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Real Madrid: Benzema, l’antistar parmi les stars

Au Real Madrid depuis plus de dix ans, Karim Benzema va disputer ce mercredi face à Manchester City son centième match en Ligue des champions avec le club madrilène. Une compétition prestigieuse dont l'attaquant français est le quatrième meilleur buteur dans l'histoire et avec laquelle il vit une véritable histoire d'amour comme il l'a raconté dans "Benzema, Combat 4 Etoiles", document exceptionnel de l'émission Transversales sur RMC Sport désormais disponible en intégralité sur YouTube. Où l'on a pu mieux découvrir la personnalité de ce joueur trop souvent incompris qui aime plus le foot que la lumière.

L’anecdote n’a rien d’une exclu mais sa genèse, trop souvent oubliée, en dit beaucoup sur qui est Karim Benzema. Bizutage footballistique oblige, le jeune Karim doit se plier au jeu du discours debout devant ses coéquipiers à l’heure de ses débuts dans le groupe pro de l'Olympique Lyonnais lors de la saison 2004-2005. La légende a retenu la phrase lancée aux joueurs d’expérience face à lui: "Si je suis là, c’est pour vous prendre votre place". Grosse tête précoce pour celui qui n’est encore qu’un adolescent? Pas le genre de la maison. Juste une ambition affichée inspirée par son ancien agent historique, Karim Djaziri. "On en rigolait avec Karim car on se disait que ce n’était pas lui. C’est sorti car on en avait parlé avant sur le thème de la boutade. Mais ce n’est pas du tout Karim de vouloir manquer de respect aux anciens."

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Karim Benzema
Karim Benzema © Icon Sport

"J’étais jeune et je ne pensais pas à jouer devant eux, confirme l’intéressé. Je kiffais déjà d’être dans le groupe, d’être avec des grandes joueurs et d’apprendre. Pour moi, c’était de l’apprentissage. Mais avec toujours dans un coin de la tête l’idée qu’il faudrait un jour ou l’autre montrer que j’étais capable de jouer là." Le ballon rond l’attire plus que la lumière. Il va lui rendre cette attraction au centuple. Benzema est ce qu’on appelle un footballeur, dans le sens le plus noble du terme. Devenu étoile par son jeu et pas devenu joueur pour briller. Une antistar parmi les stars, ce qui lui a permis d’en devenir une. Il suffit d’écouter sa définition du rôle de l’attaquant, son poste, pour comprendre celui que certains n’ont trop souvent – volontairement? – pas compris.

"Un attaquant, c’est marquer des buts, bien sûr, se procurer des occasions, faire des bons appels pour que tes coéquipiers te donnent les ballons et la mettre au fond. Mais ce n’est pas que ça. C’est faire jouer les autres." L’équipe avant sa pomme. Le coéquipier avant sa poire. Benzema aide le voisin à ramasser ses fruits avant de récolter les siens. Demandez donc à Cristiano Ronaldo. En neuf saisons communes au Real Madrid, le Portugais s’est régalé des caviars et appels pour lui libérer l’espace de son coéquipier français.

Sacrifice

D’autres sont passés et les observateurs le voyaient perdre sa place, coucou Gonzalo Higuain, mais KB9 est resté solide comme un roc à la pointe de l’attaque madrilène, parfait complément d’un CR7 qui a trouvé en lui son partenaire idéal. Celui qui veut le faire briller (et l’équipe) avant de penser à lui. "S’il est resté, il faut dire ce qui est, c’est parce que Ronaldo était content de jouer avec lui, pointe Mathieu Bodmer, ancien coéquipier de Benzema à Lyon. Il s’est sacrifié pour lui pendant des années."

Karim Benzema fait admirer sa technique à l'entraînement
Karim Benzema fait admirer sa technique à l'entraînement © Icon Sport

"On dit souvent que les buteurs sont égoïstes, complète Oscar Ribot, son agent actuel. Mais Benzema a mis cet égoïsme de côté quand il y avait Cristiano, pour le bien de l’équipe." Ancien coéquipier des deux au Real, l’ancien défenseur international espagnol Alvaro Arbeloa a pu observer de près le "sacrifice": "Cristiano savait quel joueur était Karim et Karim a été un grand coéquipier pour Cristiano. Cristiano n’a jamais douté de lui et il l’a constamment cherché, cherché... Et peut-être que ça a nui un peu à Karim qui, s’il avait été plus égoïste, aurait marqué beaucoup plus de buts." Pas grave, le garçon n’en a cure. Antistar parmi les stars, on vous dit. Et sans le vivre mal, c’est inscrit dans son ADN.

