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Philippe Auclair s’attaque au cas Pogba

Paul Pogba

Paul Pogba - AFP

Observateur avisé de la Premier League, chroniqueur pour SFR Sport et pilier de l'After Foot, Philippe Auclair revient pour RMC Sport sur le cas Pogba, aussi excitant qu'agaçant.

Je me souviens d’un vieux dessin de Caran d’Ache publié, je crois, dans le Figaro, dans lequel on voyait une famille bourgeoise attablée devant le rôti du dimanche, souriant autour du Pater Familias. “Ils n’en ont pas parlé”, disait la légende.

Côte-à-côte, un autre dessin, représentant la même famille, papa avec la cravate de travers, maman avec un oeil au beurre noir, et la vaisselle de mariage en miettes sur le plancher. “Ils en ont parlé”, lisait-on.

Ce dont ils avaient parlé, c’était l’affaire Dreyfus. Vous voyez que ça remonte. Et l’on ne va tout de même pas comparer l’un des plus grands scandales de la France de nos aïeux à ce moins de pas grand-chose qu’est le ‘débat’ qui entoure et continuera d’entourer Paul Pogba.

Cela dit, je voudrais faire mon test. Qu’entends-je par là? Tâcher d’écrire une chronique qui, si elle est l’expression d’opinions personnelles, n’est pas celle de préjugés. Non pas ‘objective’ – terme utilisé par ceux qui entendent invalider un avis différent du leur: “tu n’es pas objectif! Ferme-la!” – mais aussi nuancée et équitable que je le puis, et fondée sur ce que j’ai vu sur les stades anglais, ainsi qu’en Serie A les saisons précédentes – à la télévision seulement, hélas.

Ceci est la première partie du test. La seconde est de jauger les réactions à cette chronique; d’essayer de comprendre pourquoi un Pogba suscite tant de jugements à l’emporte-pièce, dans un sens comme dans l’autre. Là, ce sera à vous de jouer.

Pogba n'est pas qu'un plan marketing

Pogba, donc. Joueur le plus cher du monde, ce qui, je vous le dis d’emblée, me laisse complètement froid. Ce n’est pas lui qui s’est accroché une étiquette au maillot. Et ce n’est pas parce qu’il a coûté autant à United qu’il est le meilleur joueur de la planète. Si le prix de vente et le salaire d’un footballeur étaient des indicateurs fiables à 100% de sa qualité, Graziano Pellé, parti chiner à Shandong Luneng, serait supérieur à Harry Kane. Ce dont on a le droit de douter.

“Pogba est ‘un plan marketing’”. Cela, c’est plus difficile à écarter. Car il l’est; mais il n’est pas que cela. Il n’est pas qu’un monstre conçu dans le laboratoire d’un Dr Frankenstein de la publicité. C’est sur le terrain qu’il a bâti sa réputation – sa réputation de ‘phénomène’, en tout cas. Or qu’il en soit un ne fait aucun doute. On ne s’arrache pas un joueur depuis qu’il est entré dans l’adolescence parce qu’on s’imagine qu’il fera vendre des maillots. Le talent est là, énorme. Il crève les yeux. Technique, capacités athlétiques, qualité de frappe, registre de passes, imagination, il a tout cela. Il est de ces joueurs dont un geste peut vous faire lever de votre siège. Je l’ai fait depuis le début de cette saison, tout journaliste que je sois, et pas qu’une seule fois.

Ce qui ne signifie pas qu’il aie ‘tout’, comme je l’entends dire. S’il l’avait, il aurait déjà accompli beaucoup plus que c’est le cas. On parle de sa jeunesse; mais celle-ci est toute relative. Il aura bientôt vingt-quatre ans, et a joué quatre saisons pour un grand d’Europe, la Juve, avant d’en rejoindre (c’est le cas de le dire!) un autre en Angleterre. A cet âge, Michael Owen avait déjà été élu Ballon d’Or, tout comme Cristiano Ronaldo, Eusebio, Cruyff et quelques autres. Je ne parle pas de Messi, hors-de-concours pour ce qui est de la précocité. Pelé était devenu champion du monde, deux fois. Paolo Maldini avait remporté deux Coupes d’Europe. Wayne Rooney lui aussi était champion d’Europe, et trois fois champion d’Angleterre. Il est inutile d’ajouter des noms à la liste: Paul Pogba est encore très loin de ce que ceux-là avaient déjà accompli.

Ce qui n’est pas un crime, Votre Honneur.

*STOP PRESS*

(Ce n’est pas une blague. Je viens de jeter un coup d’oeil à mes emails et ai lu ce qui suit, le communiqué d’un équipementier bien connu, mais dont la déontologie professionnelle que je chéris m’interdit de citer le nom.

Le titre vaut déjà le déplacement.)

“****** et Paul Pogba lance (sic)
la première collection ****** football x Paul Pogba”

(Ça commence bien. La suite est assez gratinée, elle aussi)

“- Pogba amène la créativité à un autre (re-sic) avec la création d’une gamme unique
- La mode et le hip-hop servent d’inspiration au football et aux produits urbains
- Ce lancement donne de nouvelles perspectives à une collaboration exclusive entre le joueur et ******- La sensation afro-trap MHD écrit une nouvelle chanson à l’occasion de ce lancement
- Les éléments de la collection ****** football x Pogba seront vendus
dans les magasins de haute-couture”

*ENDS*

(Mes excuses – mais le timing était parfait)

Je disais donc: il n’a pas ‘tout’. Les footballeurs qui avaient ‘tout’, d’ailleurs, se comptent sur les doigts d’une main. Di Stefano, Pelé, Cruyff et deux ou trois autres – je laisse de côté ceux qui sont toujours en activité, n’ayant aucune envie de m’attirer les insultes des supporters fanatisés de X ou Y, ou LM et CR.

