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Comment Fukushima a transformé Pervis

François Pervis

François Pervis - Crédits photo : nom de l'auteur / SOURCE

François Pervis est revenu sur son triplé historique (keirin, kilomètre, vitesse individuelle) aux derniers championnats du monde, à Cali. Et sur l’influence de son exil au Japon, déterminant dans la réalisation de son exploit.

Le Japon, terre de sa reconstruction

« C’est un long processus. Cela fait 12 ans que je m’entraîne. Je n’ai jamais rien lâché. Depuis 2006 j’ai des podiums aux championnats du monde. J’ai lu et entendu que je sortais de nulle part. Mais ça, ce sont les non–initiés qui peuvent dire ça. Les autres savent très bien qu’en 2006 je suis là. J’ai été champion du monde junior en 2002. J’ai fait les JO en 2004. J’ai fait 6e, j’avais 19 ans. J’ai eu des grosses blessures entre 2004 et 2008 qui m’ont vraiment freiné. Il y a eu ensuite ma non-sélection pour les JO de 2012. Elle m’a fait extrêmement mal alors que j’avais rempli tous les critères de sélection. J’ai pris une très grosse claque. Je suis descendu très bas. Je suis parti au Japon pour me ressourcer. J’ai fait là-bas la tournée du keirin. J’ai travaillé énormément sur moi. Pourquoi je faisais 2e ou 3e aux championnats du monde ? Pourquoi la DTN n’a pas eu confiance en moi ? Au Japon, j’ai trouvé toutes ces réponses-là. J’ai travaillé avec des préparateurs mentaux qui m’ont ouvert les yeux. »

Fukushima et la profonde remise en question

« J’ai vu l’avant. J’ai vu l’après. Ça m’a tellement marqué de voir les Japonais comme ça. J’ai un ami qui habite à 20 kilomètres de Fukushima. Il a tout quitté : sa maison, ses photos de famille, ses souvenirs. Sa maison est en suspens là-bas et il ne pourra plus jamais y retourner. Il a recommencé sa vie à 30 ans et moi je me suis dit : "Tu fais du sport. Tu fais le tour du monde. Tu n’as pas à te plaindre. Tu gagnes ta vie grâce à ton sport. Je ne travaille pas à l’usine. Ma mère l’a fait donc je sais ce que c’est". Quand j’ai vu mon ami se refaire une vie, je me suis dit : "Arrête de te plaindre". Je trouve une excuse parce que je finis 2e ou parce que je ne sais pas gagner. Je me suis dit : "Arrête avec tout ça, arrête de stresser". J’ai démystifié mes adversaires. J’ai démystifié l’importance des compétitions. J’ai pris conscience de ce que j’étais capable de faire. Je n’ai plus aucun stress. Les sprints au Japon sont physiquement tellement durs que j’ai pris de la force. Je n’ai plus peur de rien. »

Des médias débordés par son succès

« Je pense que les médias n’étaient pas prêts à suivre mes records. Certains me l’ont dit et ont confié qu’ils avaient eu du mal à trouver le film de ma course. J’ai même eu des excuses de certains médias qui étaient désolé de ne pas avoir été prêts, de ne pas avoir été assez organisés. Ce n’est pas grave. C’est mon sport en général. On n’en entend parler qu’aux JO. On a ça pour nous. Mais les Français sont toujours champions du monde depuis 10 ou 15 ans. C’est devenu une rengaine. Un champion du monde français, c’est banal. Il n’y en aurait pas eu depuis quarante ans, cela aurait été l’apothéose. »

L'or olympique, son seul manque...

« J’ai aujourd’hui 29 ans. A Pékin, je me suis blessé à la clavicule juste avant et à Londres, j’ai été sélectionné comme remplaçant. Il manquera toujours ce petit truc-là. Mais avec ce que je viens de faire, mes records… mon triplé aux championnats du monde, ce que personne n’avait fait… C’est historique. Je suis le premier. C’est beau. J’en suis très fier. Forcément je n’ai pas envie de m’arrêter là (rires). Si je devais m’arrêter là… il me manquera toujours cette petite médaille olympique. Ou au moins l’opportunité de me battre pour une médaille olympique. »

... mais pas une obsession

« Je ne me prends pas la tête avec Rio pour l’instant. Les sélections durent deux ans. Cela va être une perpétuelle remise en question. C’est très long. Pour l’instant, ce qui m’arrive aujourd’hui, je le savoure vraiment. Forcément, Rio est dans un petit coin de ma tête. Avec ce que je viens de faire là, je viens de démontrer que j’étais dans les favoris. Mais en deux ans, il peut se passer plein de choses : une méforme, une blessure, une maladie. Je ne fais pas de plans sur la comète. Il y a deux ans, j’avais mieux rempli que la personne qui a été prise les critères de sélection pour les JO de Londres. Tout le monde disait que ce serait moi, que le sélectionneur ne pouvait pas ne pas me prendre. Et finalement… »

Chris Hoy, un exemple à suivre

« Il a été champion olympique à 28 ans. Il a fini à 36 ans triple champion olympique. J’ai une maturité plutôt tardive. J’ai besoin de beaucoup d’années d’entraînement. Je ne suis pas un phénomène. A 22 ans, je n’étais pas assez mûr. Là, j’ai la maturité qui arrive, physique et mentale. J’ai été champion du monde à 28 ans. C’est une suite logique. C’est l’entraînement au quotidien qui fait que je progresse lentement mais sûrement. »

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Propos recueillis par Nicolas Jamain