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"A Lyon, je suis le finisseur. Et là, le finisseur, c’est Ronaldo. Avec lui, je joue dans un autre rôle, témoigne-t-il. Je marque des buts mais je suis plus à la construction, dans le mouvement, à essayer d’ouvrir des espaces. Pour moi, ce n’est pas parce que tu as le numéro 9 que tu dois être un buteur. C’est un style de jeu différent. Dans les années précédentes, peut-être que le numéro 9 était le buteur du Real Madrid. Mais là, c’était l’ailier qui rentrait dans l’axe et moi je m’écartais pour libérer un espace et lui permettre de marquer. Pour moi, c’était lui le buteur, même s’il jouait à gauche." En Ligue des champions, qu’ils remporteront quatre fois ensemble, cela donne onze passes décisives pour Cristiano, meilleur buteur de l'histoire de la compétition (129).

Karim Benzema (de dos) et Cristiano Ronaldo en 2018 au Real Madrid
Karim Benzema (de dos) et Cristiano Ronaldo en 2018 au Real Madrid © Icon Sport

Infernal et complémentaire duo longtemps renforcé par la présence du Gallois Gareth Bale, l’autre B d’une BBC où Benzema connaissait encore parfaitement son rôle. Le rouage essentiel même si le plus dans l’ombre. "Tu avais une fusée, Bale, le buteur, Cristiano, et moi j’étais la pièce entre les deux pour que tout marche", sourit-il à l’évocation du trio. La petite main travailleuse facilite la tâche des grosses têtes. Sans jamais en prendre ombrage. Sans jamais se plaindre. Comme tous les discrets, ceux qui aiment laisser la lumière aux autres, Karim ne réglera pas son linge sale en public. Mais ne titillez pas trop la bête non plus. Elle se réveille vite. Cette fois, il faut se tourner vers José Mourinho. Le coach qui a poussé l’ancien joueur lyonnais dans ses retranchements mentaux en décembre 2010, suite à une blessure de son concurrent direct, l’Argentin Gonzalo Higuain: "Si vous n’avez pas de chien pour chasser, et que vous avez un chat, vous partez avec le chat". 

"T'es un homme"

D’autres, ceux qui se prennent pour des stars, auraient appelé le premier pote journaliste venu pour répondre. Pas le K. Qui préfère l’option entre quatre yeux et quatre murs. "J’en avais un peu marre parce qu’on parlait un peu trop de moi, se souvient-il. Donc je tape à sa chambre et je demande à le voir. Il est un peu surpris car jusque-là je n’avais rien dit, je n’avais pas parlé. Après, on a eu une discussion d’hommes pendant une heure, où il m’a écouté et je lui ai dit tout ce que j’avais à lui dire." "Il lui a dit clairement: 'Si tu ne me veux pas, tu me dis et je pars. C’est plus simple. Pas la peine de parler dans la presse ou d’aller faire ton cinéma. Je te respecte et il faut que tu me respectes', raconte Karim Djaziri. Et Mourinho lui a dit: 'Voilà, c’est comme ça que je te veux'." "A la fin, il m’a dit: 'Ok, merci de m’avoir parlé, t’es un homme', poursuit l’attaquant madrilène. Et ça s’est bien passé derrière. Au moins, c’était clair: si j’étais bon, j’étais bon, et si je n’étais pas bon, je n’étais pas bon. Mais il n’y avait plus d’histoire de chat ou quoi que ce soit..."

