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Ligue des champions: à la découverte de la Transnistrie, berceau du Sheriff Tiraspol

Leader surprise du groupe D de la Ligue des champions grâce à ses victoires contre le Shakhtar Donetsk (2-0) et le Real Madrid (2-1), le FC Sheriff Tiraspol, champion en titre de Moldavie, est l'équipe sensation du début de compétition. Mais derrière la jolie histoire du Petit Poucet, qui retrouvera ce mercredi soir l'Inter (21h), le club, basé dans la région sécessioniste de Transnistrie, présente une histoire aussi singulière que complexe.

Un blason tout droit sorti d’un album de Lucky Luke, un effectif digne d’une auberge espagnole, dont la valeur totale estimée est à peu équivalente à celle d’un remplaçant adverse, et puis surtout, ces résultats… Cette victoire inaugurale contre le Shakhtar (2-0), cet exploit magistral sur le terrain du Real Madrid (2-1), et cette courte défaite contre un Inter qui aura douté pendant plus d’une heure (3-1).

Premier club du championnat moldave à participer à la phase de poules de la Ligue des champions, le FC Sheriff Tiraspol, depuis le mois de septembre, ne cesse de surprendre. A domicile face aux Milanais, ce mercredi soir (21h), il tentera de remettre ça, de poursuivre ses aventures de David contre les Goliaths du gratin européen. Dans un monde où David est issu d’un état non-reconnu, qu’il a été créé par un ancien des services secrets, et qu’il est toujours financé par un obscur conglomérat. Car derrière la belle histoire de la C1, celle du Sheriff est pour le moins singulière.

Faucille, marteau, et absence de reconnaissance

Sachez avant toute chose que présenter le FC Sheriff comme une formation moldave pourrait vous valoir, sur place, quelques regards noirs. Tiraspol, ville de 130.000 habitants, est en fait la capitale et la principale cité de Transnistrie. La Transnistrie, c’est un territoire deux fois plus petit que la Corse, qui a justement fait sécession de la Moldavie – état coincé entre la Roumanie et l’Ukraine – après un bref conflit armé, dans la foulée de l’effondrement de l’Union soviétique au début des années 90.

Elle possède son propre drapeau (sur lequel sont encore présents la faucille et le marteau), sa propre monnaie, sa police, son gouvernement, et on y parle le russe plutôt que le moldave. Visuellement, c’est une sorte de musée à ciel ouvert de l’époque soviétique, avec la statue de Lénine à Tiraspol, la Maison des Soviets, et les vieux chars, toujours exposés dans la rue.

"Quand j’y suis arrivé, je n’étais pas en Moldavie, j’étais bien en Transnistrie, comme en Russie, décrit Bruno Irlès, actuel entraîneur de Quevilly-Rouen en N2, qui a dirigé le Sheriff quelques mois, en 2016. On atterrit à l’aéroport de Chisinau, la capitale moldave, on prend une voiture pour une heure et demi de route, et là on arrive à une frontière, où il faut montrer son passeport. Et donc on bascule en Transnistrie, où l’on atteint rapidement Tiraspol, qui est un peu une caricature de ville soviétique, avec de grandes avenues, très larges, et des bâtiments gris cubiques."

Un char d'assaut exposé à Tiraspol
Un char d'assaut exposé à Tiraspol © AFP

Ah oui. Comme évoqué plus haut, la Transnistrie est aussi un pays... qui n’existe pas. Entendez par là que l’indépendance de la région n’a pas été reconnue par l’ONU, ni par aucun de ses états membres. Ce qui ne l’empêche pas, depuis maintenant trente ans, de mener sa barque. Attention: la Transnistrie, ce n’est pas non plus la Corée du Nord à 2500 km de Paris. Dans les faits, la "République moldave du Dniestr" (ainsi dénommée par les autorités qui l’administrent) est soutenue par la Russie, qui lui fournit du gaz et des soldats, et s’ouvre sur le marché européen depuis une dizaine d’années. Par rapport à la Moldavie "voisine", l’ambiance n’est pas non plus à la guerre. Chacun respecte l’autre, ou du moins le tolère.

Toujours est-il que ce statut flou, ou plutôt cette absence de statut, fait de la Transnistrie une région à part, présentée par certains comme un paradis des trafiquants, et de fait relativement pauvre.

Sheriff, un obscur conglomérat derrière le club

Comment un club de football implanté en plein milieu de cette zone a-t-il pu se développer, jusqu’à atteindre la prestigieuse Ligue des champions? La réponse tient en sept lettres: Sheriff. Avant d’être le nom du club, Sheriff est surtout celui d’une compagnie fondée en 1993 par deux anciens des services secrets locaux: Ilya Kazmaly, et Victor Gushan, qui est l’actuel président du FC Sheriff.

