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Megan Rapinoe: "Les joueurs blancs aussi doivent se montrer choqués par le racisme"

Championne du monde de football avec les Etats-Unis et Ballon d’or 2019, Megan Rapinoe était l’invitée exceptionnelle de Top of the foot ce lundi soir, sur RMC, à la veille d’un match amical au Havre contre l’équipe de France. La star mondiale du football féminin a livré son regard sur le jeu des Bleues et évoqué ses nombreux engagements.

Megan Rapinoe, quel est votre souvenir du quart de finale de Coupe du monde 2019, disputé avec les Etats-Unis face à la France ?

Je ne suis pas exactement certaine de ce que j’avais dit après la rencontre. J’étais probablement contente d’être qualifiée pour les demi-finales. Cela a été un match incroyable, probablement la plus grande ambiance de ma carrière. Quand vous jouez contre le pays organisateur dans un grand stade à Paris, le public est incroyable. Tous les matchs contre la France sont très difficiles. Gagner, c’est toujours une grande performance. Je ne me souviens plus vraiment de ce que j’ai dit à propos de la tactique, nous avons été un peu meilleures défensivement que ce à quoi elles s’attendaient. Mais parfois, c’est juste la physionomie d’un match et vous devez jouer à fond. Nous avons gagné ce match, et c’est le plus important, vous connaissez la suite.

Comprenez-vous la tactique des Bleues ?

J’ai quelques idées sur les moyens de faire progresser l’équipe de France mais je ne peux pas vous les donner, cela reste secret. Si je vous le dis, cela va donner des indices au staff et cela sera plus difficile pour nous de nous imposer. Mais de toute façon, ce sont toujours des matchs très difficiles face à la France. Evidemment, le niveau tactique et technique des joueuses de l’équipe de France est exceptionnel.

Pourquoi la France ne gagne-t-elle rien ?

Je pense que, parfois, il faut gagner un premier titre. Gagner est une qualité, comme la tactique est une compétence, l’aisance technique ou la force mentale. Un engagement à s’imposer dans toutes les circonstances. Parfois, il faut savoir se sacrifier, jouer d’une manière différente, parfois on a besoin de choses différentes selon les matchs. L’unité est la chose la plus importante.

Quel est votre regard sur les difficultés rencontrées par le groupe France ?

Je ne sais pas, je ne fais pas partie de l’équipe. Je ne connais pas exactement le ressenti des joueuses. Vous savez, au sein de notre sélection, le dialogue est quelque chose de vital. Quand on débute une Coupe du monde, ou un Euro pour l’équipe de France, tout le monde doit être sur le même tempo, être prêt à tout faire pour gagner, et tout faire pour n'importe quelle joueuse de l’équipe dans le but de gagner. C’est ce genre de chose qui manque à l’équipe de France, ce qui fait que c’est si difficile de gagner. Je ne sais pas exactement ce qui se passe au sein de l’équipe de France, mais ce qui est sûr, c'est qu'il y a des joueuses qui sont parmi les meilleures du monde. Et que c’est une des meilleures équipes du monde. Et demain (mardi), ce sera un très grand défi pour nous de les battre.

Quel souvenir gardez-vous de votre passage à Lyon ?

Je garde encore de très beaux souvenirs de mon passage en France. Bien sûr, c’était un grand challenge, cela m’a permis de progresser en tant que joueuse et de devenir une meilleure personne. Jean-Michel Aulas poursuit son engagement depuis de nombreuses années auprès de son équipe féminine, et lui offre un cadre qui leur permet aux joueuses d’être performantes.

Je dois vous dire que j’avais eu une super première impression lorsque j’ai rejoint l’équipe, Cela a été un honneur de porter le maillot de l’Olympique lyonnais. Nous avons gardé de bonnes relations, j’ai vraiment apprécié cette période à Lyon, qui m’a beaucoup fait progresser. Je pense quand même que les Français doivent me prendre pour une folle, mais c’est aussi le cas des Américains. C’est normal.

