RMC Sport

Jaksche : « Fuentes se chargeait de tout »

-

- - -

DOCUMENT RMC SPORT. Jörg Jaksche, passé aux aveux en 2007, participera au procès Puerto à partir de ce lundi à Madrid en tant que témoin assisté. Il décrit le dopage généralisé au début des années 2000 chez Telekom, Once, CSC et Liberty Seguros. Edifiant.

Jörg, racontez-nous votre collaboration avec le docteur Fuentes quand vous étiez chez Liberty Seguros, votre dernière équipe…

A la fin de l’année 2004, j’ai été présenté au docteur Fuentes par Manolo Saiz (directeur sportif historique de la Once, sur le banc des accusés à partir de lundi, ndlr). On s’est rencontré pour la première fois aux Canaries lors d’un stage avec l’équipe. Il ne faisait pas secret de ce qu’il faisait. Au bout de cinq minutes, il m’a dit « parlons-en et préparons un programme ». Il m’a proposé des transfusions sanguines, des hormones de croissance, de l’EPO, des anabolisants. J’ai pris pour nom de code « Bella », du nom de mon chien, c’était une habitude pour Fuentes.

Je l’ai rencontré une dizaine de fois pendant un an et demi, c'est-à-dire jusqu’au Tour de France 2006, que j’ai dû quitter avec toute l’équipe (le raid de la Guardia Civil en mai 2006 ouvre l’affaire Puerto et entraine l’exclusion de toute la formation rebaptisée Astana, ndlr). Chaque fois que je le voyais, c’était pour extraire du sang ou pour m’en réinjecter. Je le rencontrais essentiellement à Madrid, mais j’ai aussi vu un de ses collègues en Allemagne pour une transfusion, près de Göttingen, dans le nord de l’Allemagne. On a préparé mon sang pour une étape du Tour à Karlsruhe (7e étape du Tour 2005, ndlr). La plupart du temps, je me dopais hors compétition, deux ou trois jours avant la course. Je ne l’ai fait qu’une fois pendant l’épreuve, c’était sur le Tour 2005, en Allemagne.

Faisiez-vous ça en présence d’autres coureurs ?

J’étais toujours seul. Michele Scarponi (partenaire chez Liberty Seguros, ndlr) a expliqué qu’il faisait ça en présence d’autres coureurs, mais moi je faisais mes transfusions seul. Fuentes cloisonnait, il voulait que ça reste discret. Je n’ai pas eu à transporter, à faire le coursier, c’était Fuentes qui se chargeait de tout. Il y avait juste un vieux gars, José Luis Merino Batres (sur le banc des accusés au procès Puerto, ndlr). Saiz, lui, ne voulait pas être trop impliqué. Il savait, il présentait et c’est tout. Entre coureurs, on en parlait sans en parler. Personne ne voulait admettre, personne n’allait dire « Je me dope, c’est super ». Mais on parlait d’une personne tierce. On disait : « Tu as vu, Untel a été attrapé ».

Vous dopiez-vous aussi chez CSC en 2004, quand vous étiez sous la direction de Bjarne Riis ?

Oui, mais chez CSC, je me débrouillais seul. J’avais des certificats bidon pour les corticoïdes, j’avais soi-disant des problèmes au genou, des tendinites. Les tests antidopage ne permettaient pas de distinguer les administrations intramusculaires (interdites, ndlr) et intra-articulaires (ou par infiltrations, autorisées, ndlr). J’achetais de l’EPO en Espagne, à Majorque, dans des pharmacies. Tu n’avais pas besoin d’ordonnance. Il y avait du dopage chez CSC, mais ce n’était pas aussi systématique que chez Liberty Seguros.

Qu’en était-il chez Once ?

Pareil. Chez Once, il y avait du dopage comme chez CSC et Liberty Seguros. Il y en avait dans toutes les équipes. Le médecin Pedro Celaya (arrivé chez Once en 1999 après deux saisons au service de l’US Postal d’Armstrong, ndlr) ne nous disait pas ce que c’était. Il voulait nous garder sous contrôle. Le mois avant le Tour, on descendait tous en Espagne, à Elorrio, près de Bilbao. On était dans un hôtel près du médecin d’équipe qui venait tous les soirs nous faire une injection. Celaya est un bon gars, il disait qu’il prenait soin de la santé des coureurs, mais au final, il dopait. Il était humainement correct, mais il faisait partie du système.

De 1998 à 2000, vous couriez sous les couleurs de Team Telekom, aux côtés de Jan Ullrich…

Chez Team Telekom, les médecins d’équipes appartenaient à l’université de Freiburg, c’était le même système. Officiellement, les coureurs pouvaient choisir s’ils se dopaient ou pas. J’aurais pu refuser, mais j’aurais certainement perdu ma place parce que tout le monde le faisait. Si tu ne te dopais pas tu ne courais pas. Ceux qui n’ont pas voulu, ne sont pas restés dans les équipes. Chez Telekom, Walter Godefroot et Rudy Pevenage (directeurs sportifs) te demandaient de courir très vite sur ton vélo.

Que saviez-vous du docteur Ferrari ?

