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Oubliées, les valeurs du rugby ?

Pierre-Yves Revol

Pierre-Yves Revol - -

En une demi-saison, les évènements qui se sont succédé sur les terrains de rugby et en dehors mettent en danger les beaux principes longtemps avancés. Entre attitudes de « sales gosses », irruption du père d’un international sur la pelouse et polémique sur l’arbitrage, l’ovalie perd-elle la tête ?

Cinq mois « d’affaires »
Pendant la Coupe du monde, Marc Lièvremont, pour piquer l’orgueil d’une équipe en perdition, compare ses joueurs aux footeux de Raymond Domenech. « Quelque part, ils ne sont pas descendus du bus » lâche le sélectionneur du XV de France après la défaite contre les Tonga. Le ressort mental, soulevé par l’ancien troisième ligne parce qu’il ne se reconnait pas dans l’individualisme de certains, fonctionne. Mais il laisse des traces. Comme sa remarque sur les « sales gosses » après la qualification pour la finale. Des déclarations qui heurtent aussi le grand public. A Biarritz, fin novembre, c’est l’irruption du père d’Imanol Harinordoquy sur la pelouse, en plein derby basque, qui choque. Et en ce début d’année, ce sont les déclarations tapageuses de Mourad Boudjellal, le président de Toulon, qui ternissent à leur tour l’image du rugby. Des évènements qui n’ont pas de trame commune. Mais qui établissent un contexte assez sombre.

L’argent au cœur du changement
« Les clubs ont une pression économique telle qu’on en arrive aux dérapages du football », regrette Didier Mené, le président de la commission centrale d’arbitrage à la Fédération Française de Rugby. A tous les niveaux : des centres de formation où les apprentis rugbymen pensent plus prosaïquement que leurs aînés à leur carrière jusqu’aux têtes pensantes du Top 14, en passant par les principaux acteurs, les joueurs, l’enjeu ‘‘sonnant et trébuchant’’ a modifié les rapports. « J’ai la chance d’avoir connu l’avant et l’après-professionnalisme, explique l’arbitre Christophe Berdos, dans l’œil du cyclone après Clermont-Toulon dimanche dernier (25-19). On va vers une évolution vers laquelle je ne veux pas aller, sans citer le sport en question. On commence à voir des comportements comme des joueurs qui simulent, des présidents sous pression qui franchissent les limites... »

Les arbitres dans le viseur
Ne rien dire, respecter les décisions, reculer à dix mètres. L’exemplarité du rugby envers les arbitres, longtemps érigée en modèle pour les autres sports, se fissure. La vidéo, très précieuse sur certaines actions, ne règle pas tout et les débats d’après-match s’éternisent. « Nos prestations, nos décisions, sont de plus en plus décortiquées, reconnait Christophe Berdos. Je n’ai pas encore la solution pour faire zéro erreur. Et on n’en aura pas. C’est le facteur humain. Les règles sont compliquées. Ce sont des interprétations. On essaye d’avoir une logique. » Mais certaines équipes crient à l’injustice. « Les deux équipes qui ont le moins de pénalités à taper sont Lyon et Bègles-Bordeaux (les promus, ndlr), très loin derrière les autres » déplore Marc Delpoux, l’entraîneur girondin. Le discours de Mourad Boudjellal est plus imagé, beaucoup moins respectueux. Ses mots après Clermont-Toulon (« sodomie arbitrale ») n’ont pas été acceptés par l’establishment.

Un esprit à sauver
Pierre-Yves Revol, le président de la Ligue, a demandé à la commission de discipline de sanctionner le président de Toulon, convoqué pour la séance du 25 janvier. Au nom de l’intérêt supérieur du rugby. « A ce rythme-là, demain, si on exacerbe les passions, nous allons avoir droit à des gardes du corps pour protéger les arbitres, craint Revol. Ou comme au football, il va falloir mettre des grillages dans les stades. Il y a des limites à ne pas dépasser. Il faut que chacun en soit conscient. » La multiplication des signatures de contrats en cours de saison pour l’exercice suivant, le ‘‘mercato’’ qui se joue dans l’ombre ou les sièges éjectables sur lesquels sont assis les entraîneurs, sont d’autres motifs d’inquiétude. « Le plaisir, il restera si on préserve les valeurs du rugby, que tout le monde nous envie, demande Christophe Berdos. On en est garant. » Au sifflet, il essaye de mettre la théorie en pratique. « Je me permets de dire à des joueurs qui lèvent les bras qu’ils se trompent de sport, par de simples réflexions, explique-t-il. C’est mon cheval de bataille. » Une cause vaine ?