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Diack : « On doit pouvoir organiser les Jeux en Afrique »

Lamine Diack

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A deux jours de la cérémonie de clôture, le patron de l’IAAF, le Sénégalais Lamine Diack, revient pour RMC Sport sur les Jeux Olympiques de Londres : Bolt, Rudisha, Lemaitre, les athlètes féminines et l’Afrique, dernier continent à n’avoir jamais vu les JO.

Lamine Diack, quelles images retenez-vous de ces Jeux ?

Tout le monde attendait Bolt, Bolt, Bolt surtout après ses défaites successives. Je disais qu’il était à son meilleur niveau, il faudra courir en moins de 9’60 au 100m et de 19’30 au 200m. Ça s’est vérifié. Nous avons eu cette démonstration extraordinaire de Rudisha au 800m. Nous avons eu l’habitude de voir des performances préparées par un lièvre. Nous avons un grand champion qui a pris le taureau par les cornes et qui a dit "je mène ma course du début jusqu’à la fin", et qui améliore le record du monde. C’est un beau cadeau fait à Sebastian Coe, qui a été pendant quinze ans recordman du 800m et qui est l’organisateur des Jeux.

Que pensez-vous des Jeux de Christophe Lemaitre ?

Il faut plus de confrontation entre lui et les meilleurs, il ne faut pas qu’on le mette dans un cocon. Il faut qu’il prenne le risque de rencontrer les plus grands et plus souvent. Ça va l’armer davantage. S’il avait eu ça, qu’il fasse 100m et 200m, il n’y aurait eu rien à dire. Mais tel que c’était, il valait mieux faire l’option de dire « je cours le 200m plutôt que le 100m. » Le 100m, ça allait très vite, et je ne le voyais pas figurer parmi les trois premiers. Ce n’était pas possible. C’est un garçon qui a un talent terrible. Il l’a prouvé en devenant champion du monde junior au moment où personne ne s’y attendait. Maintenant, il faut le libérer, il faut qu’il entre dans la fosse aux lions et qu’il ait plus de confrontations avec les meilleurs.

La natation qui a fait très forte impression, ne risque-t-elle pas de faire ombrage à l’athlétisme ?

Il y a beaucoup de belles performances en natation, surtout que maintenant, ça s’est diversifié, je suis très heureux des résultats des Français. Mais c’est réservé à quelques nations et à quelques athlètes qui peuvent se permettre de gagner 4, 5, 6 fois. L’athlétisme, c’est l’universalité. N’importe quelle petite nation peut faire quelque chose. C’est le seul sport qui peut rassembler 201 pays en un seul lieu et au même moment.

Ces Jeux marquent aussi la présence des femmes chez toutes les nations…

Il fallait à un moment donné dire aux gars « bon écoutez, si vous, vous, en faites partie, voilà les règles. On a amené peut-être des athlètes qui avaient leur équipement particulier puisque c’est comme ça que le veut leur religion, mais qui n’étaient pas préparées à une confrontation à ce niveau. Maintenant, j’espère qu’il y aura de l’ambition, pas pour faire de la figuration, mais en envoyant des femmes qui se sont préparées. Si un pays comme l’Arabie Saoudite s’y met, ils ont 36 millions d’habitants… on devrait avoir un meilleur niveau dans quatre ans à Rio. Mais c’était important d’avoir le courage de dire « écoutez, un pays ne peut pas dire que les femmes n’existent pas. »

Quelle place a la France dans l’organisation des grandes manifestations sportives ?

Paris avait plus de chances que Londres. Ça a été mal plaidé. Paris avait le Stade de France, le stade du XXIe siècle, Londres n’avait pas de stade. Les Français avaient une délégation plutôt politique. Le ministre (Jean-François Lamour, ministre des Sports) avait oublié qu’il avait été deux fois champion olympique. Londres a mis en avant Seb Coe, et il a eu une idée extraordinaire : « Inspire a generation ». C’est de ça que nous rêvons. On veut voir ces grands talents montrer aux jeunes que c’est possible et de les amener au sport. Les Français doivent continuer à y croire et préparer de bonnes candidatures.

La France a connu un nouveau cas de dopage. C’est une bonne nouvelle pour la lutte antidopage ou désespérant pour le sport ?

Non, il ne faut pas désespérer. Pour vous, 10 000 cas négatifs ce n’est pas une nouvelle, un cas positif c’est une nouvelle ! Il faut voir le pourcentage. Les 98% diront « on n’a pas besoin de tricher », une minorité dira « on va passer au travers ». Nous prenons de plus en plus de dispositions pour qu’ils ne passent pas au travers. Il y a même la possibilité de re-tester plus tard avec de nouvelles méthodes. Il est absolument normal qu’il y ait 10, 15, 20 cas de dopage.

Faut-il durcir la règle pour le changement de nationalité ?

On pense que ces 3 ans sont suffisants. Le monde est un village. Il n’y a pas que les athlètes qui bougent. Nos scientifiques vont aux Etats-Unis, en Angleterre, en France pour réussir. Ça existe, il faut faire avec. Nous on dit « voilà les conditions avec lesquelles on peut changer de nationalité ». Mais on ne va pas rêver d’un monde où on dit à un Kényan qu’il restera Kényan, ou à un Sénégalais qu’il restera Sénégalais. Nous avons la règle des trois ans. Il faudra faire avec.

L’Afrique a-t-elle les moyens de voir un jour les Jeux ?

Ecoutez, ici il y a eu un débat sur le stade olympique. On a fait un stade de 80 000 places pour une cérémonie d’ouverture et neuf jours d’athlétisme. Est-ce que c’était nécessaire ? On aurait pu le faire à Wembley. Est-ce qu’il fallait dépenser 50 millions de dollars pour une cérémonie ? Il y a pas mal de choses à étudier dans ce sens si on veut voir les Jeux en Afrique.

Quels pays peuvent être candidats ?

Il y avait l’Afrique du Sud qui pouvait. Le Maroc. L’Egypte mais ils ont tellement de problèmes. De toute façon, il faut que la ville qui organise les Jeux ait une vision de son avenir. Séoul ou Athènes avant les Jeux, ce n’est pas la même chose après. On maitrise assez les problèmes posés par les Jeux Olympiques. Il faudra amener des aménagements au niveau des exigences du cahier des charges. Mais d’ici, 2024, 2028 ou au plus tard 2032 ? On doit pouvoir organiser les Jeux en Afrique.

Propos recueillis par Louis Chenaille, à Londres