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Manchester United-Arsenal: quand les Red Devils recevaient les Gunners... à Anfield

C’est une page d’histoire méconnue, presque un secret profondément enfoui. En août 1971, Manchester United et Arsenal, qui s’affrontent ce lundi soir à Old Trafford pour la 7e journée de Premier League (en direct à 21h sur RMC Sport 1), croisaient le fer dans un temple d’ordinaire réservé à Liverpool: Anfield. Récit de ce "match oublié" entre rivalité saine, hooligans et George Best.

Depuis toujours, c’est un temple paré d’un voile écarlate. Une couleur distinctive et reconnaissable de tous sous laquelle un peuple se retrouve pour ne jamais marcher seul. Bien exclusif des Reds de Liverpool, Anfield représente pour beaucoup un endroit à la saveur singulière. À part. Hors du temps. Où Manchester United, adversaire historique le plus féroce pour la suprématie nationale et voisin situé à seulement cinquante-cinq kilomètres, vient encore disputer le très médiatisé "derby of England". Visiteurs honnis, les Red Devils ont pourtant, un jour, fait de l’écrin britannique leur terrain de jeu. C’était lors d’une soirée estivale profondément enfouie dans les archives du ballon rond outre-Manche. Le 20 août 1971, Manchester United recevait Arsenal à Anfield pour le compte de la troisième journée de la First Division. D’aucuns parlent de cette rencontre comme du "forgotten game", le match oublié en français.

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À tel point que certains acteurs de Manchester United présents ce jour-là assurent n’en avoir gardé aucun souvenir. Même pas quelques bribes. "Est-ce que je jouais? Je ne m’en souviens pas. Alex Stepney s’en souvient peut-être, il a de meilleurs souvenirs des matches que moi", affirmait David Sadler, ex-défenseur émérite mancunien, en mars 2010 au Guardian. Mais la mémoire du gardien mythique aux plus de cinq cents apparitions s’avère tout aussi défaillante: "Je me souviens vaguement que nous devions jouer deux matches à domicile hors d’Old Trafford, mais je ne me rappelle pas de ce match". Simples effets du temps qui passe ou amnésie générale délibérée, la réponse ne sera jamais apportée. Reste la vérité indubitable écrite dans l’histoire avec une victoire de United face aux Gunners (3-1). Mais comment les Red Devils se sont-ils retrouvés à jouer un jour à "domicile" dans l’antre de leurs rivaux contemporains? Retour dans le temps.

Match truqué, solidarité et dernier homme

Si Manchester United et Liverpool se vouent aujourd’hui une haine viscérale exacerbée pendant un long moment par la quête de la couronne nationale, il n’en a pas toujours été ainsi. Avant de devenir des ennemis intimes, les deux clubs ont d’abord été de simples rivaux. C’est à l’aube du vingtième siècle que l’antagonisme entre les deux villes prend sa source avec la création du Manchester Ship Canal en 1894, qui permet à Manchester de ne plus dépendre de Liverpool pour importer et exporter ses marchandises. Une concurrence économique et industrielle qui rejaillit au fil du temps sur le terrain sportif. Mais la cohabitation entre les deux voisins s’avère alors cordiale. Preuve à l’appui avec ce 2 avril 1915 maintes et maintes fois relaté par les historiens où Old Trafford est devenu le théâtre de la honte et du discrédit. 

Alors que la Première Guerre mondiale a débuté, Manchester United, qui lutte pour sa survie dans l’élite avec Chelsea, Bolton et Tottenham, affronte Liverpool la peur au ventre. Au terme de la rencontre, United s’impose (2-0) et sauve sa tête. Non sans avoir trompé l’assistance ce jour-là. Pour cause, quelques jours avant le match, quatre Reds et trois Reds Devils se réunissent dans un pub à Manchester afin de truquer le match et d’offrir une victoire 2-0 en faveur de United, celle-ci étant cotée à huit contre un chez les bookmakers. Un deal malhonnête révélé au grand jour par Paddy O’Connell, défenseur mancunien qui tirera un penalty au cours de la rencontre et balancera le cuir au poteau de corner. Huit noms sont jetés à la vindicte populaire et tous seront suspendus à vie avant de partir combattre dans les tranchées.

"The Anfield Review", le programme d'avant-match de la rencontre MU-Arsenal en 1971
"The Anfield Review", le programme d'avant-match de la rencontre MU-Arsenal en 1971 © DR

En 1958, ce n’est pas un vil arrangement entre amis mais un formidable élan de solidarité qui lie les deux géants du foot anglais. Décimé après le crash de Munich survenu le 6 février et au cours duquel huit "Busby Babes" ont péri, United doit se reconstruire tout en soignant de vives plaies toujours béantes. Touchés par le drame qui met en émoi tout le pays, les Reds, alors en seconde division, décident d’apporter leur aide en prêtant deux de leurs joueurs à Manchester. Un rapprochement naturel qui va même s’intensifier lors de l’intronisation à Liverpool de la future figure mythique, Bill Shankly, un an plus tard. Le manager écossais va nouer une relation avec son compatriote Matt Busby qui va dépasser le stade du respect et du simple professionnalisme. Amis, les deux hommes ne cachent pas leur complicité aux yeux de la presse. Et pour leurs joueurs respectifs, il en va de même. 

