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Sofiane Guitoune: "Franchement, je m’éclate"

Longtemps écarté des terrains à cause d’une pubalgie tenace qui a gâché ses deux premières années au Stade Toulousain, Sofiane Guitoune est cette saison le joueur le plus utilisé par le staff, à un poste de trois-quarts centre qui en a surpris plus d’un. Après des mois de rechutes, de doutes et d’incompréhensions, il est un des meilleurs éléments, un des plus réguliers. Avant la réception de Toulon ce dimanche au Stadium (20h45), rencontre avec le phénix toulousain qui, comme son équipe, a retrouvé les sommets.

Sofiane, votre saison peut s’arrêter là puisque vous avez joué presque autant de matchs que la saison passée et deux fois plus que celle d’avant…

(Il rigole) C’est cool, ça change. Mes deux premières années, j’ai un peu galéré. Surtout la première, où avec cette pubalgie, les deux opérations, et notamment après la première où quand je suis revenu ce n’était pas vraiment ça, ça a pris du temps. Et finalement, voilà… Comme quoi, il faut insister !

Après les matchs amicaux de début de saison, vous aviez déclaré : "Ce que je veux, c’est rejouer le plus possible". Si on vous avait dit à l’époque que vous seriez le joueur toulousain le plus utilisé à la fin du mois de décembre, qu’en auriez-vous pensé ?

Je ne sais pas trop… J’avais vraiment envie de jouer. Je ne m’attendais pas à jouer autant, c’est sûr. Mais aujourd’hui je n’ai pas envie que ça s’arrête. Qu’on ne me dise pas "Tu as beaucoup joué, il faut que tu te reposes". Moi j’ai envie de jouer (large sourire) !

Quelle est l’explication concernant cette régularité, le contenu de vos matchs ?

On va dire que j’ai eu de la chance aussi. Le malheur des uns fait le bonheur des autres puisque Pierre Fouyssac et Théo Belan se sont blessés assez gravement et assez longtemps. Donc forcément, au poste de deuxième centre, il n’y avait plus grand monde et j’ai saisi l’opportunité pour jouer un maximum. 

Le grand public ne vous connaissait peut-être pas à ce poste de trois-quarts centre. Voulez-vous vous y fixer désormais ?

Moi, l’endroit dont je ne veux plus bouger, c’est le terrain. Après, que ce soit centre, ailier ou arrière, ça ne me dérange pas. Comme vous dites, le grand public ne le sait pas trop parce qu’en Top 14, je n’y ai pas beaucoup joué. Mais quand j’étais en Pro D2 ou chez les jeunes, j’ai beaucoup évolué au centre. C’est un poste que je connais très bien.

Qu’est-ce qui vous plaît à ce poste ?

Franchement, je m’éclate. Sur les trois postes où j’ai joué régulièrement, c’est le plus complet. En attaque, il faut savoir finir les coups, faire jouer ses coéquipiers. Et en défense, tu es un peu le leader de cette ligne. Henri Broncan (son entraîneur lorsqu’il jouait à Albi, ndlr) me disait que c’était mon meilleur poste. Ugo (Mola), quand je suis venu il y a trois ans, avait je pense cette idée de me faire jouer là. Après, malheureusement, j’ai eu des blessures et ça n’a pas pu se faire. Mais beaucoup pensent que c’est le poste où je m’épanouis le plus.

C’est votre troisième saison à Toulouse. Vous n’avez donc pas beaucoup joué avant à cause de cette pubalgie. Etait-ce un long chemin, difficile ?

Oui, ça a été compliqué de commencer comme ça. Avec un an et demi de blessures. Quand j’ai signé au Stade Toulousain, ce n’était pas l’idée que je m’étais faite. J’avais envie de venir ici pour gagner des titres, me mettre en danger avec de la concurrence, progresser. Et finalement, il n’y a rien eu de tout ça. Il y a eu une année blanche, avec deux opérations en trois, quatre mois d’intervalle. Ça a été compliqué. Revenir l’année d’après a été vraiment dur. Pas ce que j’avais pensé en arrivant au Stade Toulousain.

Au point de se dire qu’on va peut-être abandonner, parce qu’on n’en voit pas le bout ?

Ça a été dur. Il faut savoir que la pubalgie, quand on passe un examen, on ne voit rien sur les images. Donc quand vous faites ça et que le médecin vous dit "non, vos adducteurs vont très bien", mais que toi tu as mal au point de ne pas pouvoir te lever de ton lit, de tousser ou d’éternuer, c’est compliqué. Après, on commence à te dire que c’est dans ta tête. Et toi, finalement, tu commences à le croire. Tu fais des efforts, mais tu fais des matchs "dégueulasses". Et au final, tu salis un peu ton image. Donc oui, ça a été compliqué mentalement dans ce sens-là.

Dans quoi se réfugie-t-on dans ces moments ? Auprès de qui ?

