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OL: à l’académie, une génération "covidée" mais pas sacrifiée

Comment faire pour que les apprentis footballeurs ne décrochent pas dans cette période de pandémie où, même pour eux, les compétitions sont arrêtées? Comment entretenir la "flamme" de la compétition? Vont-ils, comme des étudiants traditionnels, faire partie d’une génération sacrifiée? Le Covid touche aussi les centres de formation, à l’arrêt depuis fin octobre. Reportage à l’Académie de l’OL, où d’un vrai casse-tête d’une formation vécue au fil de semaines d’entraînement sans compétition, on tente une vraie résilience, avec pourquoi pas l’objectif de repenser à terme, quelques pans de la formation.

Ce samedi matin, les apprentis footballeurs de l’OL (et les adversaires du jour) se réveillent avec des sensations du monde d’avant, cette petite boule au ventre qui commande un peu plus de concentration, le tout mâtiné d’excitation. Ces sensations un peu oubliées depuis le début d’automne 2020, quand leurs championnats battaient leur plein avec des fins de semaine à préparer des matchs. Car oui: événement, breaking news ! Les U19 (à 13h) et la réserve de National 2 (à 15h) rejouent (enfin) un (vrai) match dans l’après-midi ! Certes, ce sont des matchs amicaux, mais pas avec les mêmes reflets ordinaires d’une reprise en intersaison car celle-ci est imprévue, subie et interminable depuis fin octobre et la fin, "jusqu’à nouvel ordre" des championnats amateurs. "C’est un peu un bac blanc, un examen de passage, cela va casser la routine" résume Eric Hély, l’entraîneur des U19 de l’OL. Un peu de lumière dans une période grise: "C’est un match amical mais c’est quand même symbolique, et cela me donne envie d’en faire plus cette semaine", ressent dans cette semaine d’avant match, Mathys Lefebvre, joueur U19.

Cette routine obligée et "covidée", installée à l’Académie basée à Meyzieu, à l’est de Lyon, pas très loin du Groupama Stadium et du centre d’entraînement des professionnels, par l’équipe de Jean-François Vulliez, le directeur. "Nous nous sommes réunis début novembre pour imaginer une nouvelle façon de travailler, se souvient-il. Nous nous sommes dit qu’il fallait continuer de faire progresser les jeunes, de façon individuelle surtout et continuer de leur inculquer les notions de compétitions à l’intérieur des séances. Nous avons mis ces deux objectifs sur la table."

Et quand les cas covids ne contraignent pas à des isolements individuels des joueurs positifs en novembre ou à la fermeture le temps d’un week-end en décembre pour un nettoyage complet des installations, une forme de routine s’installe dans le respect des protocoles sanitaires et au fil des directives de la FFF, sur les modalités d’entraînement. "Pour entretenir l’esprit compétition, nous avons placé sur les huit séances de la semaine, des temps de challenge sur un jeu avec buts rapprochés, un exercice ou une mini-opposition, explique Jean-François Vulliez. Au fil des journées et des semaines, un mini-championnat a ainsi vu le jour. On a tout de suite senti qu’il y avait une concentration plus importante, une émotion palpable, une agressivité exacerbée. Nous avons trouvé des variantes dans le jeu pour mettre du stress et de l’anxiété et les sortir de la zone de confort."

L’équipe réserve coachée par Gueïda Fofana et Jérémie Bréchet a même travaillé des journées avec trois séances quotidiennes, comme lors d’un stage d’été avec réveil musculaire dès potron-minet. Une autre forme de travail, physique certes mais aussi mental… Joueur U19, Mathys Lefebvre n’en prend pas ombrage: "Cela nous pousse à plus charger en travail les semaines, je fais plus de spécifiques sans peur de me dire que je vais être fatigué le week-end et un peu en dedans pendant le match. Et puis, je sais que les plages de repos seront plus longues".

Un mot fort, l’adaptation

Les entraîneurs ont donc dû s’adapter et se réinventer sans cesse. Eric Hely, coach des U19: "Nous avons travaillé aussi des défis physiques à haute intensité, là aussi avec des challenges de dépassement de soi". Cela permettait ainsi d’entretenir une petite flamme compétitrice en individuelle ou en collectif, sans oublier quelques oppositions entre équipes au centre le samedi matin: "Nous organisions des oppositions de génération avec le 'cérémonial' des compétitions, avec tenue de match, officiels et protocoles", poursuit le boss de l’Académie. 

Mais le "curseur" de la formation a forcément évolué avec cette "intersaison covidée" qui ressemble, comme pour tout le pays, à un jour sans fin. "Tu te focalises plus sur le joueur, explique Eric Hely. C’est plus du travail en individuel qu’il faut faire. En temps normal, tu fais de l’individuel en début de semaine et tu te concentres sur le collectif à construire pour le match du dimanche." Vidéo, musculation, physique, tactique: tout est donc plus personnalisé depuis trois mois.

Avec quel résultat ? "Les joueurs répondent présents, c’est une bonne surprise, constate Eric Hely. Ils ont compris le message: "Votre objectif, même dans cette année spéciale, c’est quoi ? Etre professionnel, donc mettez toutes les chances de votre côté. Ils se sont pris en main et c’est une preuve de maturité acquise". Mathys Lefebvre, apprenti footballeur né en 2002 (U19), confirme. "Il faut voir à plus long terme", explique ce jeune arrivé il y a quatre ans à l’OL et qui en parallèle mène des études dans une école de commerce lyonnaise.