S’ils ne courbent pas l’échine quand ils s’affrontent sur le terrain, ils s’encouragent mutuellement. Plusieurs joueurs de United n’hésitent ainsi pas à s’inviter dans le kop de Liverpool à Anfield ou encore à soutenir leurs rivaux comme lors de la finale de FA Cup face à Leeds, en 1965. Symbole le plus prégnant de ce duel placé sous le signe de la déférence, le transfert de Phil Chisnall. Formé à Manchester, l’attaquant est transféré dans l’indifférence générale à Liverpool en 1964 grâce aux bonnes relations entretenues par les deux coaches. "Personne n’a vraiment rien dit au sujet de mon transfert et j’ai d’ailleurs eu un bon accueil quand je suis retourné à Old Trafford avec Liverpool", racontait-il au Guardian en 2007. Depuis, la rivalité a pris une toute autre ampleur. Et Phil Chisnall reste, cinquante-trois ans plus tard, le dernier joueur à être transféré directement entre les deux clubs.

Nouvelle ère à United et domination des Gunners

À l’aube de la campagne 1971-1972, Manchester United s’élève comme un géant aux pieds d’argile dans le paysage du football anglais. Le dernier titre de champion remporté en 1967 et le sacre européen somptueux une année plus tard à Wembley semblent déjà loin. Car la page Sir Matt Busby a bien du mal à être tournée à Old Trafford. Pour assurer sa succession, l’iconique manager nomme en juin 1969 Wilf McGuinness, ex-membre de son staff qui n’a seulement que trente-et-un ans. Inexpérimenté, écroulé sous le poids de la pression et de l’héritage de son prédécesseur, le jeune anglais ne prend pas la pleine mesure de la transition à amorcer. Remercié en décembre 1970, il est remplacé au pied levé par Busby jusqu’à la fin de la saison. À l’été 1971, ce dernier, devenu directeur technique de United, s’active pour trouver l’élu.

Jock Stein, manager emblématique du Celtic qui s’est forgé un palmarès ébouriffant (une Coupe des clubs champions européens, six championnats, trois Scottish Cup et cinq League Cup), présente le profil idéal. Mais par fidélité à Glasgow et confronté à la réticence de sa femme à quitter la ville, il renoncera. Dave Sexton, tout juste auréolé de son succès en Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe avec Chelsea, est ensuite approché mais les dirigeants londoniens ferment la porte. C’est finalement, à la surprise générale, le discret Frank O’Farrell qui est investi sur le trône. Un manager dont l’allure s’apparentait à un directeur de banque de province, qui a écrit les premières lignes de son parcours en faisant monter Torquay de quatrième en troisième division puis Leicester de deuxième en première avec, en prime, une finale de FA Cup en 1969.

George Best (cheveuix longs, arrière plan sur la droite) était présent sur la pelouse d'Anfield pour le MU-Arsenal de 1971
George Best (cheveuix longs, arrière plan sur la droite) était présent sur la pelouse d'Anfield pour le MU-Arsenal de 1971 © DR

Flatteur mais loin d’être suffisant pour séduire d’entrée un groupe vieillissant emmené par la "United Trinity" George Best-Bobby Charlton-Denis Law et réfractaire au changement: "Certains avaient eu beaucoup de mal à cacher leur perplexité quand ils avaient appris ma nomination. Les joueurs de United avaient une mentalité particulière. Je me souviens d’une phrase qu’ils employaient tout le temps: 'Allons jouer au football'. C’était un concept assez vague. J’entendais aussi: 'Si on peut en mettre un, on peut en mettre quatre'. Ils se voyaient comme des esprits libres et leur philosophie les rendait assez hermétique aux évolutions tactiques et au football moderne en général."

Et les premiers balbutiements se confirment. En présaison, à l’occasion de la Watney Cup, United s’incline piteusement contre Halifax Town (1-2), modeste formation de troisième division. En First Division, les Red Devils ont débuté le bal avec un nul à Derby County (2-2) avant une victoire sur le fil contre Chelsea (2-3). Alors quand Arsenal se présente face à eux, ils sont quelques peu pris de vertiges. Les Gunners de Bertie Mee, emmenés par le trio sémillant Ray Kennedy-John Radford-George Graham (63 buts à eux trois la saison précédente), sortent d’un exercice éblouissant en devenant la deuxième équipe du vingtième siècle au Royaume à réaliser le doublé championnat-FA Cup.

