RMC Sport

Philippe Auclair, 3 avril 2011

Gros plan sur Arsenal, et coup de/du chapeau pour Wayne Rooney et Manchester United...

Il existe un extraordinaire roman de l’écrivain irlandais Flann O’Brien, intitulé The Third Policeman, au bout duquel on découvre que la fin du récit est aussi son début, et que son ‘héros’ est en enfer, condamné à revivre éternellement les événements que le lecteur a suivi d’un oeil effaré. Ce livre est un ovni, à ranger à côté de certains contes et novellas de GK Chesterton parmi les plus étrangement beaux de la littérature anglo-saxonne du siècle dernier.

Mais nous ne sommes pas au Café de Flore (où l’on ignore d’ailleurs probablement tout de O’Brien). Si j’évoque l’oeuvre de mon Irlandais, c’est que j’ai vécu quelque chose de comparable samedi à l’Emirates. Une histoire qui se mordait la queue comme le serpent de la légende, profondément déprimante puisque 1) elle se termine mal et 2) on sait qu’on la revivra ad aeternam, ou peu s’en faut.

Certains auditeurs pensent (et font savoir, de manière assez brutale, parfois) que mon attachement irrévocable à Arsenal, ‘mon’ club, m’empêche d’être ‘objectif’. C’est étrange. On peut adorer son pays et en critiquer le gouvernement, et reconnaître que d’autres lui sont supérieurs. Pour un club, si on l’aime vraiment, il en va de même. Le lien émotionnel, passionnel, même, transcende les attachements temporaires qui l’accompagnent. Or, samedi, pour revenir à ce qui n’était qu’un match de football, le seul moment où j’ai été en présence de ‘mon’ club a été avant le coup d’envoi, lorsqu’on a déployé une banderolle à la mémoire de Rocky Rocastle, mort il y a dix ans de cela, à l’âge de 33 ans, et que la North Bank a chanté son nom. Après cela, j’ai assisté à un spectacle pitoyable. L’exécution publique d’un projet lancé par un homme qui mérite l’admiration, mais dont on doit craindre aujourd’hui qu’il ne réussira jamais.

Oh, certes, la ‘réussite’ est un terme relatif. ‘Réussir’, ce peut être éviter la relégation. Former des jeunes, bâtir un nouveau stade, donner une assise saine à un club dans un environnement où l’on a perdu la raison – et tout cela, Wenger l’a fait, et en pratiquant un jeu qui a une dimension morale, et pas seulement esthétique. Pour cela, l’entraîneur doit inspirer respect et reconnaissance; ce qui n’empêche qu’on puisse, et doive, même, mettre le doigt dans la plaie quand elle est béante. Or elle l’est aujourd’hui.

Ce devait être la saison de tous les succès, l’aboutissement du plan conçu lorsqu’il fut choisi de quitter Highbury. Au lieu de quoi, moins d’un mois après le désastre de la Carling Cup, l’équipe qui était en lice dans quatre compétitions n’a plus rien à espérer qu’un fléchissement improbable de Manchester United (dont je parlerai dans une minute) pour sauver sa saison. Et quand j’écris ‘improbable’, je pense ‘impossible’. Y croyaient-ils seulement, ces jeunes joueurs qui affrontaient Blackburn, Blackburn qui n’avait pas gagné un seul match depuis le 1er janvier? Ce doit être le minimum, non? Croire, avoir la foi, comme United l’a eu à West Ham? Mais ils ne l’avaient pas. En gagnant tous leurs matches, ils seraient champions. En 1997-98, la bande à Tony Adams était placée dans la même situation. Dix victoires d’affilée leur donnèrent le titre. Eux croyaient, avaient la foi.

J’ai rarement vu Wenger aussi bas qu’après ce piteux 0-0. Ces joueurs, ses joueurs l’avaient trahi; plus grave, ils avaient trahi leurs supporters. Mais cette trahison n’avait-elle pas ses racines dans le projet de leur entraîneur lui-même? La question s’imposait. Comme si souvent, le coaching du manager avait été quasi incompréhensible. Faire entrer Chamakh et Bendtner, cela va de soi: à 11 contre 10, on doit pilonner. Mais faire sortir Archavine et Walcott – les deux joueurs qui, malgré leur rendement inconstant, avaient le plus inquiété Blackburn -, même fatigués, même à court de condition, lorsque Nasri, par exemple, ne pouvait plus jouer qu’à 50% de ses capacités suite à sa collision avec un des Rovers, , et que van Persie était l’ombre de l’ombre de lui-même, cela n’avait aucun sens. Si ce n’est que nous revivions des matches déjà joués tant de fois.