Il était très connu. Il y avait Ferrari, Cecchini, on se demandait qui tel coureur voyait parce qu’il était très rapide… J’ai rencontré Luis Del Moral (l’Espagnol a rejoint Armstrong à partir de 1999, ndlr) sur une course, on a échangé quelques mots, mais c’est tout. Le dopage était partout. Il y avait des pays de l’Est, comme la Russie, où on savait qu’il y avait des EPO nouvelles. En Allemagne, on pouvait se procurer de l’EPO sans ordonnance, il suffisait de connaitre le pharmacien. En Espagne et au Portugal, c’était objectivement très facile.

Ivan Basso et Michele Scaponi n’ont pas poussé les aveux aussi loin que vous…

Je suis différent. Déjà, je n’ai plus de travail. Eux continuent de courir parce qu’ils n’ont pas été très honnêtes. (A Madrid) Je ne pense pas qu’ils vont dire grand-chose de plus qu’ils n’ont déjà dit. Pour moi, si tu avoues, ce n’est pas pour dire la moitié de la vérité.

Qu’attendez-vous d’Alberto Contador ?

Contador n’a pas été inquiété par les enquêteurs, il n’a pas été interrogé sur ses liens avec Fuentes. Pourquoi son nom s’est-il retrouvé sur les documents des enquêteurs ? Jusqu’où allaient ses liens avec Fuentes ? Je ne les ai pas vus ensemble. Je n’en n’ai pas parlé directement avec lui, je n’avais pas les meilleures relations avec lui. Ce que je sais, c’est que son nom figurait sur les documents et que le dopage était systématique chez Liberty Seguros (équipe de Contador de 2002 à 2006, ndlr).

Comment jugez-vous les prises de position de l’Espagnol contre le dopage ?

Contador est un grand athlète, il fait partie de ces rares coureurs qui sortent tous les 20 ans. Mais il a été sanctionné pour dopage et il a dit il y a quelques temps que les dopés devaient être punis plus sévèrement. C’est comme s’il ne se considérait pas comme un dopé. C’est un grand athlète, mais il ne réfléchit pas assez.

Etes-vous optimiste quant à l’issue du procès Puerto ?

Non, ce n’est qu’une grande farce. Ça a pris presque sept ans pour accuser quelqu’un, c’est ridicule. Il y a eu beaucoup trop d’implications politiques. On est en Espagne.

La chute de Lance Armstrong va-t-elle changer le cyclisme ?

On a beaucoup discuté de ça avec le mouvement Change Cycling Now. Quand j’ai témoigné sur Armstrong pour le compte de l’USADA au printemps dernier, je n’avais rien contre le coureur, je voulais dénoncer le fonctionnement du cyclisme. Le problème n’est pas Armstrong, c’est le dopage systématique. Armstrong n’est que le dernier maillon de la chaine. Des têtes doivent tomber à l’UCI. C’est n’importe quoi que de continuer avec ces gens-là. Ce n’est pas possible d’avoir quelqu’un comme Pat McQuaid qui fait l’objet d’une enquête et qui continue d’être à la tête du cyclisme mondial. Cette commission indépendante a été créée pour faire diversion, mais dans quelques mois tout le monde sera passé à autre chose. L’UCI a trop la main sur cette commission. Vous savez, quand j’ai parlé à l’UCI en 2007, je leur ai tout dit, je leur ai dit comment ça fonctionnait chez CSC. Ils n’ont même pas contacté Bjarne Riis pour lui demander de s’expliquer. Pire, ils m’ont dit, c’est parole contre parole entre toi et Riis. En l’état des choses, ce n’est pas la peine d’aller témoigner devant cette commission.

Le titre de l'encadré ici

Jaksche, un repenti qui l’a payé cher|||

L’Allemand Jörg Jaksche, passé à confesse spontanément en juillet 2007 dans les colonnes de Spiegel, a pu ensuite faire une croix sur sa carrière. Professionnel dès son arrivée dans l’équipe Polti en 1997, Jaksche confiera qu’il s’est dopé sans interruption durant les dix années de sa carrière, après des passages chez Telekom, Once, CSC et Liberty Seguros. On retiendra qu’il a remporté Paris-Nice en 2004 sous la houlette de Bjarne Riis. Il entre trois fois dans le top 20 du Tour de France (1998, 2003 et 2005). En 2006, saison durant laquelle il sera emporté par l’affaire Puerto, il finit 3e du Tour de Suisse. Professionnellement, il ne se remettra pas d’avoir admis ses relations avec le docteur Fuentes et d’avoir expliqué en détails la culture du dopage dans le peloton au début des années 2000. « La différence avec Basso et Scarponi, c’est que moi, je suis au chômage parce que j’ai été honnête. » Après avoir coopéré avec l’AMA et l’USADA dans l’affaire Armstrong et maintenant avec la justice pénale espagnole (il témoignera le 11 février), Jaksche compte bien ouvrir une nouvelle page de sa vie. Il poursuit des études d’économie, à Kitzbühel, en Autriche. « Il est temps que je retrouve un travail. » Il a 36 ans.

Entretien réalisé par Louis Chenaille