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Pourquoi des footballeurs veulent attaquer Fifa 21 sur leur présence dans le jeu

D'après Mino Raiola, environ 300 joueurs, dont Zlatan Ibrahimovic, sont prêts à mener une action en justice pour dénoncer l'utilisation de leur image dans le jeu vidéo FIFA 21. L'exploitation de leur nom et de leur visage est pourtant très encadrée et verrouillée par l'éditeur EA Sports. Des accords sont en effet noués avec les syndicats de footballeurs, même si les gains pour les intéressés sont relativement faibles.

S'agit-il des prémices d'une petite révolution dans le monde des simulations de football? EA Sports, éditeur de FIFA 21, dernière version du jeu vidéo le plus vendu au monde, fait face à une potentielle fronde d'environ 300 footballeurs. Ceux-ci envisagent de lancer une action en justice, pour contester les modalités d'utilisation de leur nom et de leur visage dans le jeu. La FIFPro, syndicat international des footballeurs, est également dans le viseur.

Cette menace a été brandie par le fantasque - et très puissant - agent Mino Raiola, dans un entretien accordé jeudi au Daily Telegraph: "Nous nous battrons jusqu'à ce que ce soit clair. Nous amènerons cette bataille devant la justice. (...) Les déclarations d'EA Sports indiquent qu'ils ont passé des accords avec des ayants-droits. Mais ce sont des gens qui disent avoir quelque chose qu'ils n'ont pas. C'est comme si vous vendiez ma maison, alors que ce n'est pas la vôtre. EA Sports le sait depuis un moment et doit arrêter de faire l'autruche."

D'où vient la polémique?

L'attaque de Mino Raiola s'inscrit dans le sillage de deux tweets de Zlatan Ibrahimovic, dont il représente les intérêts en tant qu'agent. Le 23 novembre, le géant suédois de l'AC Milan a publié deux tweets pour exprimer sa colère contre FIFA 21.

"Qui a autorisé FIFA EA Sport à utiliser mon nom et mon visage? Je ne suis pas, à ma connaissance, membre de la FIFPro et, si je le suis, j'y ai été inscrit à mon insu et au travers d'une manœuvre bizarre. Ce qui est sûr, c'est que je n'ai jamais permis à la FIFA ou la FIFPro de faire de l'argent avec moi. Quelqu'un fait des bénéfices sur mon nom et mon visage sans mon accord depuis toutes ces années. Il est temps d'enquêter".

Avec ses 7,1 millions d'abonnés, la saillie de l'ancienne star du PSG n'est évidemment pas passée inaperçue. Parmi les 104.000 interactions générées par ces deux messages, Gareth Bale est allé dans ce sens. "Intéressant... Qu'est-ce que la Fifpro?", a répondu le Gallois prêté par le Real Madrid à Tottenham, lui aussi désireux "d'enquêter".

À l'origine du conflit, un malentendu sur Beckham?

Pourquoi une telle levée de boucliers soudaine, alors même que Zlatan Ibrahimovic avait indirectement fait une publicité française pour le jeu en 2013, et que Gareth Bale a figuré sur la jaquette de FIFA 14? L'annonce d'un "partenariat d'ambassadeur" entre EA Sports et David Beckham, le 18 novembre, semble être une étincelle. L'ancien footballeur anglais figure désormais dans le jeu, en particulier dans le très lucratif mode Ultimate Team dans lequel les consommateurs peuvent effectuer de nombreuses microtransactions (revenus estimés à 1,5 milliard sur FIFA 20).

Cette arrivée de David Beckham, la presse britannique l'a commentée en faisant état d'un contrat mirobolant. Le Daily Mirror a affirmé que l'accord s'élevait à 45 millions d'euros sur trois ans. De quoi interpeller les internautes, mais sans doute aussi provoquer l'étonnement chez certains footballeurs en activité, bien que EA Sports ait catégoriquement démenti ces montants "complètement fantaisistes et en aucun cas proches de la réalité". Impossible cependant d'en savoir plus sur ces montants engagés.

Comment les noms et visages des footballeurs se retrouvent-ils dans le jeu?

Pour exploiter les noms et visages des footballeurs, EA Sports achète des droits d'image. Ceux-ci sont négociés collectivement auprès des syndicats de joueurs: "Nous avons le droit contractuel d'inclure la ressemblance de tous les joueurs actuellement dans notre jeu." En France, c'est l'Union nationale des footballeurs professionnels qui fait office d'intermédiaire. En effet, les joueurs professionnels adhérents à l’UNFP cèdent par la même occasion leurs droits collectifs. Par la suite, l’organisme du football français rétrocède cet avantage à la FIFPro, qui ensuite autorise l’utilisation de l’image des joueurs sur un jeu vidéo.

