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Philippe Auclair: "Si N’Golo m’était Kanté…"

N'Golo Kanté

N'Golo Kanté - AFP

Observateur avisé de la Premier League, chroniqueur pour SFR Sport et pilier de l'After Foot, Philippe Auclair revient pour RMC Sport sur le phénomène N'Golo Kanté, qui a encore éclaboussé de sa classe le match entre Chelsea et Manchester United lundi soir.

“They seek him here, they seek him there, they seek him everywhere”

Et partout où il le cherchent, ils le trouvent, car il est bien everywhere.

Bizarre de commencer cette chronique en citant la chanson que Ray Davies avait écrite pour les Kinks, et dont le sujet était semble-t-il George Best. Son titre, Dedicated Follower of Fashion, ne convient pas trop au Superman de Chelsea. La fashion, N’Golo s’en contrefiche. Il roule en Mini Cooper, pas en Maserati, ce qui lui va bien, je trouve. Dans mes très lointains souvenirs de toute petite enfance, la Mini Cooper, c’était cette bagnole hargneuse, sorte de fox-terrier de l’asphalte et de la neige, conduite par le Finlandais Rauno Aaltonen, qui avait fait un magnifique pied de nez (ou bras d’honneur) aux Lancia Fulvia et aux Porsche 911 S au rallye de Monte Carlo, quand les Kinks, justement, étaient au sommet de leur parabole. Kanté, haut comme deux pommes d’api, est en train de faire le même coup à la Premier League, pour la deuxième saison de suite.

Tout le monde l’aime. Go N’Golo! Martin Keown, qui fit de lui son Men Of The Match (absolument, au pluriel), entama son commentaire du quart de finale de Cup contre Manchester United en disant quelque chose de ce genre: “c’est comme si une main invisible le déposait là où il doit être sur le terrain”. Je brode peut-être un peu, mais c’était bien l’essence de son propos. Frank Lampard ronronnait de plaisir. “Il est le meilleur milieu défensif axial du monde”. Lineker: “p****, si Kanté se met à marquer, en plus, il deviendra le meilleur milieu de terrain de tous les temps”.

Kanté porte sa gloire avec tellement de modestie

Vous connaissez sans doute les autres blagues, dont la plus fameuse, reprise par Marcel Desailly, rappelle cette vérité: “l’eau couvre 70% de la surface de la Terre, Kanté se charge du reste”.

Le plus curieux, et le plus révélateur, dans l’histoire, est que ces excès, ce dithyrambe unanime, ces jugements à la limite du ridicule, n’ont rien de commun avec la hype qui sert de compagne ordinaire aux vedettes du ballon. Kanté porte sa gloire avec tellement de modestie que l’on ne s’offusque pas de la légende qui est en train de se créer autour du garçon à qui on avait dit quand il était collégien: “ce serait bien que tu fasses du sport”. C’est que N’Golo est une sorte de sauveur.

Kanté, l'homme qui joue vrai

Il ne la ramène pas, car ramener le ballon lui suffit. On le dit ‘timide’ (j’ai moi-même employé ce mot plusieurs fois), mais le terme est inexact, ou réducteur. Je crois plutôt qu’il se demande pourquoi on fait tant de foin sur la façon dont il fait son travail, et qui est la seule façon dont il puisse s’imaginer qu’on le fasse. Cela nous fait l’apprécier encore plus, au point que notre vision de Kanté tient du fantasme. Un as comme celui-là, si modeste, si généreux, est-ce que le football d’aujourd’hui le mérite? L’antijeu, connait pas, la frime non plus. Il va plus vite et, surtout, pense plus vite que tout le monde, ne perdant pas une fraction de seconde à se regarder jouer. Il est le coéquipier dont nous avons tous rêvé, la pierre angulaire qui ne s’érode pas. Il est le football qu’on aime aimer, la star anti-star, l’homme qui joue vrai.

Alors, peut-être bien qu’on en fait des tonnes sur lui. Cela ne me dérange en rien: si c’est un signe de notre nostalgie du football idéalisé ‘d’avant’, qui n’a peut-être jamais existé, c’est aussi la réaffirmation de ce que le football conservera toujours une part d’innocence, que ceux qui le chérissent partagent la même foi en un sport qui est impitoyable avec les menteurs. Kanté, c’est l’espoir – la preuve – que cette foi a un objet. Merci, N’Golo.

Philippe Auclair