Votre match qui se déroule en même temps que celui du PSG ce mardi, est-ce un problème ?

Très clairement, il ne doit jamais y avoir deux matchs importants au même moment. Nous avons vécu ça à la Coupe du monde en 2019. Pour moi, il doit y avoir deux créneaux horaires différents, tout le monde doit pouvoir regarder les deux matchs. Cela montre qu’il faut continuer de travailler sur la popularité du football féminin. Mais jouer en prime-time est déjà un point positif, et cela permet d’être plus valorisé. Je ne sais pas comment s’est passée la programmation des matchs. Malheureusement, PSG-Bayern se joue en même temps que notre match, mais les gens devraient regarder notre match, car c’est le meilleur.

Après avoir refusé de fréquenter la Maison Blanche sous Donald Trump, vous avez répondu à l’invitation de Joe Biden...

C’est toujours une très grande chance de pouvoir aller à la Maison Blanche afin d'y rencontrer le Président des Etats-Unis, ou le Premier ministre de n’importe quel pays. Je n’étais pas en phase sur de nombreux sujets avec la politique de Donald Trump. Avec la nouvelle politique de Joe Biden, les personnes les plus influentes des Etats-Unis soutiennent les causes défendues par cette administration. Pas seulement en beaux discours mais aussi par des actions. J’ai pu être porte-parole de certains sujets à la Maison Blanche.

Il doit y avoir de nouveaux engagements de la part des fédérations. On doit mettre en place des nouvelles lois pour être en accord avec ce que les joueuses font au quotidien. Ce n’était pas juste l’occasion d’être présente à la Maison Blanche pour y faire de la figuration. Mais c’est parce que l’on a été bien reçu, que l’on a pu échanger, et notamment évoquer la question de l’égalité salariale. Parce que la situation de la sélection féminine américaine est très choquante.

Je suis allée porter un discours à la Maison Blanche, j’ai apprécié ce moment. Beaucoup de femmes n’ont pas l’opportunité d’aller à la Maison Blanche, n’ont pas la chance de pouvoir s’exprimer dans les médias et de porter une voix. Parler au nom des gens, nous pouvons le faire.

Vous parlez d’une situation choquante concernant les salaires, quelle est-elle ?

Je pense que nous avons franchi une première étape. De façon générale pour les femmes dans le sport, pour un investissement identique, des opportunités identiques, les mêmes ressources pour les moins bonnes équipes. On peut se demander si c'est juste de demander le même salaire que Messi qui gagne des sommes astronomiques. Non ! Nous comprenons que ce n'est pas comme ça que ça fonctionne. Si je peux avoir le même programme pour les jeunes, les mêmes programmes marketing, cette fois on pourra vraiment commencer à parler de faire grandir le football féminin. On le voit depuis 4 ou 5 ans avec les investissements dans le foot féminin, le niveau des clubs et des joueuses a augmenté. La Coupe du monde 2019 en était un parfait exemple. C'est parce qu'on l'avait réclamé à grand renfort de bruit ! On est dans une période où on parvient à médiatiser la cause des femmes, à la télé et dans les journaux. Les clubs et les fédérations voient aussi qu'il y a une opportunité financière à investir dans le foot féminin. Dans le monde, on a vraiment réussi à faire parler de tout ça, de la cause féminine et on a connu des succès incroyables. Je pense vraiment que l'on doit continuer à s'investir.

Rapinoe: "Les célébrités ont la responsabilité de rendre le monde meilleur"

Vous êtes très engagée, vous voulez changer les choses. Cela signifie que vous pourriez avoir un poste à responsabilités à la Fifa ou aux Etats-Unis ?