Karim Benzema célèbre un de ses buts
Karim Benzema célèbre un de ses buts © Icon Sport

Le technicien portugais avait peut-être compris le personnage mieux que beaucoup. Ce besoin de souffler sur la flamme de la star qui brille au fond de son profil d’antistar pour en tirer le feu le plus chaud. "José cherchait toujours à réveiller chez Karim cette âme de guerrier, appuie Alvaro Arbeloa. Il savait qu’il pouvait faire plus. Il voyait un tel potentiel qu’il essayait de le stimuler, en privé comme en public. Il mettait cette pression pour que Karim la surmonte." Benzema n’a pas besoin de grand-chose pour tout donner pour les siens. Il veut juste qu’on l'aime. Qu'on le respecte. Comme tous les gens "normaux", finalement, peu importe le domaine. 

Besoin de se sentir aimé

"Tu ne vas pas jouer au foot si tu sais qu’on ne t’aime pas, explique-t-il. Si tu as envie d’être au top niveau, tu as besoin de te sentir aimé. Tu te sens aimé, tu montres d’autres choses. Tu ne te sens pas aimé, tu fais le minimum. Si on te pique et on te repique encore et encore, tu as toujours ce besoin. Piquer, c’est juste pour te chauffer. Mais il faut quelqu’un qui t’aime. Tu es piqué par ton entraîneur mais les supporters t’aiment. Mais tu ne peux pas être piqué par ton entraîneur, les supporters et les journalistes. Il faut que je sente aussi... Ce n’est pas être chouchouté mais que quand tu montres quelque chose, ton entraîneur te dise: 'C’est bien, continue, j’ai confiance en toi'."

Perez dit pardon à Aulas

Avec Florentino Perez, président madrilène qui est allé le chercher à Lyon en 2009 et qui lui voue un profond respect, il est servi niveau affection. Il fait même basculer l’homme d’affaires vers le supportérisme lambda. "Je ne me suis levé que deux fois dans un stade: pour le but de Karim Benzema lors de son retour à Lyon en Ligue des champions avec le Real en 2011 et celui de la tête de Sergio Ramos à Lisbonne lors de la finale européenne en 2014. Quand il est entré et a marqué ce but à Lyon, j’étais tellement heureux que je n’ai pas pu me retenir et je me suis levé. J’ai même dit pardon à Jean-Michel Aulas parce que c’était la première fois de ma vie..." L’antistar a fait bondir celui qui n’aime rien d’autre que de se payer des Galactiques. Joli symbole. Comme celui de son but en finale de la Ligue des champions 2018, contre Liverpool (3-1), ce pied qui traîne au bon endroit et au bon moment pour piéger le gardien des Reds Loris Karius (et lui laisser de mauvais souvenirs à vie).

Karim Benzema (à gauche) célèbre un de ses buts avec le Real avec Sergio Ramos et Marcelo
Karim Benzema (à gauche) célèbre un de ses buts avec le Real avec Sergio Ramos et Marcelo © Icon Sport

Comme trop souvent avec Benzema, les mauvaises langues ont préféré évoquer chance et coup du sort. Ah bon? "Ce n’est vraiment pas le hasard, souligne l’intéressé. Celui qui croit que c’est de la chance, il est devant la télé et il mange des chips." Karim préfère en sourire. C’est l’histoire de sa vie. Ces gens qui pensent qu’il doit sa place au Real pendant toutes ces années à sa complicité avec Cristiano Ronaldo quand ils ne se sont jamais demandés si ce n’était pas le Portugais qui devait aussi beaucoup de son brillant passage au Real à la présence du Français. Ils n’ont pas assez saisi le génie de ce dernier, joueur trop rare qui ne veut pas marquer en finale de C1 pour flamber mais pour la symbolique de ce que cela représente dans son sport. "Moi qui aime beaucoup la Ligue des champions, il me fallait ce but en finale. L’émotion sur ce but, c’est une de mes meilleures depuis que je suis tout petit et que joue au foot. Pour moi, c’est une Coupe du monde." 