"Un match qui montre que les rivaux sont de vrais amis!"

Problème, pour cette première rencontre qui se doit tenir à domicile, O’Farrell ne peut pas compter sur le soutien d’Old Trafford. La faute à de graves débordements survenus dans l’enceinte mancunienne à la fin de la saison 1970-1971. Présents au stade, des hooligans n’avaient pas hésité à se distinguer tristement en jetant sur la pelouse des couteaux et des fléchettes. À la suite de ces incidents, la fédération anglaise (FA) prononce sa sentence: les deux matches d’ouverture de United ne se joueront pas dans leur "Théâtre des Rêves". Le premier se tiendra à Anfield, le second dans l’écrin du Victoria Groud appartenant à Stoke City. Et si Liverpool accepte de prêter son pré le temps d’une soirée, c’est avant tout en raison de son entente cordiale avec son voisin. "Peter Robinson, le directeur général, s’entendait bien avec les dirigeants de Manchester United, expliquait George Sephton, speaker officiant à Anfield depuis 1971, dans un reportage de RMC Sport retraçant cette époque méconnue où Reds et Red Devils s’entraidaient. Et il leur a proposé notre terrain."

"Il y a avait des liens d’amitié entre les directoires des deux équipes, confirme Alan Gowling, attaquant de United sur la pelouse ce 20 août 1971. Et ils nous ont aidé." Dans le programme d’avant-match The Anfield Review, les présidents des deux clubs prennent d’ailleurs la parole au sein d’une tribune commune afin de souligner une nouvelle fois leur bonne relation. Eric Roberts (Liverpool) se dit heureux de "pouvoir aider nos amis et voisins d’Old Trafford confronté à des difficultés" tandis que Louis Edwards (United) "remercie Liverpool d’avoir donné son accord pour mettre son terrain à notre disposition dès que nous avons soumis notre demande". Un match unique, donc, à Anfield. À part, aussi, puisque le célèbre You’ll Never Walk Alone entonné comme un seul homme ne sera logiquement pas chanté par les supporters mancuniens et londoniens dans un stade largement clairsemé (27.649 spectateurs).

Un policier intervient dans les tribunes d'Anfield lors du match entre les Red Devils et les Gunners en 1971
Un policier intervient dans les tribunes d'Anfield lors du match entre les Red Devils et les Gunners en 1971 © DR

"Je venais au stade depuis des années, je connaissais l’ambiance, se remémore encore George Sephton, qui prenait alors son micro de speaker pour la troisième fois de sa carrière. Et je n’avais jamais connu quelque chose comme ça. C’était un vendredi soir, je pensais alors que ça allait être calme…" Outre l’atmosphère singulière, le coup d’envoi est retardé. La faute à une dizaine de "supporters" qui profitent du laxisme des forces policières pour envahir la pelouse. Le Guardian relate le lendemain que cent fauteurs de troubles ont été expulsés du stade, plusieurs fenêtres de maisons aux abords du stade ont été brisées et que six cent skinheads ont été mis hors d’état de nuire après avoir lancé des briques sur les fans de United sur la route du stade.

La magie de Best guide United

Mais quid des débats entre les deux formations ce jour-là? Là encore, il n’y a pas eu de quoi s’ennuyer. Dès la quatrième minute, le capitaine d’Arsenal Frank McLintock douche les ardeurs de son adversaire. Léthargique lors du premier acte, Manchester se réveille au retour des vestiaires sous l’impulsion du génie George Best. Profitant d’une offrande du numéro 7 nord-irlandais, Gowling égalise avant que ses partenaires Charlton et Kidd ne viennent définitivement valider la supériorité des Red Devils. De cette soirée singulière ne subsiste quarante-six ans plus tard que quelques rares clichés immortalisant ce moment.

Mais, surtout, les parcelles de souvenirs des acteurs présents, indispensables pour rappeler à tous que cette histoire n’a rien d’une fiction. "J’avais conscience que c’était unique, souffle Alan Gowling. Je savais qu’on ne 'recevrait' pas à Anfield de sitôt… C’était tellement inhabituel! Quand les gens parlent d’un match à Liverpool, mais pas face à Liverpool, il se disent: 'C’est possible ça ?!'" 'Les gens à qui on en parle aujourd’hui n’y croient pas, conclut pour sa part George Sephton. Moi, je le sais, j’y étais. Ils vérifient sur Google et reviennent en disant: 'Ah oui…'" La chose est bel et bien arrivée. Comme à l’accoutumée, le kop d’Anfield a chanté, vibré et célébré les buts d’hommes vêtus de rouge. Mais pour une fois, ce n’était pas pour ses héros de Liverpool.

Romain DUCHÂTEAU (@Rom_Duchateau7)