Plus qu’une simple société, Sheriff est un conglomérat, une entreprise tentaculaire qui contrôle économiquement – et donc politiquement – la Transnistrie. Ses activités vont des supermarchés aux stations-services, en passant par les réseaux de téléphonie ou les chaînes de télévision… Son logo, cette étoile de sheriff à cinq branches (parce que Gushan adore les westerns) est aussi visible sur des concessions automobiles ou des casinos. Sheriff exporte en outre des produits textiles, sidérurgiques, possède des distilleries de cognac, et produit du caviar…

"C’est l’un des rares cas où une entreprise exerce un quasi-monopole sur les secteurs économiques les plus importants d’une zone géographique, explique Gilles-Emmanuel Jacquet, professeur de relations internationales à Genève, et spécialiste de la région. Ils contrôlent énormément de choses. Pendant très longtemps, les dirigeants de Sheriff ont été vus comme les faiseurs de rois dans la région. Chaque président transnistrien qui a été élu était soit quelqu’un de proche des cercles de Sheriff, soit quelqu’un qui avait l’aval du leadership de Sheriff."

Une station-service "Sheriff" à Tiraspol
Une station-service "Sheriff" à Tiraspol © AFP

Selon les spécialistes, Sheriff aurait aussi une activité "grise". "La particularité de la Transnistrie, c’est qu’en n’étant pas reconnue, pendant longtemps la région ne pouvait avoir de liens commerciaux officiels avec ses voisins, poursuit Gilles-Emmanuel Jacquet. Donc un business de contrebande s’est mis en place. Est-ce qu’ils ont tiré profit directement de ça? Je n’en sais rien. Mais ce n’est pas impossible. On a beaucoup parlé de trafic d’armes, aussi. Dans les années 1990-2000, on a retrouvé des armes en provenance de Transnistrie sur plusieurs théâtres de conflits, comme en Tchétchénie..." Accusations rejetées par les intéressés.

Sans faire un cours magistral sur la liberté de la presse à Tiraspol, difficile de trouver des portraits nuancés de Victor Gushan dans les médias locaux. Le patron de Sheriff est de toute manière un homme qui ne se confie que rarement. En 2005, il avait tout même répondu aux questions de Vanity Fair. "Amenez n’importe quel homme d’affaires français ou américain ici, et dans six mois il se pendra, lâchait-il. Le tampon transnistrien n’est pas reconnu internationalement. Rien n’est autorisé. Nous avons donc dû opérer entre les lignes." Et le foot, dans tout ça? C’est, depuis la création du FC Sheriff en 1997, l’une des multiples activités du conglomérat.

Des infrastructures dignes des plus grands, et une domination locale sans partage

Champion de Moldavie à 19 reprises sur les 21 dernières années, le FC Sheriff Tiraspol n’est pas seulement la "danseuse" d’un milliardaire. Les différents interlocuteurs passés par cette étrange contrée décrivent un club très structuré.

Pour 200 millions de dollars environ, Sheriff a fait bâtir à Tiraspol un complexe sportif ultramoderne, avec un stade principal, 18 terrains d’entraînement autour, des hôtels pour les joueurs, des piscines privées, des courts de tennis… "Quand on rentre dans le centre d’entraînement, là non plus on n’est plus en Moldavie, témoigne Bruno Irlès. On a ce qu’il se fait de mieux en Europe au niveau des infrastructures. On voit que tout est fait pour faire grandir le club au niveau continental. (…) Les terrains sont dans un état parfait. C’est Clairefontaine, avec 19 terrains pelousés. Et à l’intérieur du complexe, on trouve un hôpital, une piscine olympique, et trois terrains de match. Un terrain principal que vous voyez en Champions League, d’environ 13.000 places, un terrain ouvert plus petit, pour les matchs de championnat, et un terrain couvert pour l’hiver, lui aussi homologué."

Le complexe sportif du FC Sheriff Tiraspol
Le complexe sportif du FC Sheriff Tiraspol © Google Maps

Le milieu luxembourgeois Sebastien Thill (27 ans), qui a rejoint le FC Sheriff en janvier 2021 et a marqué un superbe but contre le Real Madrid il y a quelques semaines, abonde: "Les conditions de travail sont extraordinaires. Vous avez tout sur le complexe. Financièrement, c’est le plus petit club de la Champions League, mais au niveau des infrastructures, il ne doit pas y avoir tant d’équipes européennes qui ont la même chose."

