et celle des pouvoirs publics. Or, si on prend les incidents à Nice fin août comme ceux de Lyon dimanche soir, on n’a pas du tout observé cette cohérence pourtant essentielle. Au lieu de voir se dresser au fil des discours un mur d’autorité, on a constaté une division entre les acteurs concernés. Ensuite, la communication choisie se doit de respecter une hiérarchie: 1. La sécurité du public, 2. La sécurité des joueurs, 3. Les enjeux économiques et sportifs. Enfin, et la soirée de dimanche a mis en exergue ce point, il faut une communication beaucoup plus rapide. Il n’est pas tolérable de mettre deux heures pour prendre une décision face à un incident d’une telle gravité. Au bout de 15 à 20 minutes maximum, il faut être en mesure de prendre et d’annoncer une décision claire et irrévocable. Il n’y a absolument aucune place pour l’improvisation. Au passage, une question qui se pose, c’est: un président fait-il bien de se présenter à chaud face aux médias s’il n’est pas solide sur ses appuis dans ses réponses. La réponse est dans la question… Le silence est à bannir, mais l’écrit peut parfois s’avérer, dans un premier temps, le meilleur mode de communication pour appréhender une crise. L’écrit permet souvent de mieux préciser et nuancer sa pensée, et d’éviter d’en dire trop sous la pression des émotions.

À travers leurs réactions à chaud, les dirigeants de clubs seraient-ils « aveuglés » par la peur des sanctions?

Les sanctions ne sont que la conséquence d’une autorité défaillante dans les stades. On a besoin des sanctions mais force est de constater qu’elles se révèlent globalement inefficaces. Du retrait de point aux matches à huis clos en passant par l’interdiction des déplacements de supporters, quelle sanction a enrayé cette spirale de violences? Aucune… On peut même estimer que ces sanctions sont souvent vécues comme une injustice et peuvent ainsi tendre encore plus la situation. Ce qui manque, c’est surtout un dispositif en amont. Or, les clubs ont tendance à sous-estimer les enjeux de sécurité ou à mettre la poussière sous le tapis. C’est d’autant plus surprenant que, sans sécurité dans son stade, un club ne peut pas espérer optimiser son business. N’oublions jamais la situation de l’Italie. La Serie A a été le plus grand championnat du monde dans les années 1980 et 1990. Mais en ne traitant pas des fléaux comme la violence ou le racisme, le football italien a vu son rayonnement décliner et, en bout de chaîne, il a inévitablement perdu de sa puissance économique.

Comment expliquer que les présidents défendent autant les supporters? C’est de la communication?

Tout le monde sait qu’il y a d’un côté les supporters et, de l’autre, un phénomène de hooliganisme qui se développe dans le contexte d’une société française en proie à une violence croissante. Partant de là, tout l’enjeu est de séparer le bon grain de l’ivraie. Les dirigeants de clubs ne peuvent plus laisser la moindre place au compromis ou au dialogue avec ceux qui répandent de la violence dans les stades. En toile de fond, il y a aussi ce constat que le foot a considérablement changé ces dernières années, et son public aussi, avec désormais plus de familles, plus de femmes dans les stades. C’est devenu un grand spectacle populaire, où il s’agit de faire cohabiter un public de supporters et un public de spectateurs. Dès lors, le monde du foot doit trouver de nouvelles règles afin que la liberté des uns n’entrave pas le plaisir des autres. Prenons le cas très connu du PSG : depuis 2010, les dirigeants successifs du club parisien sont parvenus à faire cohabiter ces deux cultures au Parc des Princes. Les autres clubs doivent s’inspirer de cet exemple en gardant à l’esprit cette ligne directrice incontournable : pas de sécurité, pas de business.

D’un point de vue communication, il n’y aurait pas à gagner à accepter publiquement d’être sanctionné?

Il faut surtout souligner que, s’il n’y pas de solidarité entre les clubs sur ce dossier prioritaire, ils vont tous finir dévorés par cette violence… Le hooliganisme ne connait pas de frontières, on observe même des incidents graves en Ligue 2. Il y a aujourd’hui le besoin d’une solidarité absolue entre les clubs et la Ligue pour faire front commun face à cette vague de violences. Quand des sanctions tombent ou que des nouvelles mesures sont prises pour contrer ce fléau, elles doivent être acceptées. Il en va de l’intérêt de tous les acteurs du football français. On parle ici d’un travail de très longue haleine car on n’éradique jamais la violence d’un claquement de doigts. Il faut du temps, une détermination sans faille et il faut s’appuyer sur des méthodes qui ont déjà fait leurs preuves. On peut ici citer une association comme Sportitude, qui mène un gros travail de sensibilisation et de ciblage des spectateurs violents afin d’aider clubs et pouvoirs publics à pacifier l’environnement du foot.

Par Loïc Tanzi