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Liverpool : il a vu la métamorphose de Gerrard, il raconte

Steven Gerrard

Steven Gerrard - AFP

Adjoint de Gérard Houllier à Liverpool au début des années 2000, Jacques Crevoisier a vu grandir Steven Gerrard en tant que joueur et qu’homme. Le technicien français raconte la métamorphose d’un jeune gamin timide en capitaine emblématique des Reds, qui quittera son club de toujours en fin de saison.

De l’infirmerie à l’équipe première

« Il a eu dès le début des qualités tellement remarquables sur les plans athlétique et technique. Même à notre époque, il marquait déjà de très beaux buts. Il faut se rappeler comment il est arrivé, c’était assez étonnant. Peu de gens savent que quand il était jeune, à l’Academy, il ne jouait pas beaucoup, il ne s’entraînait jamais parce qu’il était blessé. C’est Gérard Houllier qui a eu le "génie" de le faire sortir de l’Academy pour le faire s’entraîner avec les pros. Je ne sais pas si à l’époque les médecins de l’Academy faisaient des erreurs, mais c’est ça qui l’a sauvé et qui lui a permis assez rapidement, en 1999, de mettre le pied à l’étrier. Lors de sa première saison, il avait déjà du potentiel : sa qualité de frappe, le toucher de balle et puis l’engagement, la dimension athlétique, le joueur qui tacle, qui défend, avec un mental hors du commun. A ce moment-là, on savait qu’il pouvait devenir l’un des meilleurs joueurs de l’équipe mais pas celui qu’il est devenu. »

Une agressivité parfois démesurée

« C’était un petit jeune, les cheveux très courts, j’ai envie de dire typique de Liverpool. Il était timide, pas tellement causant, assez renfermé et à l’époque loin d’être titulaire. Il était très bosseur à l’entraînement, parfois trop, parce que je dirais que l’un des seuls bémols que je mettrais à sa carrière, c’est parfois un manque de lucidité dans un engagement outrancier. Il a fait des tacles assez musclés qui lui ont valu un certain nombre de cartons rouges. Je dirais même que le fait d’être Anglais lui a permis, par rapport à certains arbitres que je ne citerai pas, d’avoir moins de cartons rouges que s’il avait été étranger. »

La naissance d’un capitaine

« Évidemment qu’avec les années, les hommes changent, a fortiori quand ils sont talentueux. Ils deviennent des leaders. Il a quand même eu le brassard de capitaine assez tôt (en 2003, à 23 ans, ndlr). Sami Hyypiä était capitaine et Gérard Houllier a décidé de donner le brassard à Steven. C’était un très, très jeune capitaine, ce qui veut dire qu’il avait très tôt les vertus d’un leader. Moi qui donne beaucoup de conférences, j’utilise souvent l’une des formules qu’il emploie et qui devrait faire réfléchir un certain nombre de personnes. Il dit : "Quelle est la première vertu d’un capitaine ? Déjà de donner l’exemple sur le terrain." Ça veut dire que par son engagement, son investissement de tous les instants, sa détermination, sa capacité à se surpasser, il est leader dans l’exemple. Ce n’est pas un leader qui hurle. »

Un avenir en tant qu’entraîneur ?

« Je pense que oui. Lui et Carragher ont des profils assez identiques, mais je ne suis pas sûr qu’ils soient "exportables". Ils connaissent tellement les valeurs de Liverpool, du club, de la région, qu’ils ont peut-être dans un coin de leur tête cette idée d’être un jour le manager du club. A condition qu’ils en aient envie, qu’ils passent les diplômes et qu’ils soient prêts à sacrifier leur vie personnelle pour faire ce métier qui n’a rien à voir avec celui de joueur. Ils peuvent mesurer ce que cela représente en termes d’investissement et je ne suis pas sûr qu’ils aient envie de le faire. »

Le plus populaire… derrière Carragher

« Carragher est déjà moins brillant. C’est le type qui a toujours trouvé le moyen de jouer et d’être titulaire. Je le chambrais. A chaque fois que l’on prenait un joueur, je lui disais : "Cette année, tu ne vas pas jouer". Et il me disait : "On va voir !". Il forçait la main à tous ses entraîneurs. Il a utilisé 150% de son potentiel et c’est peut-être pour cela qu’il est aussi adulé. C’est un gars du coin, qui représente tellement bien les valeurs du club. Gerrard aussi, mais les gens ont de la mémoire. Il y a eu deux choses qui vont ternir un peu sa carrière. En 2005, il est tout prêt de signer à Chelsea et là, je crois que c’est la famille qui intervient en disant : "Non, il ne faut pas faire ça. Si tu fais ça, tu ne pourras plus te promener dans Liverpool, tu vas te faire incendier partout. Va au Real, mais pas à Chelsea !". Ces velléités de départ ont peut-être un peu marqué. Et puis ce qu’il y a de tragique, c’est le match contre Chelsea l’an dernier (0-2, qui coûte le titre de champion aux Reds, ndlr). On parle de la glissade mais il a raté son contrôle avant, donc quelque part, il est quand même fautif. Il s’en voudra toute sa vie, même s’il n’est pas tout seul dans le coup parce qu’il n’y a personne dans un rayon de 50 mètres. Il y a eu de multiples erreurs qui ont fait que celle de Gerrard n’a pas été rattrapée. C’est épouvantable ! »

Un départ au bon moment

« Je pense que c’est une bonne décision parce que c’est mieux qu’il parte comme ça, dans une forme tout à fait respectable, sachant quand même que l’année qui vient aurait été beaucoup plus dure. C’est le bon moment pour partir. Pour moi, il n’aura eu qu’un club, même s’il va aux Etats-Unis, ce qui est une forme de retraite. Je ne pense pas qu’il ira dans un autre club anglais. Il va peut-être faire une ou deux saisons aux Etats-Unis, dans une forme de pré-retraite, qui feront qu’il est pour moi l’un des très rares joueurs, avec Carragher, Giggs et Scholes, à être l’homme d’un seul club. »

Alexandre Alain Rédacteur