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Premier League: "Dieux du football, laissez grandir Tottenham!" demande Philippe Auclair

Dele Alli

Dele Alli - AFP

Observateur avisé de la Premier League, chroniqueur pour SFR Sport et pilier de l'After Foot, Philippe Auclair revient pour RMC Sport sur Tottenham, toujours à la lutte pour le titre en Premier League.

Ce ne sont pas nécessairement les défaites ou les coups du sort qu’un amoureux du football regrette le plus. Ce peut être également les promesses auxquelles on n’a même pas donné la chance d’être tenues. Je songe immédiatement à ce qui aurait pu advenir de l’Ajax sacré champion d’Europe en 1995, en ce qui me concerne. Ç’aurait pu devenir une équipe aussi dominatrice que celle de Cruyff l’avait été vingt-cinq ans plus tôt, un géant, une légende; ce ne fut qu’une comète.

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Voilà à quoi elle ressemblait quand elle entra sur la pelouse du Ernst Happel Stadion de Vienne, le soir du 24 mai 1995. Van der Sar; Reiziger, Blind, F. de Boer; Rijkaard, Seedorf, Davids, Litmanen (j’en ai des frissons, rien qu’à donner le détail de ce milieu de terrain); Finidi George, R. de Boer, Overmars…plus Kanu et Kluivert sur le banc de touche. Milan, le Milan de Capello, avec tous ses noms ronflants, Panucci, Maldini, Boban, Desailly, Baresi, Costacurta, etc, etc, s’inclina en finale comme il s’était déjà incliné deux fois en phase de poule contre le même adversaire, 2-0 en Italie comme aux Pays-Bas. Les Néerlandais avaient aussi fait exploser le Bayern de Trapattoni 5-2 en demi-finale. Pas vraiment un champion d’Europe au rabais que cet Ajax-là…

Je vécus cette vampirisation de l’Ajax comme un sacrilège

Cette incroyable collection de talents, pour la plupart formés au club d’Amsterdam, si jeunes, aurait pu et dû mûrir ensemble. Mais l’Ajax n’avait pas les moyens de fermer la porte au nez des acheteurs, pas deux ans de suite en tout cas. Rijkaard était arrivé au terme de sa carrière, et la Sampdoria sauta sur Seedorf. La saison suivante, nouvelle finale de C1, ‘perdue’ aux tirs au but contre la Juve. Et l’arrêt Bosman, autrement dit l’arrêt de mort de cette incarnation du grand club hollandais. Adieu, Davids, Reiziger, Finidi, Kanu, puis Kluivert et Overmars, puis les frères de Boer.

J’exagère sans doute, car le football, après tout, est (ou devrait être) tout sauf une affaire de vie et de mort, mais je vécus cette vampirisation de l’Ajax comme un sacrilège.

Tottenham a une grosse facture à régler

C’était comme si un lointain parent, ayant hérité d’un grand-oncle qu’il n’avait jamais connu, n’avait rien eu de plus pressé que de disperser sa collection aux quatre vents, sans se rendre compte qu’il allait perdre au change à long terme, cet imbécile.

Nous n’en sommes fort heureusement pas encore là en ce qui concerne Tottenham, qui dispose de moyens très largement supérieurs à ceux de l’Ajax d’alors, et qui n’a pas la réputation de brader ses avoirs les plus précieux. Cela dit, Tottenham n’a pas trop de bleus à l’âme quand Florentino Perez vient faire l’inventaire de son stock. Et Tottenham, malgré les dizaines de millions tombés du ciel dans lequel les satellites font rebondir les signaux de la Premier League dans le monde entier, malgré la quasi-assurance de participer à la prochaine Ligue des champions sans avoir à se soucier du tour préliminaire, a une grosse facture à régler: celle du nouveau White Hart Lane, construit autour de l’ancien.