Je ne sais pas encore. Je prends les choses comme elles viennent. Je resterai toujours impliquée. Je sais que j'ai une voix qui porte, que ce que je dis est largement débattu, que les gens aiment ou non ce que je dis. Je suis sûre de vouloir continuer à utiliser cette plateforme pour faire grandir le débat, combattre pour les grands enjeux. Je ne sais pas à quoi ça ressemblera exactement, quand j'arrêterai de jouer. Je ne sais pas pour la politique, c'est un monde de dingues. Je pense que je peux avoir beaucoup d'influence sans forcément travailler pour une organisation. Je dois voir où j'ai ma place, mais j'ai beaucoup d'énergie, vous me verrez toujours parler de ces enjeux, combattre, tant que des gens m'écouteront.

Vous devriez être en politique, qu'en pensez-vous ?

Merci ! Je vais y penser, c'est clair.

Vous vous battez notamment contre les discriminations dans la société et surtout dans le football, pour défendre les droits LGBT...

Ce ne sont pas seulement les joueurs et joueuses noirs qui doivent parler de racisme, pas seulement les joueurs gays qui doivent parler de l'homophobie, pas seulement les femmes qui doivent parler d'inégalités salariales. On est tous responsables, on doit utiliser nos voix pour arrêter les discriminations, pour stopper celles auxquelles nous faisons face. Ce ne sont pas vraiment aux gens qui sont déjà oppressés de faire en sorte d'arrêter un système qu'ils subissent. Ce n'est pas de cette manière qu'il y aura de vrais changements sociaux. On sait qu'il doit y avoir une collaboration de tout le monde. On a vu ça aux Etats-Unis...

Pensez-vous vraiment qu'une célébrité doive prendre des responsabilités sur la scène publique ?

Oui, je pense que tout le monde, les célébrités comme les personnes lambda, a la responsabilité d'essayer de rendre le monde meilleur, de faire en sorte que l'égalité soit la norme.

Vous êtes l'une des premières à vous être engagée mondialement, dans le sport, dans le football. On a vu Marcus Rashford en Angleterre. Est-ce important que les stars s'engagent plus ?

J’espère. Je pense que Rashford et les autres, en Angleterre et ailleurs, ont fait des choses incroyables. C'est particulièrement vrai pour les joueurs de football en Europe. C'est le sport le plus populaire en Europe, ils ont les yeux rivés sur eux. Ils font partie des meilleurs athlètes. Quand vous voyez l’engagement de certains athlètes, comme Serena Williams ou LeBron James chez nous, aux Etats-Unis. C'est important que les gens écoutent Rashford, Messi, Griezmann ou Ronaldo... Ils sont très écoutés ! C'est important qu'ils comprennent qu'ils seront toujours vus comme des modèles mondiaux. Pendant que les gens écoutent, utilisez cette plateforme pour faire le bien. Vous avez vu ce que Rashford a fait dans son pays, il a eu un impact incroyable, surtout pendant la pandémie. Ça ne signifie pas que vous devez parler de tous les problèmes en permanence. Trouvez quelque chose qui vous passionne, utilisez votre pouvoir et votre influence parce que vous pouvez vraiment avoir un impact énorme en tant que grand joueur de football.

On a vu Thierry Henry se retirer des réseaux sociaux à cause des insultes et du racisme...

Ils ne peuvent pas contrôler le système mais je pense vraiment que c'est super que des gens comme Thierry Henry parlent du racisme. D'autres joueurs en parlent sur les réseaux sociaux... Il faut aussi qu'il y ait plus de joueurs blancs qui en parlent. Les joueurs noirs ne créent pas le racisme ou une structure, un système qui permet le racisme. Ça doit aller au-delà des joueurs noirs, les joueurs blancs aussi doivent se montrer choqués par le racisme. Tout est une question de responsabilité. Je pense vraiment que c'est important d'utiliser ces plateformes, ils doivent le faire. Vous ne pouvez pas compter uniquement sur ceux qui sont oppressés. On doit, nous aussi, prendre notre part.

QM avec Anthony Rech