Un article (280) a même été intégré à la charte de l’UNFP. Il précise: "L’édition, la reproduction ou l’utilisation de l’image individuelle et collective des joueurs professionnels évoluant en France et regroupant simultanément plusieurs joueurs de plusieurs clubs ne pourront être réalisées qu’avec l’accord et au profit de l’UNFP. Ces réalisations pourront faire état de symboles et marques des clubs dont les joueurs sont issus." Ce fonctionnement a été rappelé par le syndicat dans un mail envoyé jeudi à ses membres éminents, selon les informations de RMC Sport.

Pour ne prendre aucun risque légal, EA Sports se dote d'un double verrou, voire triple, en passant aussi un accord mondial avec la FIFPro et des partenariats ciblés avec des nombreux clubs européens. Ceux-ci permettent, au passage, au géant américain de reproduire notamment les stades de ces grosses écuries, mais aussi d'organiser des shootings visant à améliorer la modélisation 3D des joueurs. Un dispositif auquel s'est notamment soumis... Zlatan Ibrahimovic, via une entente avec l'AC Milan.

Quand d'autres clubs, comme la Juventus ou l'AS Rome, signent en exclusivité avec le concurrent Pro Evolution Soccer, ce qui empêche donc l'exploitation des maillots et des logos dans FIFA, les joueurs peuvent tout de même être représentés par le biais des accords avec les syndicats de joueurs ou celui de la FIFPro. "EA Sports est légalement blindé à tous niveaux", nous souffle-t-on du côté de l'éditeur.

Combien d'argent pour les footballeurs?

Pour ces droits d'image, EA Sports rémunère donc la FIFPro, les syndicats comme l'UNFP et les clubs. Ces acteurs collectifs sont ainsi chargés de faire la redistribution de ces sommes confidentielles auprès des joueurs.

Pour le football français, l’UNFP peut se vanter d’être un syndicat puissant, ne se reposant pas uniquement sur les revenus de ces droits. Il peut en effet aussi compter sur les droits TV ou encore ses remises de trophées. Il a donc décidé de partager ce chèque en deux parties: 50% aux anciens joueurs internationaux et 50% aux joueurs professionnels. Concrètement, un joueur de Ligue 1 touche aujourd'hui 250 euros par an en moyenne (180 euros pour un joueur de Ligue 2). 

Si EA Sports ne négocie pas individuellement les droits d'image, parce que ce serait "impossible" compte tenu des dizaines de championnats intégrés dans le jeu, comme l'explique une source proche de l'entreprise, la donne est différente avec les footballeurs retraités. N'étant plus en activité, ces derniers ne sont plus affiliés à un quelconque syndicat. Ce qui explique l'imbroglio autour de David Beckham.

Faut-il craindre des joueurs manquants pour FIFA 22?

Compte tenu de la fronde des 300 joueurs revendiqués par Mino Raiola, qui se dit prêt à "attaquer quiconque vendant des droits qu'il ne possède pas", les futurs acheteurs de FIFA 22 doivent-ils s'attendre à jouer avec des faux noms de joueurs et des visages aléatoires? EA Sports assure auprès de RMC Sport qu'une telle hypothèse n'est pas envisageable. "Les joueurs ne seront pas retirés du jeu", assure-t-on fermement chez l'éditeur.

L'agitation de Mino Raiola ne suscite pas d'inquiétude non plus. "Il est un représentant de joueurs respecté avec lequel nous travaillons en partenariat depuis de nombreuses années, y compris cette année lorsque notre relation a permis à son client Erling Haaland de faire partie de notre campagne de marketing FIFA 21", souligne au passage EA Sports, ne manquant pas non plus de souligner que Zlatan Ibrahimovic n’avait jamais contesté l’utilisation de ces droits collectifs durant son passage au PSG. Il était pourtant membre de l'UNFP.

Pour l'heure, le conflit paraît donc plus politique que légal. Mais si les footballeurs continuent à mettre leur nez dans cette affaire, il n'est pas exclu qu'ils fassent pression sur les syndicats de joueurs pour négocier différemment ces droits d'image. Dans l'optique de profiter d'une plus grande part du gâteau. 

Julien Absalon et Arthur Perrot