On se réfugie dans le travail. J’ai été l’un des mecs qui venait le premier au Stade le matin. Ah non, il y avait David Roumieu ! J’avais beau arriver tôt, il était toujours le premier (il sourit). Mais j’arrivais derrière et je repartais dans les derniers. Je bossais, bossais, bossais. Et ma vie de famille m’a fait beaucoup de bien. J’ai également repris des formations pour mon après-carrière. Parce que je me suis dit "peut-être que ça va vite arriver !". J’ai donc fait pas mal de choses pour éviter de penser à tout ça.

Certains de vos coéquipiers nous ont parlé de votre sourire, du rôle que vous jouez dans le vestiaire. Ce sourire est-il revenu ?

Il a toujours été là. Même si ça a été difficile… (Il s’arrête) Le rugby, c’est très important dans ma vie. Mais ce n’est qu’une partie de ma vie. J’ai gardé le sourire parce que j’avais la chance de venir faire mon taf (sic). C’est ma passion. Donc même si ce n’était pas ce que je voulais, ça a été dur mais c’est des épreuves de la vie. Et il faut les surmonter.

Et vous mesurez la différence aujourd’hui ? Avec les matchs que vous faites, ce que les gens disent de vous, les médias qui reviennent… Vous prenez un peu de recul ?

Oui, c’est rigolo ! Heureusement que ça m’arrive aujourd’hui, à 29 ans, avec toute l’expérience qu’il y a derrière. Parce qu’il n’y a pas si longtemps que ça, je pouvais traverser le stade, il n’y avait pas grand monde qui m’arrêtait. Et aujourd’hui, on te tape dans le dos. Mais bon, ça fait partie du jeu et il faut le savoir. Et je le répète, aujourd’hui je le sais. Ça me serait arrivé à 20, 22 ans, ça aurait été peut-être compliqué à gérer. Mais aujourd’hui, c’est rigolo.

Evidemment, les médias vous parlent de l’équipe de France. Parce que vos prestations sont très abouties et parce que vous avez déjà été international. Qu’est-ce qui a changé chez vous, qui pourrait vous permettre de retrouver le maillot bleu ?

Qu’est-ce qui a changé ? Je ne sais pas. Je sais que j’ai fait beaucoup, beaucoup d’efforts pour revenir. J’ai changé pas mal de choses. Ce n’est pas que je n’étais pas sérieux avant, parce que j’ai toujours été travailleur. Mais j’ai fait d’autres choses dans ma façon de m’alimenter, de récupérer. Donc franchement, j’ai tout essayé. J’ai fait beaucoup de travail, j’ai bossé à l’extérieur du Stade Toulousain et du coup ça a payé. On va dire qu’aujourd’hui, j’ai beaucoup plus d’expérience, beaucoup plus de recul. Et peut-être que ça peut pencher dans la balance. Mais bon, l’équipe de France, ça vient quand tu fais des bons matchs en club. Aujourd’hui, je fais des bons matchs, mais je vais essayer d’en faire un maximum. Et un jour, si on m’appelle, comme je l’ai déjà dit, je serai le plus heureux.

Avec l’expérience, est-ce qu’on se refuse d’y penser ?

Non, non, ce serait mentir que de dire que je n’y pense pas. On va dire que c’est mon entourage qui me l’a mis dans la tête. Et les médias qui me posent la question. Car moi, personnellement, mon but au départ était de seulement rejouer au rugby dans mon club. Aujourd’hui ça se passe bien et tant mieux. Et si ça doit aller plus haut, je serai le plus heureux.

Mais il y a peu d’échéances d’ici à l’annonce de la liste pour la Coupe du monde, les cinq matchs du Tournoi des 6 Nations…

Et oui, il y a ça aussi : le timing est serré. Ce n’est peut-être pas le meilleur moment pour prendre un joueur qui n’a pas été sélectionné depuis un bout de temps.

A votre image, le Stade Toulousain revient au premier plan. Sentez-vous qu’il y a les ingrédients pour être très ambitieux cette saison ?

On va dire qu’aujourd’hui, tous les voyants sont au vert. Après, on est au mois de décembre. Et c’est fin mai que ça compte. On ne va pas faire la fine bouche non plus. On va dire qu’aujourd’hui, c’est cool, mais ce qui compte, c’est fin mai. Et il faudra gagner ces matchs-là. Car tout le monde parle de cette année, mais l’an dernier aussi il y a eu du beau jeu. C’était un renouveau et en quarts de finale, on s’est pris les pieds dans le tapis. Donc il faut se servir des erreurs du passé. En espérant que ça se passera mieux.

Et si on vous dit que cette année, vous avez quelques arguments pour aller au bout ?

Bien sûr. Mais l’an dernier aussi, on avait des arguments ! Bon aujourd’hui, on va dire que notre force, c’est l’insouciance. De l’insouciance avec du professionnalisme. Et le modèle, c’est le petit Romain Ntamack. Il a 19 ans et pfff… c’est une pépite ! Franchement, c’est un joueur talentueux qui est insouciant quand il rentre sur le terrain. Tu as l’impression qu’il va jouer avec les cadets. Mais il sait comment gérer un match et comment le gagner. Ça, ça peut être notre force aussi.

Wilfried Templier