Pas de décrochage

N’allez donc surtout pas dire que cette génération, qui a déjà vécu un arrêt complet en mars dernier et qui voit la saison suivante être interrompue début novembre, soit à la fin du 1er tiers de l’année, qu’elle est "sacrifiée" ! "Il n’y a pas de décrochage assure Eric Hely. Et c’est tout le paradoxe ! Dans cette période, il n’y a pas la compétition de fin de semaine qui installe une forme de 'sélection' naturelle, à la fois visible et invisible au fil des semaines. Dans une année normale, certains voient qu’ils ne sont pas dans les équipes du week-end, ils 'comprennent' donc que l’aventure peut s’arrêter. Il y a une forme de 'décrochage' en cours de saison. Là, la compétition n’existant pas, les sélections de fin de semaine non plus, tout le monde reste concentré. Les jeunes se projettent plus et répondent présents."

Génération sacrifiée ? "Sincèrement, à l’OL, nous ne sommes pas à plaindre en terme de formation, coupe Mathys Lefebvre. Je ne peux pas dire que je prends du retard. Car je sais que la formation, ma formation, elle ne dépend que de moi. Si je travaille, ma formation sera faite, qu’il y ait des matchs ou pas. C’est plus de frustration qui prédomine dans la période. Le manque du sel de la compétition, je ne le sens pas: la formation ne dépend que du joueur et l’aspect compétition, il est en soi."

Il va falloir quand même faire les sélections dans les semaines à venir, avec l’absence de perspectives. Car les compétitions risquent de ne pas vraiment reprendre pour la partie décisive d’un centre de formation, à la fin de l’hiver ou début du printemps quand les sélections s’opèrent, qui pour un contrat professionnel, qui pour un contrat aspirant ou plus négatif, pour un départ du centre.

Et ce travail en individuel, testé par la force des choses et des événements covidés 2020-2021 va peut-être ouvrir de nouveaux axes de développement pour l’Académie qui de façon chirurgicale, au cours de la formation, avait déjà multiplié sur des périodes des travaux individualisés sur des joueurs qui présentaient des faiblesses à effacer en terme physique et musculaire par exemple. Maxence Caqueret, en son temps, avait par exemple été "sorti" un mois des séances avec la N2 pour un travail de musculation individuel, avant de revenir dans le collectif.

"À terme, cela va nous pousser à améliorer le travail de fin de formation notamment, explique Jean François Vulliez. Il faut imaginer, pour les futures années qui je l’espère seront 'normales' en terme sanitaire, une autre stratégie d’entraînement avec des temps hors compétition, plus individuels, et peut-être moins de matchs, mais des matchs avec plus d’intensité et à plus haut niveau pour les confronter à une haute résistante. Cela va nous pousser à nous réinventer pour faire encore mieux."

Et peut-être à ce niveau, pour des matchs à plus haute intensité, pousser les jeunes en fin de formation à accepter plus facilement des challenges de prêt en Ligue 2 plutôt que d’enchaîner des matchs avec la réserve en N2, soit en 4e division. Ah, si Amine Gouiri avait accepté de passer par la case d’un prêt (à Nîmes, l’an passé) au lieu de faire l’ascenseur entre les entraînements des professionnels et les matchs de la réserve, peut-être que sa carrière lyonnaise aurait été tout autre...

Plus que des matchs amicaux

Alors, avec ces nouvelles avancées dans la reprise en mode "Covid 19" avec la possibilité de matchs amicaux à huis clos, dans les enceintes des centres de formation, ces oppositions de janvier (Clermont-Ferrand ce samedi, Montpellier la semaine prochaine et l’ASSE le dernier week-end de janvier pour les U19 et la N2) sont-elles plus que des matchs amicaux ? "Oui, j’attends un engagement total, une force, une énergie et libérée. Ils seront là pour gagner le match at aussi, et surtout pour faire des efforts maximums."

Et comme tout est différent en année covidée, la notion d’amical est un peu… réinventée. "C’est presque un match officiel, résume Jean-François Vulliez, car il y a des enjeux derrière. Les matchs seront filmés et envoyés à la FFF pour les sélections et ceux qui y aspirent. Et il y a ceux qui veulent chercher une continuité dans le club avec un contrat dans la catégorie supérieure. Il faut qu’ils se montrent, de façon individuelle. Ils ont un objectif personnel à aller chercher. Cela peut jouer pour leur avenir. Ce sera l’un des modes d’évaluation pour la saison."

Que la saison officielle reprenne ou qu’elle se poursuive en mode "rencontres amicales", Mathys Lefebvre ne changera rien dans les semaines à venir. Rien ne viendra troubler son objectif de devenir footballeur professionnel alors qu’il mène dans le même temps, son cursus en école de commerce dans le 9e arrondissement de Lyon: "Dans tous les cas, je reste motivé car c’est mon avenir qui est en jeu. Je suis là pour travailler, pas pour passer le temps. Et puis, il faut se projeter à plus long terme, c’est notre carrière qui est en jeu".

Edward Jay