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P. Guillou : « Il faut transposer le modèle allemand mais… »

Borussia Dortmund

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Avant Real-Borussia et Barça-Bayern en Ligue des champions, décryptage de la puissance du football allemand avec l’ancien Stéphanois Patrick Guillou. Fin connaisseur de la Bundesliga, il craint que la France n’ait pas la volonté de copier ce modèle.

Patrick, quel a été l’élément déclencheur de cette transformation du football allemand ?

Il y a un gros changement tactique entre ce qui se fait maintenant et ce que j’ai pu connaître (né en Allemagne, il a joué à Bochum). A l’origine, il y a deux grosses défaites allemandes dans les phases finales internationales. En 1998, avec la défaite face à la Croatie à Lyon pendant la Coupe du monde (0-3), et à l’Euro 2000, lorsque la Nationalmannschaft a été éliminée au premier tour au Portugal. C’est le moment où on a compris que le modèle allemand était vieillissant et il y a eu un très gros changement.

Ce changement est le fruit d’un effort national ?

La Fédération, la Ligue et même les politiques : il y a eu des ambassadeurs de cette intégration de modèle réussi, comme Cacau (un Brésilien naturalisé), qui ont pu prétendre à la Nationalmannschaft. Ensuite, une politique initiée par les différents présidents a été mise en place, inspirée des centres de formation français et peut-être de la touche technique espagnole. Avec les vertus allemandes de travail et de rigueur qui ont été maintenues, il y a eu un savant mélange qui fait qu’aujourd’hui, au niveau des clubs, ils sont performants. Aujourd’hui, c’est un football attractif, moderne, basé sur le jeu, avec des joueurs tactiquement et techniquement au point.

Les profils des joueurs et des membres du staff ont-ils été revus ?

En 1998, la moyenne d’âge dans les clubs allemands approchait la trentaine... Il y a aussi eu un changement au niveau de la formation des entraîneurs. On a fait confiance à la jeunesse sur le terrain, mais aussi au niveau des entraîneurs. Klopp est un jeune entraîneur qui s’est fait les dents à Mayence et qui a pris Dortmund. On les a jetés dans le grand bain, avec une approche tactique complètement différente, avec une défense à plat, en zone. C’était un changement radical. Au niveau morphologique, les joueurs sont plus fins, plus petits, avec un gabarit plus proche de celui des Espagnols. C’est un travail de longue haleine de recherche et de formation, depuis une dizaine d’années. Ils en récoltent les fruits. Aujourd’hui, la nouvelle génération montre qu’elle est capable de se hisser au plus haut niveau et d’être performante, que ce soit en Ligue des champions ou avec la Nationalmannschaft. Mais c’est parce que ça a été travaillé en amont, il faut souligner le travail de Matthias Sammer, Jürgen Klinsmann, et le courage politique au niveau fédéral de révolutionner le système.

La formation des joueurs est-elle très différente, en Allemagne ?

Le modèle scolaire permet aux jeunes joueurs de s’entraîner tranquillement dans l’après-midi. Les clubs allemands ont fait en sorte que le joueur ne soit pas extrait de son cocon familial, qu’il puisse s’épanouir à la fois dans le club, mais aussi grâce au lien familial. Les clubs ne recrutent pas trop loin, ils vont chercher les joueurs dans les banlieues proches. Le modèle français a été copié mais adapté au modèle allemand. On est plus dans des centres d’excellence que dans des centres de formation comme en France. Au Bayern Munich, il y a une quinzaine de joueurs qui ont été choisis et choyés, qui vont grandir avec les vertus et les valeurs bavaroises. Mais on n’est pas dans la masse. Il y a vraiment un écrémage, un travail en amont au niveau de la formation et du recrutement de ces jeunes joueurs, et qui permet un avènement. Quand 15 bons joueurs travaillent ensemble, le résultat sera toujours meilleur que s’il y a deux ou trois bons joueurs et 14 joueurs autour qui font le nombre.

Les clubs allemands semblent également très bien gérer leur économie…

Il y a un contrôle de gestion des clubs qui les oblige à ne pas dépenser plus d’argent qu’ils en génèrent en revenus. La qualité des stades et de l’accueil permet d’avoir un taux de remplissage de 87%, avec 42 000 spectateurs en moyenne. Parce qu’en amont, tout a été réfléchi pour tenir compte des stades, de l’accueil, quand et avec qui on va consommer… Il y a eu une véritable approche qui constituait à créer du spectacle sur le terrain. Là, on s’est inspiré du modèle anglais, tout en sachant qu’il y a une spécificité en Allemagne, la règle 50+1 : l’association support d’un club est obligatoirement majoritaire au niveau de l’actionnariat, ce qui empêche totalement un investisseur ou un fonds d’investissements d’avoir la mainmise sur le club. Ce qui permet aussi une continuité dans le projet de développement du club puisque souvent, les dirigeants sont les mêmes depuis pas mal d’années. Il n’y a pas de chamboulement.

Et aussi des gros sponsors…

Les gros sponsors sont capables de signer des sponsorings de cinq ou dix ans parce qu’ils sont sûrs d’avoir un retour sur investissement et une valorisation de leur contrat. Tout ça parce qu’on s’en donne les moyens : il y a plus de 100 loges au Bayern Munich, plus de 160 à Dortmund… Au niveau exploitation pure, commerciale, le Bayern Munich est en avance sur beaucoup de clubs anglais, que ce soit au niveau du merchandising, du catering, de la billetterie… Les gros sponsors permettent de voir le Bayern jouer à l’Allianz Arena pour 7,50€.

Après tant d’années de préparation, il est donc légitime que ces équipes soient si puissantes aujourd’hui ?

Certes, ces clubs allemands sont aux portes de la finale à Wembley mais il faut apporter un petit bémol. Depuis 1996, la Nationalmannschaft n’a plus gagné de titre. Elle est toujours placée, mais jamais sur la plus haute marche du podium. Au niveau des clubs européens, pas de victoire depuis 2001 et celle du Bayern Munich face à Valence en Ligue des champions. Donc il est grand temps qu’on bonifie le travail effectué ces dernières années et que la Nationalmannschaft ou une équipe allemande truste un titre.

Est-ce un modèle que nous devrions suivre en France ?

C’est un modèle qu’il faut transposer, mais est-ce qu’il est transposable en France ? Est-ce qu’on est vraiment un public de sport comme l’est le public allemand ? Est-ce qu’on a ce sentiment d’identification à ses couleurs et à son club aussi prononcé que peuvent avoir les Allemands ? Est-ce que les politiques en France se donnent les moyens de leurs ambitions, là où les Allemands ont modernisé et construit de nouveaux stades, pour l’Euro 2016 ? Est-ce qu’on a réfléchi à comment se donner les moyens de concurrencer le foot anglais ou allemand ? J’ai la réponse, mais je ne suis pas sûr que les politiques veuillent faire exactement ce qu’ils peuvent faire pour former un football compétitif en France sur les prochaines années.

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