RMC Sport

Lièvremont : « Je me suis senti seul »

-

- - -

Un an jour pour jour après la fin de la Coupe du monde perdue face aux All-Blacks, l'ex-sélectionneur revient sur cette « aventure merveilleuse ». Second volet de cet entretien : son repli sur soi-même, la tension ambiante ou encore le fameux « contre-Haka » effectué en finale.

Marc, un an après la finale de la Coupe du monde, vous attendiez-vous à être autant sollicité ?

Non, mais ça ne me gave pas parce qu’il y a beaucoup de choses qui m’ont gavé pendant 4 ans. C’est donc avec plaisir que j’ai accepté cette invitation. Je ne suis pas très « anniversaires », mais je peux comprendre quand je vois les témoignages de sympathie que je reçois au quotidien. Un an après, ça dure encore. Les gens me disent quelques mots sur l’émotion qu’ils ont ressentie à travers cette aventure.

Vous souvenez-vous des circonstances qui vous ont conduit à traiter vos joueurs de « sales gosses » ?

Je sortais d’une réunion avec les joueurs où je les avais repris de volée par rapport à ceux qui avaient fait le mur la veille. Il me semble que la question était à propos de ma nuit, si elle avait été bonne ou pas. J’avais mal dormi et j’étais énervé le soir. Je sors l’histoire des sales gosses, que j’avais donnée en tête-à-tête à mes joueurs. Côté presse, ça leur a moins plu. Le lendemain, j’entends que ça remue par rapport à ma sortie médiatique. Je refais une réunion, je sens le visage assez dur de mes joueurs mais certains disent : « Oui, tu as raison, c’est vrai, on l’a été (des sales gosses) ».

Votre dernière semaine s’est globalement déroulée dans un climat tendu…

Je m’étais fait à l’idée qu’en faisant certains choix sur des aventures aussi longues, on ne peut pas avoir que de la satisfaction, de la gratitude. Ce qui comptait pour moi, c’était d’être champion du monde. Quelque part, tant pis s’il doit y avoir une forme de fracture, et tant mieux si ça doit encore plus les responsabiliser, même si c’est contre moi. Même si je me suis senti seul, j’ai apprécié ce sentiment de solitude face aux choix, face à la critique et j’ai beaucoup appris sur moi-même. Cette semaine particulière entre Tonga et Angleterre, ce sont des moments merveilleux où on passe en une semaine entre la honte, la colère, la tristesse, la détermination : ce sont des sentiments extrêmement forts.

La presse française n’a pas été tendre avec vous, mais la presse néo-zélandaise a carrément été dégueulasse…

Ça ne m’a pas choqué, on connait l’attitude de la presse anglo-saxonne, c’était une manière de mettre de la pression à l’équipe de France et d’amener du soutien à son équipe avec des moyens pas toujours très sympas. Je me souviens la veille de la finale de certains propos de grands anciens du rugby français. J’ai commencé à dire à mon staff : « Tous les papiers qu’on trouve, on les met dans la salle de vie, ça renforcera notre détermination. On est seuls contre tous, seuls contre notre presse, contre la presse locale, ce qui est normal.

Avez-vous revu la finale ?

Je l’ai revue quelques semaines après, malgré moi, juste pour les besoins du livre que j’ai écrit avec Pierre Ballester pour parler du contenu (« Cadrage et débordements »). Je ne l’aurais jamais fait s’il n’y avait pas eu l’écriture du livre parce que ça ne m’intéressais pas, j’avais envie de passer à autre chose. J’ai eu du mal à la voir, ça s’est fait en plusieurs fois. Contrairement à ce que l’on peut croire, je ne me suis pas énervé contre les choix et les décisions de l’arbitre. Je me suis agacé certaines fois avec ma vision d’entraineur en disant : « Tel coup, on aurait dû mieux le jouer », « là, on a manqué d’ambition ».

Qui a l’idée du « contre-Haka » ?

Par rapport au « V » lors du Haka, c’est Nick (un des trois officiers de liaison détaché auprès de l’équipe de France et de nationalité néo-zélandais, ndlr), le matin du match, qui est allé voir Thierry (Dusautoir) et qui lui a dit : « J’ai pensé à quelque chose qui pourrait à la fois respecter le Haka des Blacks et un peu les perturber, renforcer votre cohésion. » Il donne ça à Titi qui en parle aux joueurs, qui répètent ça au réveil musculaire dans les salons de l’hôtel. Avec la suite que l’on connait.

Un dernier mot sur Nick, le plus Français des Néo-Zélandais…

Six jours avant la finale, nous sommes partis faire un barbecue au bord d’une rivière à Auckland. Sur le chemin du retour en bus, Nick prend alors le micro : « Messieurs, un petit peu d’attention, certains m’ont demandé qui je supporterai en fin de semaine. France ou Nouvelle-Zélande ? Je vais vous raconter une petite histoire. Hier, je vous ai quittés après la victoire en demi-finale, j’ai retrouvé mon épouse, nous avons fait l’amour. Elle m’a dit qu’après ça, jamais je n’avais été aussi tendre et aussi doux avec elle. Et ça c’est grâce à vous que je le dois, donc je suis à fond avec vous ! ».