Présent quatre fois en phase de poules de la Ligue Europa entre 2009 et 2017, le club a vécu les années suivantes quelques moments compliqués sur la scène continentale, avec des défaites dans les tours préliminaires contre les Macédoniens du KF Shkendija, les Géorgiens du Saburtalo Tbilissi, ou les Irlandais de Dundalk. Mais l’été dernier, le FC Sheriff a surpris son monde en sortant notamment l’Etoile rouge de Belgrade ou le Dinamo Zagreb pour décrocher son billet pour la C1.

Une vitrine pour les dirigeants, une porte d'entrée vers l'Europe pour les joueurs

Ce regain de forme trouve peut-être son explication dans la modification des règlements locaux. Jusqu’en 2019, un club de D1 moldave devait aligner dans son onze au moins quatre joueurs locaux. Depuis, c’est "open bar". Et le Sheriff en profite, encore plus que par le passé. Dans la trentaine de joueurs pros recensés dans son effectif, 24 sont étrangers, issus de 19 nationalités différentes. On y trouve un Luxembourgeois, donc, mais aussi des Grecs, un Ouzbek, des joueurs venus du Brésil, de Colombie, du Mali, du Ghana, de Guinée, du Malawi, et même un latéral gauche… de Trinité-et-Tobago. La Tour de Babel, entre Chisinau et Odessa. "C’est agréable, chacun ramène sa petite touche dans le vestiaire, on rigole beaucoup, assure Sebastien Thill. On parle le plus en espagnol, en anglais, un peu en français. Tu apprends plein de choses sur les autres pays. On est comme une famille, sur et en dehors du terrain."

A l’image de ce que fait le Shakhtar Donetsk, à une échelle plus importante, le FC Sheriff Tiraspol s’efforce avec sa cellule de recrutement de cibler des joueurs prometteurs (mais pas encore connus) d’Amérique du sud ou de championnats très peu suivis, et les attire en leur offrant des salaires décents, et une exposition. "Ils mettent les moyens pour attirer les joueurs, même si à mon époque c’était un peu différent, indique Florent Rouamba (34 ans), ancien international burkinabé qui a passé près de huit ans en Transnistrie (2006-2013). Mais surtout, ça donne de la visibilité aux joueurs par rapport au reste de l’Europe. (…) J’ai passé presque huit années en Moldavie, et je suis fier de l’avoir fait. C’est un club qui m’a permis de grandir, qui m’a tout donné au niveau du foot. Pour moi c’est là-bas que tout a commencé. Ce club m’a permis de jouer des grandes compétitions, et m’a permis d’être convoqué en équipe nationale. Je ne peux que leur dire merci."

Sebastien Thill
Sebastien Thill © Icon Sport

"Tous les joueurs qui viennent ici s’en servent comme un tremplin, ajoute Thill. Tous les ans tu deviens champion, tu joues les qualifs pour la Ligue des champions, donc beaucoup de joueurs africains ou sud-américains s’en servent comme d’une porte d’entrée vers l’Europe, pour ensuite aller dans un meilleur club." Et dans le sens inverse, le FC Sheriff de Victor Gushan y trouve son compte. "Le club de foot est la vitrine de la Transnistrie. Il permet de faire connaître la région, et Tiraspol, observe Gilles-Emmanuel Jacquet. Au niveau économique, le club peut aussi être une vitrine pour attirer des investisseurs et montrer une certaine modernité."

Si le "boom touristique" n’a pas encore eu lieu, selon le spécialiste de la région, Tiraspol s’est déjà offert une belle publicité. "Il y a un vrai objectif, par le foot, de faire passer un message, appuie Bruno Irlès. Regardez, en parlant du Sheriff Tiraspol, on est en train de parler de la Transnistrie. Et c’est l’objectif du président, qui par ailleurs est un vrai passionné de foot."

En parlant d’objectifs, ceux concernant le sportif ont évidemment été atteints, et même dépassés, avec ces deux premières victoires en Ligue des champions. Mais le Sheriff espère bien faire régner sa loi un peu plus longtemps. "Les trois prochains matchs à venir seront très difficiles, les équipes nous connaissent mieux et ne nous sous-estiment plus, commente Sebastien Thill. Mais il reste encore quelque chose à faire, je pense. Et on va essayer d’y arriver. Jouer la Ligue des champions avec la plus petite équipe, c’est en tout cas quelque chose d’extraordinaire."

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Clément Chaillou et Julien Richard