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Inter-AC Milan: au-delà de la rivalité historique, un duel de projets sportifs

Tout les oppose. Comme souvent dans les derbies, la rivalité entre l’Inter et l’AC Milan s’est construite socialement et sportivement. Le "derby della Madonnina" (ce samedi à 18h) est l’une des rencontres les plus attendues de l’année en Serie A. Alors que les deux clubs sont en haut du classement en ce début de saison, ce choc est également un affrontement entre deux stratégies sportives.

31 janvier 2016. Grâce à un très bon Gigio Donnarumma et à des buts d’Alex, Carlos Bacca et M'Baye Niang, les hommes de Sinisa Mihajlovic disposent de leurs rivaux (3-0), entraînés alors par Roberto Mancini. Il s’agit là de la dernière victoire en Serie A de l’AC Milan dans le derby contre son voisin l'Inter. Huit matchs sans ce sentiment que la ville vous appartient pour au moins quelques mois. Pire encore, pour trouver trace d’une victoire "à l’extérieur" lors de ce Derby della Madonnina, il faut remonter au 14 novembre 2010 et à un penalty de Zlatan Ibrahimovic (1-0). Autant dire que les Rossoneri n’ont qu’une hâte: faire tomber leur voisin intériste et boucler les quatre premières journées avec 12 points ce samedi, à l'occasion de l'affiche de la quatrième journée de Serie A.

Si les deux clubs ont bien débuté la saison avec trois victoires en trois matchs côté AC Milan et deux victoires et un nul (contre la Lazio) pour l'Inter, ce derby oppose deux clubs ayant désormais pris deux directions opposées. Si durant l’ère Berlusconi-Moratti, les deux clubs pouvaient dépenser sans compter, la période actuelle se veut un peu plus prudente. Cela n’empêche pas les deux écuries milanaises d’avoir des ambitions, pour l’une très court-termistes, pour l’autre dans un avenir un peu plus lointain.

AC Milan: l’avenir en point de mire

A l’arrivée d’Elliott Management à la tête du Milan en juillet 2018, après le défaut de paiement de l’énigmatique Yonghong Li, ancien éphémère propriétaire ne pouvant plus rembourser les crédits auprès du fond d’investissement américain, le message a rapidement été communiqué: il faut monter un projet avec de jeunes joueurs, sur une base de trading (ce qui explique le long intérêt pour Luis Campos), afin d’augmenter les recettes et pouvoir recoller aux quatre premières places de Serie A. Le tout sur fond d’accès à la Ligue des champions et à ses recettes mirifiques.

Deux ans plus tard, une partie des objectifs a été réalisée, celle du projet autour de jeunes éléments à fort potentiel. Mais il manque encore le plus important après une cinquième position en mai 2019 et une 6e place à l’issue de la si-particulière saison 2019/2020. Le club ne s’est pas qualifié pour la Ligue des champions et le compteur tourne. C’est la septième saison consécutive sans jouer la plus belle des compétitions européennes.

Au-delà du cas Zlatan Ibrahimovic, prolongé cet été à 39 ans avec un salaire XXL, l’AC Milan a misé sur la jeunesse depuis l’arrivée du fond américain : Rafael Leao, Ismaël Bennacer, Theo Hernandez, Leo Duarte, Brahim Diaz, Alexis Saelemaekers et Sandro Tonali ont notamment débarqué à Milanello. L’âge moyen a largement baissé, le club se séparant de joueurs plus âgés, surpayés et loin d’être indispensables comme Pepe Reina, Giacomo Bonaventura, Lucas Biglia, Riccardo Montolivo, Fabio Borini, Diego Laxalt, Ivan Strinic, Andrea Bertolacci... Avec ces départs, le club a économisé près de 30 millions d’euros sur sa masse salariale. La masse salariale est d’ailleurs passée de 140 millions d’euros au début de la saison 2018/2019 à 90 millions cette saison. Une baisse de 36% en deux ans afin de mieux coller avec la réalité du moment de l’AC Milan.

A Milan, la quatrième place est impérative à la fin de la saison. Le club a annulé une révolution intrigante cet été en faisant marche arrière auprès de Ralf Rangnick, contacté pour tout remettre à plat dans le club. Avec les bons résultats post-confinement (neuf victoires, trois nuls, zéro défaite), les dirigeants milanais ont décidé de confirmer Stefano Pioli, un entraîneur sans expérience européenne, ne faisant pas de vague, apprécié par ses joueurs et déjà passé par des réalités complexes (Lazio, Inter). Un choix assez conservateur qui possède sa part de risque.

Inter: gagner très rapidement

Chez le voisin et rival intériste, la stratégie est bien différente. En choisissant Antonio Conte en juin 2019, le club a décidé de faire un "all-in" sur les deux saisons suivantes. L’ambitieux technicien italien voulait un projet à la hauteur de ses désirs et il l’a obtenu. Le propriétaire chinois, Suning, a injecté des dizaines et dizaines de millions d’euros pour modeler un effectif selon les souhaits de son entraîneur. Et quand une petite crise de couple est arrivée en juillet dernier, l’actionnaire a fait des concessions pour reconquérir son leader. Il faut dire qu’avec une deuxième place en Serie A à l’issue de sa première saison et une finale d’Europa League, Antonio Conte avait quelques arguments pour lui.

Entraîneur le mieux payé en Italie (12 millions nets par an), loin devant tous les autres (Paulo Fonseca et ses 2,5 millions annuels), l’entraîneur de l’Inter n’aime pas se projeter trop loin et préfère penser au présent. Cet Inter doit gagner et très rapidement. Et pour aller au bout de ces objectifs, il considère qu’il lui faut des joueurs déjà prêts, excluant ainsi des jeunes joueurs en devenir, même si l’effectif des Nerazzurri en compte quelques-uns (Bastoni, Barella, Hakimi). C’est ainsi qu’ont débarqué, depuis juin 2018, de manière ponctuelle ou définitive Romelu Lukaku, Alexis Sanchez, Aleksandar Kolarov, Arturo Vidal, Ashley Young, Diego Godin, Victor Moses, Matteo Darmian et Christian Eriksen. Avec ces joueurs confirmés, la masse salariale du club est passée de 116 millions d’euros au début de la saison 2018/2019 (dernière année de Spalletti) à 149 millions d’euros en septembre 2020. Une augmentation de 28% pour la deuxième plus grosse masse salariale d’Italie.

Cette stratégie ambitieuse sur le court-terme, a un risque. Si l’Inter, rival numéro 1 de la Juve cette saison dans la course au scudetto, ne parvient pas à gagner un trophée majeur cette saison, que se passera-t-il avec cet effectif vieillissant? Antonio Conte laissera-t-il derrière lui une politique de la terre brûlée à son départ?

Les deux clubs milanais ont adopté une politique sportive bien différente mais ambitionnent, chacun avec leurs objectifs, de revenir tout en haut de la Serie A. Avant de viser un quelconque titre national ou retour européen, il faudra déjà assurer la suprématie territoriale en Lombardie dès samedi dans un San Siro vide, mais chargé d’histoire.

J.Crochet