RMC Sport

Rooney, un record pour un des très grands

Toutes les semaines, Philippe Auclair, chroniqueur éclairé de la Premier League pour SFR Sport et l'After Foot sur RMC nous offre un éclairage sur la saison de Premier League. Cette semaine, les projecteurs sont braqués sur Wayne Rooney, qui vient d'égaler le record de buts marqués sous le maillot de Manchester United.

Le plus étrange est qu’on se pose encore la question. Capitaine de l’équipe d’Angleterre, qui n’est peut-être plus ce qu’elle était, mais conserve une étoile sur son maillot, capitaine de Manchester United, champion d’Europe, buteur-recordman avec sa sélection et avec son club, dans les deux cas battant ou égalant ce qu’accomplit l’un des plus grands joueurs de l’histoire, Sir Bobby Charlton, Wayne Rooney patiente toujours à l’entrée de la cour des grands. Il est probable que son attente se prolonge indéfiniment.

Pas assez beau gosse. Les implants capillaires. Les oreilles de pilier de rugby. Pas assez médiatique, sauf lorsque les tabloïdes sonnent l’hallali pour des histoires de fesse ou quelques verres de trop. La cible facile. Ce week-end, du genou, certes, il égale les 249 buts marqués par Sir Bobby pour United; mais le Daily Mail  préfère faire sa ‘der’ (la vraie ‘une’ de sa rubrique sportive) sur le refus supposé d’un joueur des vaincus, Reading, d’échanger son maillot avec Wazza. En fait, ledit joueur, George Evans, le fit dans le tunnel menant aux vestiaires. Trop déçu par la défaite, il n’avait pas prêté attention au geste de son adversaire. L’histoire me plait, d’ailleurs. Une superstar qui offre son maillot, un joueur lambda à qui la défaite fait trop mal pour l’accepter, et les retrouvailles lorsque la ligne blanche est franchie.

Plus qu'une injustice, un aveuglement

Mais toutes les occasions de ‘flinguer’ Rooney sont les bonnes, semble-t-il, que ce soit une passe ratée, un contrôle de joueur de division de district ou un coup de canif dans le code de bonne conduite du footballeur du XXIème siècle. C’est comme si tout ce qu’il avait accompli, et la façon il l’avait accompli, était invalidé par le fait qu’à trente-et-un ans, le joueur ne peut plus être ce qu’il promettait quand il marqua contre Arsenal sous le maillot d'Everton ou terrorisa tous les adversaires des Anglais à l’Euro 2004. Ce n’est même plus une injustice, c’est de l’aveuglement.

Ce qu’on lui reproche de ne pas être, c’est ce dont on devrait lui être reconnaissant. Dans un âge de déification du geste individuel, du golazo – comme ce Prix Puskas de la FIFA qui vient d’être attribué pour un coup franc direct, ce qui est tout de même un comble -, de youtubisation du football par des fans qui ont oublié ce que c’est qu’être au stade, Rooney incarne la vérité du jeu. Jouer, c’est se sacrifier, trouver la dernière goutte de carburant dans un réservoir quand la jauge est dans le rouge. Cela fait quinze ans que Wayne Rooney le fait, sans jamais se poser la question de savoir s’il devrait s’économiser un peu plus pour arrondir ses statistiques.

Un vrai "grand"

Serait-ce ça qu’on lui reproche, d’être trop ‘collectif’? Après tout, beaucoup de spécialistes affirment qu’un attaquant doit savoir se montrer égoïste. Si Rooney court comme un dératé pour aller couvrir son arrière droit parti butiner en milieu de terrain – “il n’a aucune discipline”. Si Rooney tacle à la Paul Scholes, en désespoir de cause – “il est incontrôlable”. Sans doute pêche-t-il par manque de discipline, encore que ses managers doivent porter une part de responsabilité dans cela, qui l’ont trimballé d’un poste à un autre sans jamais trouver un système qui convienne à ses qualités. Mais un peu de chaos ne fait pas de mal. Il y a une part de déraison dans le jeu de Rooney; c’en est même une part constitutive. Il se dépense trop, tout le monde est d’accord, au point de se retrouver un peu perdu lorsque la tirelire est vide. Il va donc lui falloir se réinventer, ce dont il est conscient, autant que quiconque. Avec 739 matchs dans les jambes pour club et sélection, quasiment tous comme titulaire, il n’a pas d’autre choix.

Alors, peut-être que le Rooney qu’on a tellement aimé est ‘fini’. Cela n’empêche pas qu’il ait gagné le droit d’être respecté comme un vrai ‘grand’, même si les critères contemporains de la ‘grandeur’ (montre-moi tes sponsors, je te dirai ce que tu es) s’appliquent difficilement à lui.

dossier :

Wayne Rooney

Philippe Auclair