Dribbles façon prestidigitation 

Tout ce que Benzema apporte et représente, c’est aussi le 10 mai. Pas la version 1981, François Mitterrand au pouvoir et les fantasmes de chars soviétiques dans Paris, mais 2017. Demi-finale retour de la Ligue des champions, sur la pelouse de l’Atlético de Madrid. Vainqueur 3-0 à l’aller, le Real est déjà mené 2-0 chez son rival local quand arrive une 42e minute gravée pour l’éternité footballistique. Une géniale séquence de dribbles à la limite de la prestidigitation ou du joueur de bonneteau, elle est où la balle, tu la vois, tu ne la vois plus. Coincé le long de la ligne par Stefan Savic, Diego Godin et José Maria Gimenez, l’attaquant français danse avec le cuir à coups de doubles contacts pour le faire passer dans un trou de souris et se débarrasser. On le croyait bloqué, il a passé trois joueurs avant d’offrir une passe en retrait qui va mener au but de la qualification signé Isco. Aucun but ni passe décisive sur la ligne de statistiques, clin d’œil à cette ombre dans laquelle il aime évoluer. Mais une action imprimée à jamais dans les mémoires, clin d’œil à cette lumière dans ses pieds.

Karim Benzema
Karim Benzema © Icon Sport

On peut la revoir à foison, sous tous les angles, c’est juste sublime. Et tellement Karim. "Voilà comment je définis le foot en fait, lance-t-il à propos de cette action. Si je suis supporter, je viens au match pour voir ça. Car des buts, tu en vois. Tu vas tout le temps en voir. Mais des choses comme ça, tu ne vas pas tout le temps en voir. Tu as tout là en fait, la prise de balle, la vitesse, la passe en retrait... Et dans un match comme ça, contre un adversaire comme ça, pour moi, ça vaut plus qu’un but. Est-ce la plus belle chose que j’ai réalisée en Ligue des champions? Comme je vois le foot, oui, mais peut-être pas comme vous vous voyez le foot puisque vous me dites que ce n’était pas comptabilisé comme un but ou une passe décisive. Pour les journalistes, aujourd’hui, ce sont les statistiques qui comptent. Mais là c’est... Je peux le mettre dans... Ouais, ouais, pourquoi pas..."

"On se demande comment il a fait..."

S’il perd ses mots, Florentino Perez les trouve pour lui. Et à l’écouter, l’antistar mérite une galerie: "C’est une action pas simplement inscrite dans l’histoire du Real Madrid mais dans l’histoire du foot mondial. C’est une action qui a sa place au musée du Prado ou au Louvre par exemple." "Ce but, cette action, ça résume tout Karim, savoure son ancien agent Karim Djaziri. C’est un ordinateur, un chirurgien. Il voit au millimètre près qui est là, qui n’est pas là, tac, tac."

Karim Benzema a remporté quatre fois la prestigieuse Coupe aux grandes oreilles
Karim Benzema a remporté quatre fois la prestigieuse Coupe aux grandes oreilles © Icon Sport

Entraîneur adjoint de Zinedine Zidane au Real, David Bettoni était aux premières loges pour assister au spectacle: "Sur le coup, je pensais que le ballon était sorti. Et après, on est spectateurs. On est bluffé, quoi. On se demande comment il a fait pour passer. On a pu voir le talent du joueur à ce moment-là." Le lendemain, le quotidien madrilène Marca barrait sa Une d’une photo de ce dribble magique avec le surtitre: "Benzema a trouvé le chemin". Le Real et ses étoiles filaient en finale. Mais c’est l’antistar, pas buteur, qui recevait les honneurs. Le talent avait parlé.

Les joueurs passent, lui reste

Karim Benzema ne se range pas avec les autres. Il mérite son tiroir personnel. "C’est un joueur exceptionnel. C’est rare, quand on est attaquant, de pouvoir durer aussi longtemps à ce niveau-là", souligne Jean-Michel Aulas, le président de l’OL. Au Real, les joueurs offensifs passent, lui reste. Même les anciens rivaux ont abdiqué. "Karim est un grand joueur, reconnaît Gonzalo Higuain. Il a passé dix saisons à Madrid à gagner des titres. C’est un des meilleurs au monde, sans aucun doute." En Ligue des champions, cela donne le quatrième buteur de l’histoire (64), derrière Cristiano Ronaldo, Lionel Messi et Raul et à égalité avec Robert Lewandowski. "Ça va, c’est que je marque un peu de buts, sourit-il. (Sourire.) Pourtant, j’entends que je n’en marque pas..." On le répète, une antistar est trop souvent souvent mal comprise. Dommage. Quand elle s’appelle Karim Benzema au Real Madrid, elle est tellement précieuse. 

dossier :

Karim Benzema

Alexandre HERBINET (@LexaB)