Á la dernière estimation, cela coûtera un milliard d’euros, ladies and gentlemen. Ce foutu Brexit et la chute de la sterling qui s’est ensuivie sont passés par là. Or un milliard d’euros ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval. Sous les crampons de quelques joueurs, par contre…Lloris, Kane, Dele, Eriksen, ça vaut très cher sur le marché de 2017. Tentation, tentations…

Le plus dangereux peut être de gagner

On se souvient de ce qu’Arsenal avait dû sacrifier pour payer son Emirates: grosso modo, sa capacité à lutter avec ses adversaires directs pour attirer des joueurs dignes de son statut, et ce, pendant dix ans; et, ce qui va avec, son incapacité à conserver ses éléments les plus précieux ou les plus convoités, de Cesc Fabregas à Robin van Persie, de X à Y en passant par Z – nous n’avons pas toute la sainte journée pour en dresser la liste. En valait-ce vraiment la peine? Du point de vue financier, sans le moindre doute; il suffit de voir l’explosion des recettes du club les jours de match pour comprendre comment un board qui était encore composé de passionnés d’Arsenal avait pu accepter de dire adieu à Highbury.

Dans ce contexte, le plus dangereux peut être de gagner, d’attirer un peu trop l’attention sur soi. Or Tottenham, réputé club vendeur quand le prix est suffisamment élevé, gagne trop, et trop bien, pour ne pas perdre au change au bout du compte.

Ce ne sont pas que les joueurs précités (dont plusieurs sont sortis de l’académie du club, comme ceux de l’Ajax d’il y a vingt-deux ans) qui suscitent l’envie, c’est aussi Mauricio Pochettino, l’architecte du projet sportif des Spurs, désormais l’un des jeunes managers les plus convoités du football européen – comme Louis van Gaal l’était après la victoire de 1995. Ces parallèles sont un peu trop nombreux à mon goût. Ils me rendent un brin appréhensif. Nerveux.

En cas de titre, une saison délicate

Ce serait vraiment trop bête que, pile au moment où ce club est en passe de redevenir la grande puissance d’antan, son arsenal – pardon – soit mis aux enchères sur la place publique, d’autant plus que, même si Tottenham réussissait l’exploit de passer Chelsea sur le fil, la saison prochaine s’annoncerait délicate. White Hart Lane nouvelle version n’étant pas près à temps, il faudra jouer à Wembley, cimetière des ambitions des clubs anglais depuis que Manchester United y battit Benfica en 1968, Wembley où Tottenham a tant souffert en Europe cette saison, Wembley qui ne manque jamais d’inspirer les visiteurs, ce home qui n’en est pas un.

Il y en aura, de ces ‘fans’ pour qui il n’existe que trois ou quatre clubs pour lesquels il vaille la peine de jouer (ceux qui gagnent la Ligue des Champions, les autres étant immanquablement ‘nuls’, mais bref), qui diront que la place d’un Alli est dans une ‘grande équipe’, ou que Lloris ne sera jamais un ‘top player’ s’il ne garde pas la cage du Real Madrid ou du Barça (plus compliqué au Bayern et à la Juve, vu l’identité de leurs keepers actuels). Ces chasseurs de gloire ne méritent pas ce que le football a à offrir. On le leur montrerait sur un plat, d’ailleurs, avec une étiquette nouée autour du manche à gigot, qu’ils n’y pigeraient rien, ces analphabètes du ballon pour lesquels les cours de rattrapage n’existent pas.

Ils seraient bien incapables de comprendre, ces amputés du coeur et de l’esprit du jeu, combien de regrets on pourrait avoir d’assister au démembrement de ce Tottenham, qui est encore bien loin du niveau de l’Ajax de 1995, c’est vrai. Il n’en est qu’à son printemps, loin de fructidor.

J’espère seulement qu’on lui donne la chance de s’en rapprocher, en restant ensemble. Mais je crains aussi que cet espoir ne reste lettre morte.

Alors, au lendemain de Pâques, une petite prière: mon Dieu, faites que j’aie tort.

Philippe Auclair