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Coronavirus: pourquoi courir avec un masque est une mauvaise idée

Alors que certains joggers ont adopté un masque pour leurs sorties sportives en raison de la pandémie de Covid-19, cette pratique a-t-elle le moindre intérêt pour faire face au virus et protéger les autres? Un spécialiste des maladies infectieuses nous répond.

La première fois qu’on en a vu un sur un coureur depuis la fenêtre, on ne l’a pas relevé. Puis on en a un vu un autre, et un autre. Alors la curiosité a pris le dessus avec une question: faire du jogging avec un masque dans la crise sanitaire actuelle, comme certains le font, a-t-il un intérêt? Si courir avec une telle protection n’est pas une nouveauté en soi, la chose était dans le passé utilisé par quelques-uns contre la pollution, comme une recherche dans une base de données d’une agence de photos d’actualité permet de le constater lors de marathons à Pékin (Chine) ou New Delhi (Inde). 

Mais avec la pandémie de Covid-19, un simple constat dans la rue ou sur les mêmes agences permet de constater une utilisation du masque bien plus répandue pour cette pratique sportive. Alors que le gouvernement français évoque désormais "deux nouvelles catégories de masques grand public créées" qui "auront vocation à être utilisés dans des situations professionnelles, en complément des mesures barrières", et qu’il est devenu obligatoire pour toute sortie dans l’espace public dans certains pays, l’idée de porter un masque pour courir pourrait se concevoir dans un esprit presque "au cas où", les informations évoluant en permanence au fil d’une meilleure connaissance de ce virus et de sa transmissibilité. Alors, bonne ou mauvaise idée? 

"On respire plus difficilement alors qu'on en a besoin"

Il y a d’abord l’évidence: pratiquer un effort physique, surtout quand on n’en a pas l’habitude, avec quelque chose compliquant votre respiration n’est jamais recommandé et peut mener à des complications (hyperventilation, difficultés respiratoires). "Tout à fait, nous confirme Jean-Paul Stahl, professeur au département des maladies infectieuses du CHU de Grenoble. Si vous êtes un coureur de fond professionnel, ça va diminuer votre performance, mais pas plus. Mais si vous avez décidé, en inaction sur votre soixantaine, d’utiliser votre temps libre soudain pour aller courir, vous faites un infarctus à tous les coups. On respire plus difficilement alors que c’est un moment où on en a besoin. C’est complètement idiot."

Un jogger avec un masque à Venice Beach en Californie (Etats-Unis) le 21 mars 2020
Un jogger avec un masque à Venice Beach en Californie (Etats-Unis) le 21 mars 2020 © AFP

Autre évidence désormais connue: le masque n’est plus efficace et doit être changé dès qu’il se retrouve "imbibé" de trop nombreuses sécrétions orales et nasales, ce qui arrive très vite quand on court. "Cela ne sert strictement à rien", enfonce le professeur Stahl. Ce dernier, parti dans un grand éclat de rires à l’évocation de la scène qui nous a incité à faire cet article ("Ils font une cure de CO2"), ne voit "aucun intérêt" contre la propagation du Covid-19 à porter un masque pour faire son jogging. "Le masque sert à protéger les autres de vos propres sécrétions, rappelle-t-il. Il ne sert pas à se protéger des autres, et je parle en population générale, pas dans un système de soins ou c’est autre chose. Si vous courez et que vous voulez protéger les gens que vous croisez, tant mieux, c’est louable, mais je ne suis pas sûr que vous ayez envie de courir si vous êtes malade."

"Le meilleur masque, c’est de rester à distance des personnes qu’on croise"

Mais il y a les porteurs asymptomatiques. Il y a les doutes, aussi, vu les flous entourant encore ce virus et la façon dont il se transmet. Interrogée par le site du magazine Outside, Sarah Doernberg, professeur universitaire en Californie spécialisée dans les maladies infectieuses, s’interroge sans certitude sur le fait de savoir si courir avec un masque humide sur le visage ne renforce pas sa contagiosité. Une récente étude belgo-néerlandaise, critiquée pour son manque de rigueur académique après avoir été beaucoup partagée, s’est pour sa part concentrée sur la possible contagiosité surdéveloppée des gouttelettes de sueur laissées par les coureurs dans leur sillage en incitant à ne pas courir les uns derrière les autres. "Mais à ma connaissance, il n’y a aucune véritable étude sur la transmission entre personnes qui marchent, qui courent ou qui font du vélo car les chercheurs se concentrent sur les gens en situation stationnaire, une situation déjà difficile à comprendre", précise à Outside le professeur Linsey Marr, experte en transmission aéroportée de maladies pour la Virginia Tech University (Etats-Unis). 

Bref, alors que l’adaptation à la nouvelle réalité est permanente, porter un masque pour courir n’est pas une solution pertinente en l’état des connaissances. Pour le professeur Jean-Paul Stahl, le seul mot d’ordre est clair: "Suivre les recommandations". "Le meilleur masque, c’est de rester à distance des personnes qu’on croise. Et encore. Ce n’est pas parce que vous croisez quelqu’un en courant, sauf si vous lui crachez à la figure, que vous allez le contaminer. C’est si vous courez en groupe, où vous restez à plusieurs dans un même environnement, que vous pouvez vous contaminer. Il faut donc aussi éviter cela." 

Alexandre HERBINET (@LexaB)