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Auclair: "Les jeunes champions du monde anglais seront-ils des laissés pour compte demain?"

La sélection anglaise a remporté le titre mondial en U20

La sélection anglaise a remporté le titre mondial en U20 - AFP

Observateur avisé de la Premier League, chroniqueur pour SFR Sport et pilier de l'After Foot, Philippe Auclair revient pour RMC Sport sur le titre des U20 anglais.

Si les choses de la cuisine vous tiennent autant au coeur qu’à l’estomac, il a dû vous arriver de vous retrouver dans une de ces cuisines ou les étagères sont encombrées de produits qui, lorsqu’ils furent rapportés de vacances, offerts par des amis de passage, achetés par caprice, devaient valoir la peine qu’on en fasse usage.

(Le football, j’y viens, n’ayez crainte).

La moutarde au Chablis, le chapelet de piments d’Espelette, l’huile d’olives naines de l’arrière-pays niçois…de quoi parle-t-on, d’ingrédients ou de souvenirs? Oubliés, parce que trop luxueux, peut-être, ils ont ranci, perdu leurs couleurs, leur saveur, leur sens. On n’a jamais osé s’en servir. Ça faisait joli, c’était trop précieux pour qu’on s’en serve. L’idée qu’on puisse – un jour, lequel, difficile de le savoir - desceller le pot, broyer la gousse ou faire sauter le bouchon suffisait à justifier leur présence. Mais vient un moment où regarder la date de péremption donne le vertige. Alors, se sentant coupable, on balance le tout.

Le cycle du gâchis

Et quelques mois plus tard, au retour des vacances, les étagères affichent de nouveau complet, le cycle du gâchis peut repartir pour un tour de manège.

L’image m’est venue à l’esprit ce matin, alors que je sortais de l’une de ces cuisines petites-bourgeoises où on avait eu la gentillesse de m’offrir le thé. Je me demandais alors comment attaquer cette chronique consacrée au mélange d’espoir et de crainte suscité par le succès des jeunes Anglais au Mondial U20 coréen, lorsque mon regard tomba sur un sachet d’épices ramené de Sri Lanka par mon hôtesse (“le voyage d’une vie”). Ca devait faire un bon paquet d’années que ces rouleaux de cannelle avaient été épluchés de leurs arbres. A quoi pouvaient-ils être utiles, si ce n’est à donner l’illusion qu’ils pourraient être utiles plus tard?

Le problème est que ce ‘plus tard’ signifie immmanquablement ‘trop tard’. Or c’est exactement ce à quoi je songeais lorsque repensais aux jeunes Anglais qui, l’avant-veille, avaient donné à l’Angleterre son premier vrai ‘grand’ titre depuis 1966. Quand serait-il ‘trop tard’ pour eux? Maintenant? Est-ce qu’on allait se contenter de les laisser sur l’étagère, histoire de ‘faire joli’, de se raconter de belles histoires écrites au pays du ‘un jour viendra’? Ce ne serait pas la première fois qu’un succès servirait d’abord à masquer un échec dans le monde du sport, ou dans quelque autre monde, d’ailleurs.

Le titre U20 sans leurs meilleurs joueurs

2017, vous m’en voyez ravi, a été un cru exceptionnel en Angleterre. Les U17 sont arrivés en finale de leur Euro, ne s’inclinant qu’aux tirs au but face à l’Espagne. Le tournoi de Toulon est revenu à une sélection U21 ‘B’, les ‘A’ se préparant à l’Euro de leur catégorie d’âge au centre d’excellence de St George. Les U20 ont fait encore mieux en Corée du Sud, où, invaincus, ils ont gagné le titre dans une belle finale contre le Vénézuéla, après avoir passé trois buts à l’Argentine, puis à l’Italie, et cela, sans utiliser quelques-uns des meilleurs joueurs de leur catégorie d’âge, comme Tom Davies d’Everton et Marcus Rashford de Manchester United. Je ne mentionnerai même pas Dele Alli.

Les sélections anglaises de jeunes n’ont jamais été ridicules, contrairement au stéréotype si paresseux, et si fatigant, d’un pays qui ne produit plus de footballeurs. Mais de là à devenir le numéro 1 européen des cadets et juniors comme ce fut le cas cette année, il y avait un pas à franchir; un pas de géant, même. Il l’a été.

Cru exceptionnel depuis... 88

Cela dit, ce cru exceptionnel, mieux vaudrait le mettre en bouteille avant qu’il s’évente ou tourne au vinaigre. Or ça a presque toujours été le cas depuis pas loin de trente ans; depuis l’Euro Espoirs de 1988 pour être précis, un tournoi remporté par la France de Paille, Cantona et Angloma. Les Anglais étaient parvenus en demi-finale, où les Bleuets avaient mis fin à leur parcours au terme de deux matchs mémorables. Plus important, cet Euro avait révélé ou confirmé de jeunes talents qui allaient ensuite devenir des footballeurs de tout premier plan au sein du championnat d’Angleterre et, pour plusieurs d’entre eux, de la sélection: Martin Keown, Paul Davis, Paul Stewart, David Rocastle, Michael Thomas et Paul Gascoigne pour citer les plus notables.