Là non plus, ce n’est pas un crime.

Que lui manque-t-il?

C’est là où je suis optimiste pour lui: rien qui ne puisse s’apprendre, ou qui ne puisse être contrôlé s’il y met autant d’énergie que ses conseillers en mettent à en faire un homme-sandwich. Ou qui puisse se désapprendre, en fait.

Pogba n’est pas un ‘joueur de luxe’

La discipline tactique n’est pas son fort. On dira qu’il est de ces joueurs “autour desquels on doit construire une équipe”, que ses qualités intrinsèques sont telles que le travail du manager, et de ses coéquipiers, consiste à façonner l’écrin dans lequel il brillera le plus. Cela se défend – à tout le moins à titre d’hypothèse - quand on a affaire à un footballeur qui, d’évidence, se balade dans une dimension autre que celles où doivent se bagarrer ceux qui l’entourent. Les exemples, je vous l’avoue, ne me viennent pas immédiatement à l’esprit. Maradona, l’incomparable, certainement. Thierry Henry, peut-être, celui de 2005-06 avec les Gunners? Le Zlatan des années PSG? Riquelme? Mais Pogba n’est pas un ‘joueur de luxe’ du type de l’Argentin, un maestro subtil auquel on doit pardonner de ne pas avoir le corps ou la ‘gnac’ d’un gladiateur à la Vieira. Il n’est pas non plus un serial buteur, un ogre de surface comme le Suédois.

Il n’y a par contre rien d’aberrant à modeler l’environnement de jeu d’un Pogba de telle sorte que ses qualités puissent faire aussi mal que possible aux adversaires de son équipe; c’est même le –b-a-ba de la gestion d’un talent hors-norme comme le sien. Voilà pourquoi Mourinho a choisi, avec succès, de rappeller Michael Carrick dans son onze, et de faire d’Ander Herrera le pilier du milieu mancunien – un porteur de champagne plus qu’un porteur d’eau, dans ce cas. On a alors vu un Pogba plus libre, bien plus efficace, et un MU qui s’en portait d’autant mieux pour cela. Que ce système aie montré ses limites lors du récent 1-1 contre Liverpool ne l’invalide en rien. Pogba ne fut pas le seul à rater son match ce jour-là. Cet échec, face à des Reds à qui manquaient des titulaires du calibre de Clyne, Matip et Mané (et un Coutinho tout juste de retour de blessure), avait eu le mérite de montrer que le chemin à parcourir pour le Français et ses partenaires était encore long.

Là non plus, ce n’est pas un crime. Mais cela peut faire réfléchir.

Que Pogba apprenne à devenir lui-même

Un peu d’humilité, de sens critique vis-à-vis de soi et de spontanéité ne feraient pas de mal. Sa curieuse manie de ne pas célébrer ses buts, qui ne sont pourtant pas si nombreux que ça (quarante en 213 matchs chez les pros, quand Dele Alli en a quarante-cinq en 159), a quelque chose d’étudié qui m’inquiète quant à l’avenir de sa progression et à l’épanouissement de son énorme talent. Titi Henry était comme cela – parfois. La différence est que j’ai vu Titi exploser de joie quand il marquait, que le masque est souvent tombé. Une autre différence est que Titi s’en voulait de ne pas pouvoir se lâcher, et disait souvent qu’il avait l’air d’un con (pardon) quand il se la jouait Michael Jordan, que cela le chiffonnait, mais qu’il n’y pouvait rien. Il était un tel perfectionniste que cette froideur n’était tout compte fait pas un calcul. Il était froid malgré lui. Mais c’était aussi un jeu avec les supporters des Gunners, une sorte de complicité. Je ne sens pas cette complicité chez Pogba. Je sens un fossé qui se creuse entre l’espace du terrain et celui des tribunes – et celui, infiniment lointain, des écrans de smartphones, de tablettes et de télévision. Paul – exprimer sa joie n’est pas un aveu de faiblesse. C’est une communion, et le football est d’abord ça, une communion.

Il va falloir que Pogba apprenne à devenir lui-même. A ne pas se regarder jouer, comme ces guitaristes virtuoses qui épatent la galerie dans un vertige de notes, quand ils feraient mieux d’en placer une à bon escient. A vivre l’instant sans le moindre décalage entre qui il est et l’image qu’il veut montrer de lui-même – et que quelques autres attendent de lui, pour mieux le vendre. Il n’est pas un emoji. Le terrain est une scène, certes, mais une scène sur laquelle être un acteur signifie participer, jouer, pas jouer à être une virtualisation de soi-même, un avatar de jeu vidéo. Pour cela, le football est impitoyable, et le lui rappellera, n’ayez aucun doute à ce sujet.

Ne demandons pas à Pogba de changer. Espérons qu’il soit tout simplement lui-même. C’est tout le mal que je lui souhaite. A lui, à Manchester United et aux Bleus. S’il le fait, personne ne s’en plaindra, moi le premier.

Philippe Auclair