Quelques heures plus tôt, Alex Ferguson avait remplacé Patrice Evra par Ryan Giggs au poste d’arrière gauche. A la mi-temps. Le vrai coaching, c’est ca.

Dans une saison pendant laquelle personne n’a convaincu, Arsenal avait une chance unique d’imposer sa technicité, de faire valoir les atouts de la continuité; ses joueurs, toujours protégés par leur manager, pouvaient payer leur dette à son égard. Ils ne l’ont pas fait. Cela s’appelle un échec. Et cet échec se reproduit chaque année. Il y a une dynamique du succès: voir les cas de Manchester United et de Chelsea. Il y a aussi hélas une dynamique de l’échec: voir Arsenal. Et la question doit être: Wenger est-il l’homme qui peut l’inverser? Il l’a cru; je l’ai cru; les supporters l’ont cru. Je ne suis plus certain que ce soit le cas. Quelques heures plus tôt, donc, United avait été tout près de s’enliser dans une ornière nommée Upton Park (ou Boleyn Ground pour les puristes). On s’y attendait. Les Hammers se sont découverts un mental de bagarreurs. 2-0 à la mi-temps. Une défense de MU à la dérive. Etc etc etc. Et au bout du compte, la énième démonstration de l’art de gagner, comme il est enseigné à Old Trafford depuis vingt ans que United battit Barcelone en finale de la Coupe des Coupes.

Si United rééditait le triplé de 1999, ce serait sans nul doute un exploit encore plus admirable. Tevez et Ronaldo ont laissé un vide qui ne peut être comblé. L’infirmerie n’a pas désempli de la saison. Fabio se retrouve arrière droit. Rooney est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel avant de retrouver les siennes. Que peut-on dire, sinon, ‘chapeau’? Voilà une équipe qui a foi en elle-même, foi en son destin, dans laquelle même les moins doués (Gibson n’arrive pas à la cheville d’un Parker ou d’un Hitzlsperger) sont habités de cet esprit de gagne qui fait défaut à Arsenal. J’ai fait de Rooney mon ‘homme du week-end’, ce qui allait de soi, et je ne vais donc pas m’éterniser sur son cas, et ce hat-trick marqué en 14 minutes. Nous en reparlerons à l’antenne. Un mot, cela dit, sur le Chicharito, dit ‘demi-Gignac’ (puisque c’est ce qu’il a coûté; un club français ne le trouvait ‘pas assez cher’, je n’invente rien). Il flaire le but comme un Pippo Inzaghi ou un Trezeguet; mais il participe tellement plus au jeu que ces deux renards de surface de légende. Ses statistiques défient l’entendement.14 tirs cadrés, 11 buts! Rien qu’en championnat, de plus. Quant à Berbatov, quiconque critiquera son ‘engagement’ aura droit à un retour de bâton immédiat de ma part. Son attitude, alors qu’il cire souvent le banc, est inattaquable. Non, ce n’est pas un ‘grand’ Manchester United. Mais c’est quoi, la ‘grandeur’? Quand il faut surmonter tant d’obstacles pour réussir, on est grand, de toute façon.

Je n’ai ni le temps, ni l’espace pour vous parler bien plus longtemps ce soir. De David Luiz, par exemple, coupable à Stoke, et qui devra apprendre à être un brin plus humble, peut-être. De West Brom et de Uncle Roy, d’une dignité admirable après le 2-1 des Baggies contre Liverpool. De Bobby Zamora, qu’il fait tellement plaisir de revoir aussi bon, aussi heureux, aussi percutant (ce premier but contre Blackpool, quel finish!). Nous nous retrouverons à l’antenne demain soir, et je ‘billetterai’ sans doute avant les matches de Ligue des Champions, afin de revenir sur Tottenham et Chelsea. En attendant, une très bonne fin de soirée à tous et à toutes.