Depuis, hélas, les récoltes ont été plus maigres. Des Lionceaux anglais demi-finalistes du Mondial U20 en 1993, seul Nicky Butt – d’ailleurs remplaçant lors de la demie-finale perdue 1-2 contre le Ghana - perça au haut niveau; la quasi-totalité des autres se perdirent en route. Le squad des U21 de 2009, finaliste de l’Euro, est la seule véritable exception à cette triste règle, puisqu’on y retrouvait Joe Hart, James Milner, Theo Walcott, Kieran Gibbs et Danny Rose, plus de nombreux autres visages familiers des amateurs de Premier League, comme Micah Richards, Mark Noble ou Lee Cattermole. L’une des explications de cette exception est que la FA, d’abord désireuse de gagner un trophée, avait fait le choix de conserver en U21 de nombreux joueurs déjà entrés dans leur vingt-troisième année, dont les meilleurs auraient pu ou dû rejoindre les A. Cette attitude n’a plus cours aujourd’hui, et c’est tant mieux: comme je l’ai déjà dit, Tom Davies, Marcus Rashford et Dele Alli ne participeront pas à l’Euro Espoirs qui s’ouvre à la fin de cette semaine. Le bon sens a prévalu.

Lewis Cook, pour moi le plus prometteur

Mais le fait demeure: en Angleterre, les sélections de jeunes ne servent plus de tremplin depuis belle lurette, et, pour beaucoup des ‘héros’ de dimanche, il est hélas probable que ce titre mondial demeurera le sommet de leurs carrières. Rien n’encourage à penser que la génération présente sera mieux traitée que celles qui l’ont précédée. Elle doit confronter des obstacles bien plus déroutants que ceux qui étaient placés sur le chemin d’un Nicky Butt, quand la moitié des effectifs de l’élite était composée de joueurs anglais, pas le tiers comme c’est le cas aujourd’hui. Ce qu’il adviendra des champions du monde U20, des vainqueurs de Toulon et des finalistes de l’Euro U17, nul ne peut le savoir avec certitude.

Que le talent soit là est une évidence, un talent qui a progressé au sein des sélections de jeunes de la FA à défaut de le faire au sein de leurs clubs: beaucoup des joueurs les plus en vue en Corée du Sud figuraient dans le squad de John Peacock qui remporta l’Euro 2014 des U17. Des noms? Le gardien Freddie Woodman. Jonjoe Kenny, ce latéral d’Everton qui ressemble à une fusion numérique de Leighton Baines et de Seamus Coleman. Lewis Cook (pour moi, celui qui promet le plus du lot), le capitaine des champions du monde. Dominic Solanke, élu joueur du tournoi qui vient de s’achever. Cela prouve au moins que les coaches de la FA ont de la suite dans les idées, et fait espérer que le centre d’excellence de St George ne soit pas qu’un cache-sexe au coût exorbitant pour les erreurs passées.

Cela dit, des vingt-et-un joueurs dirigés par Paul Simpson, combien verrons-nous sur les terrains de Premier League la saison à venir? Les statistiques ne sont pas des plus encourageantes. Selon une étude de l’Observatoire du Football CIES publiée en avril dernier, les ‘joueurs formés au club’ n’ont disputé que 6,1% du total de minutes jouées en championnat d’Angleterre – un nouveau record d’Europe, atteint cette saison. Encore plus inquiétant: les footballeurs de moins de vingt-et-un ans (étrangers compris, et il y a quelques-uns dans les clubs anglais de l’élite, comme Anthony Martial et Alex Iwobi, par exemple) n’ont participé qu’à 5,2% du temps de jeu total en PL. Il s’agit d’un autre record.

À titre de comparaison, la Serie A, où le grand bain est traditionnellement réservé aux adultes, affiche 10,1% de présence pour les catalogués ‘Espoirs’. La Liga? 11%. La Buli? 13,3%; et la Ligue 1, 15,7%. Trois fois plus que la Premier League.

La jeunesse n'effraie pas Klopp

Ces chiffres font s’arracher les cheveux à la FA et aux médias anglais, ce qui se comprend. Dans un autre pays, dans un championnat moins globalisé que la PL, les clubs se disputeraient les nouveaux champions du monde, tandis que l’Angleterre se demande si Solanke, qui va rejoindre Liverpool après avoir été jugé surnuméraire par son club de toujours, Chelsea, sera autre chose qu’une roue de secours pour Jürgen Klopp la saison prochaine. Je ne crois pas que ce sera le cas: la jeunesse n’effraie pas celui qui a lancé tant d’adolescents au Borussia Dortmund. Le risque existe, néanmoins, en vue des enjeux pour une équipe qui retrouve tout juste la Ligue des champions. On espérera que Klopp sera fidèle à ses convictions; et on comptera, comme on en a pris l’habitude, sur les deux anciens de Southampton, Ronald Koeman et Mauricio Pochettino, pour montrer l’exemple avec Calvert-Lewin, Lookman et Onomah, comme ils l’avaient fait auparavant avec Kane, Alli, Ward-Prowse et quelques autres.

C’est d’ailleurs une chose que l’on ne relève quasiment jamais en Angleterre: malgré les efforts de Dyche, Howe et Clement, ces managers qui bloquent le plus les jeunes Anglais sont eux-mêmes des Britanniques. Le bilan de Pulis, Allardyce et Hughes est consternant à ce niveau. Je préfère refermer cette parenthèse, car je perdrais très vite mon self-control quand il est question de ce trio, malgré toute l’admiration que j’ai pour le premier.

Alors, si c’étaient des étrangers qui sauvaient l’avenir du football anglais, aujourd’hui qu’il a prouvé en valoir la peine?

Un petit effort, messieurs les Anglais: le temps de vider les étagères est venu.