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Liverpool: Wembley, théâtre de la cruauté

Observateur avisé de la Premier League, chroniqueur pour SFR Sport et pilier de l'After Foot, Philippe Auclair revient pour RMC Sport sur le naufrage de Liverpool à Tottenham.

Le dramaturge et metteur en scène Antonin Artaud voulait de ses acteurs qu’ils ‘brûlent’ sur scène comme des martyrs sur leurs bûchers, qu’ils soient les témoins d’un art transcendé jusqu’au délire. Il appelait cela le ‘théâtre de la cruauté’. Et c’est à cette expression que j’ai songé en quittant Wembley dimanche soir. Un stade peut-il être un ‘théâtre de la cruauté’?

Oui, et non, car en 2017, le football est en fait plus cruel que cela.

Ce qu’il consume, il consume sans autre objet qu’alimenter un incendie permanent. Au bout du sacrifice, il n’y a rien. On encense, on assassine, et puis on passe au suivant, héros ou victime, selon l’humeur du moment, selon qu’un tir s’est fiché dans la lucarne ou qu’il s’est perdu dans la foule. Si le jeu n’était pas si beau, que le football serait laid…

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Cruel pour Lovren

C’est une drôle de façon d’entamer cette chronique, au lendemain de deux journées pendant lesquelles le jeu proposé en Angleterre, justement, fut souvent si beau. C’est qu’un incident m’est resté en travers de la gorge. Je veux parler du sort réservé à Dejan Lovren lors de la raclée reçue par Liverpool à Wembley ce dimanche. Un sort qui mérite qu’on le qualifie de ‘cruel’.

Je ne parle même pas de son remplacement à la 31ème minute par Jürgen Klopp. Cela est rarissime; mais il peut arriver que la pelouse se dérobe sous ses pieds d’un joueur, auquel cas il est indispensable de trouver un remède, pour le bien de tous.

La plupart du temps, il y a une explication: une blessure qui s’est réveillée, un virus qu’on croyait maîtrisé et qui refait son apparition. Et même s’il n’y en a pas vraiment, on en trouve une. On doit en trouver une, et c’est de cela que je veux parler.

Le footballeur, aimant à insultes

Il n’est pas de plus grande humiliation pour un joueur que celle-là: se voir donner une sorte de carton rouge par son propre entraîneur. Devant ses coéquipiers. Devant 80 000 spectateurs, à Wembley, dans ce cas. Devant des dizaines de millions d’autres assis en face de leurs télévisions. Dans la même minute, c’est une déferlante sur les réseaux sociaux. Le ton est moqueur, parfois méchant jusuqu’à l’insensé, du fiel à l’état pur. Le footballeur est devenu un aimant à insultes, l’être humain n’existe plus.

Il n’y a rien de nouveau là-dedans. Nos réflexes sont les mêmes que ceux des sujets de Néron qui allaient voir une fournée de chrétiens être déchirés par des bêtes sauvages sur le sable de l’arène. Le massacre n’est que virtuel, c’est déjà un progrès. Enfin, une sorte de progrès. Et ce n’est pas d’hier que Lovren, qui n’est coupable que d’une chose: être lui-même, sert de tête de Turc aux supporters de ses clubs.

Mais ce n’est même pas cela qui m’a le plus choqué. C’est ce qui s’est passé après, et qui me fait me poser des questions sur qui est vraiment Jürgen Klopp, le manager (car l’homme, je ne le connais pas davantage que vous, je ne fais que le deviner par le biais de sa manière d’agir dans l’exercice de sa profession).

Coachs manipulateurs médiatiques

Mon propos n’est ni de ‘défendre’ un joueur nommé Lovren, lequel vivait un cauchemar, ni de dénigrer les qualités d’entraîneur d’un homme qui a fait du BvB un double champion d’Allemagne face à l’ogre du Bayern, et l’a emmené jusqu’en finale de la Ligue des champions. Cette réserve exprimée, revenons au match de ce dimanche.

Klopp ne fit rien pour adoucir le coup reçu par son joueur; ce fut plutôt même le contraire. Il ‘expliqua’ qu’il aurait pu aussi bien changer un autre joueur que Lovren…mais c’est bien Lovren qu’il avait sorti, non? Et sans attendre la mi-temps? Et qui avait donc payé pour tout le monde, comme les légionnaires qu’on choisissait au hasard quand il fallait décimer une centurie qui n’avait pas fait son devoir?

Il ‘expliqua’ aussi que Liverpool n’aurait pas encaissé son second but si ça avait été lui, Klopp, sur le terrain, et en baskets en plus.

D’interview en interview – j’étais présent – il répéta inlassablement le même message, ce qui est une habitude commune à tous ces managers qui sont aussi des manipulateurs médiatiques au-dessus de la moyenne, comme Mourinho et Klopp le sont.

Klopp en serait sorti grandi

Il aurait pu couvrir Lovren. À la limite, inventer un problème médical (ce qui n’aurait été qu’un demi-mensonge, vu que le joueur est obligé de consommer des poignées de pilules analgésiques avant chaque rencontre), à tout le moins tâcher de ne pas l’accabler par ce silence.

Il aurait pu, il aurait, dû, admettre sa part de responsabilité. Si Lovren n’était pas en état de jouer, pourquoi l’avait-il mis sur sa feuille de match? S’il avait cru qu’il était bon pour le service, et s’était rendu compte que ce n’était pas le cas, pourquoi ne pas lever la main et dire: ‘j’ai fait une erreur; j’ai méjugé la situation; c’est d’abord ma faute’. Klopp en serait sorti grandi. Au lieu de quoi il s’est cantonné dans son rôle habituel, celui du top manager. Je l’ai trouvé beaucoup moins convaincant à cette occasion. A vouloir se montrer toujours si grand, on court le risque de se rapetisser.

Vous pourrez penser que cela, après tout, est une question de jugement personnel. Que je suis un peu trop à cheval sur mes grands principes, que le football est par nature impitoyable, etc, etc. C’est votre droit.

Je vous dirai alors une chose: je ne suis pas certain que la façon dont Klopp a traité le cas Lovren aura fait si bonne impression que cela sur ses coéquipiers. Beaucoup se seront dit, la prochaine fois, si c’était moi qu’on sacrifiait, qu’on humiliait de la sorte? C’est que, comme Klopp l’avait lui-même dit, il n’y avait pas qu’un seul coupable dans la déroute défensive de Tottenham à Wembley. Mais il n’y eut qu’une seule victime, qui paya cash pour tous les autres. Klopp compris..

Philippe Auclair