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JO : Une fédération qui patine

Florent Amodio

Florent Amodio - Crédits photo : nom de l'auteur / SOURCE

Pour la 3ème fois consécutive aux JO d’hiver, la Fédération française des sports de glace (FFSG) ne ramènera pas de médailles et se retrouve sous le feu des projecteurs. Autopsie d’un échec prévisible.

Le regard dans le vide, mais lucide, il vient de prendre un coup sur la tête et se retient. « Je ne veux pas être insultant mais c’est lamentable. C’est de l’incompétence » crie le patineur de vitesse Ewen Fernandez, oublié par sa fédération pour participer au 10 000 mètres mardi. Exemple d’une bévue pas volontaire mais qui fait désordre dans le milieu du sport français. Cet ancien champion de roller n’est pourtant pas un cas isolé. Son partenaire en équipe de France, Alexis Contin, s’arrache les cheveux depuis le début de la saison avec une fédération « qui ne veut clairement pas de nous. Ils ont refusé d’emmener avec nous un accompagnateur. Il ne faut pas être devin pour comprendre qu’aux Jeux Olympiques, on a besoin d’un entraineur. »

Alors le Malouin, comme Fernandez mais aussi Benjamin Macé, erre à l’entrainement, seul au milieu des armadas russes, asiatiques et néerlandaises. « Je suis choqué, ça me dégoûte. Aux JO, cela se voit donc j’espère que c’est la fin de leur connerie » souhaite Contin, forfait au final pour raisons médicales. Dans le viseur des patineurs de vitesse, le DTN Xavier Sendra venu de la fédération de la plongée sous-marine. « Il fait des communiqués mensongers » dit Contin. « C’est de l’incompétence » rajoute Fernandez comme pour exposer son ras-le-bol. Benjamin Macé a, quant à lui, failli manquer un contrôle anti-dopage en début de semaine car le DTN était partie de l’anneau de vitesse. Personne ne pouvait prévenir l’intéressé qu’il fallait se présenter. Les téléphones portables et les connaissances fortuites des staffs médicaux ont rattrapé le coup.

Tout pour l'artistique

Pas d’entraineur à Sotchi, des moyens limités pour préparer les JO : les patineurs de vitesse reprochent les choix stratégiques de leur fédération. « On ne demandait pas un staff complet, pas comme en patinage artistique où il y a des chorégraphes, des entraineurs, des kinés etc… » prétend Contin. Comment expliquer par exemple que deux coaches étrangers ont été accrédités par la Fédération française pour un couple de danseurs qui finira au-delà de la 10ème place (Carron-Jones ndlr) ? Toujours à l’Iceberg, où le short track fait foi lorsque l’artistique fait relâche. Thibaut Fauconnet, discret leader de sa discipline en France, ne veut pas polémiquer : « Nous n’avons pas à nous plaindre de la Fédération. Ils nous aident, nous mettent des coaches à disposition. On est bien loti par rapport à d’autres. »

Vrai. Mais à la veille de sa première course, le Dijonnais s’aperçoit que sa nouvelle combinaison n’est pas à sa taille. « On lui a dit de mettre l’ancienne et de coudre les anneaux olympiques pendant que la nouvelle était refaite » témoigne un proche de la FFSG. Si le short track n’est pas à plaindre, certains patineurs s’interrogent. Comme le Havrais Sébastien Lepape : « Nous avons des entraineurs sud-coréens. C’est très bien mais nous n’arrivons pas à communiquer. Quelques phrases en anglais. Je ne sais pas quel est leur apport. Est-ce que je progresse parce qu’ils sont avec nous ? Ou est-ce parce que je m’entraine depuis 4 ans ? »

La fuite des talents

Dans cette discipline très technique et tactique, la Fédération a mis en place un pôle de haut niveau à Font Romeu, où les meilleurs s’entrainent toute l’année avec les Sud-Coréens. Sébastien Gros, entraineur national il y a déjà sept ans, a préféré prendre la poudre d’escampette. « Disons que j’ai quitté le navire pour des divergences majeures avec la Fédération » raconte celui qui a entrainé l’équipe féminine de short track canadienne et qui vient de réaliser le doublé sur le 1000 mètres avec l’équipe de Russie. En patinage artistique, Didier Gailhaguet ne se cache plus lorsqu’on lui parle des entraineurs français qui « n’ont pas le niveau international ». Alors le couple Péchalat-Bourzat en danse s’entraine avec un coach russe dans la banlieue de Détroit. Brian Joubert a changé son programme court avec le Russe Morozov avant les Jeux. Florent Amodio s’est entrainé avec Shanetta Folle, Autrichienne et coach de la Japonaise Mao Asada.

Le milieu du sport français s’interroge de plus en plus : y a-t-il encore un pilote à la Fédération ? Dernier exemple peu connu, qui montre que les enjeux sont ailleurs : Bruno Masson forme un couple artistique avec la Russe Daria Popova. Cette dernière, non naturalisée à temps pour Sotchi, n’a donc pu qualifier son couple pour les JO. Mais le quota avait été décroché pour la France. La Fédération a préféré le rendre et en faire profiter une autre nation. Pour avoir une compensation plus tard ?

Que dire des autres sports ? Le bobsleigh français n’est pas la priorité de la Fédération, avec l’assentiment cette fois des instances : « trop cher » dit-on en haut lieu. La seule lugeuse présente à Sotchi, Morgan Bonnefoy, ne semble même pas rancunière : « Je dois tout faire toute seule. Mais ce n’est pas de leur faute. Comment leur en vouloir ? Ils ne connaissent pas les besoins de ma discipline » lâche-t-elle ironiquement.

Didier Gailhaguet, au cœur du scandale du patinage en 2002, cristallise les attentions. Entraineur, directeur des équipes de France, DTN et président, l’homme a connu tous les postes dans SA fédération. On le dit largué, dépassé mais l’intéressé se défend. « Je sais où sont mes amis et mes ennemis. Tout ce qu’on dit n’est pas l’entière vérité» dit-il avec conviction. Ce personnage est un battant, passionné qui ne se laisse pas faire et vise plus haut. La présidence de l’ISU, la Fédération internationale de patinage, sera vacante en 2016. Il ne serait pas opposé à prendre la succession de l’Italien Cinquanta. Pour mieux délaisser sa fédération dès maintenant ? Selon nos informations, le ministère des sports, discret jusque-là, pourrait demander des comptes plus tôt que prévu à une instance qui n’a plus ramenée de médailles à la France depuis 12 ans. Le DTN, Xavier Sendra, pourrait, lui, être débarqué au printemps prochain.

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La rédaction avec François Giuseppi