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Pirlo raconte la nuit où Guardiola a tenté de le recruter

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Publiée pour la première fois en anglais ce mardi, l’autobiographie d’Andrea Pirlo a révélé ses secrets. Parmi lesquels figure cette nuit d’août 2010, quand le meneur de jeu italien fut presque recruté par son héros, Pep Guardiola. Traduction.

C’était l’été. C’était il y a presque cinq ans. Déjà brillant, le meneur de jeu de l’AC Milan, Andrea Pirlo, croit rêver quand Pep Guardiola, l’entraîneur qui le fascine le plus au monde, lui donne rendez-vous dans son bureau pour tenter le faire venir au Barça. Une discussion aux parfums de vin rouge, d’élégance et de PlayStation. Entrée dans la matrice. 

Extrait du livre de Pirlo sorti en anglais (« I think before I play »)

Après la roue, la Playstation est la meilleure invention de tous les temps. Et depuis qu’elle existe, je joue toujours avec Barcelone, mis à part un bref passage, au début, quand je choisissais l’AC Milan.

Je ne peux pas évaluer avec certitude le nombre de matches virtuels que j’ai disputés ces dernières années mais, en gros, cela doit être au moins quatre fois le total du nombre de vraies rencontres.

Pirlo versus Nesta était un duel classique à l’époque de Milanello (centre d’entraînement de l’AC Milan, ndlr). Nous prenions notre petit déjeuner à 9h et nous enfermions dans notre chambre pour chauffer la Playstation jusqu’à 11h. L’entraînement suivait, et puis nous retournions à nos jeux vidéo jusqu’à 16h. Une vie de sacrifices.

Nos tête-à-tête étaient de la pure adrénaline. Je prenais Barcelone, et Sandro aussi. Barça versus Barça. Je prenais toujours le joueur le plus rapide en premier, Samuel Eto’o, mais me retrouvais tout de même perdant très souvent. Je m’énervais et jetais ma manette avant de demander une revanche à Sandro. Et puis je perdais à nouveau.

Pire, je ne pouvais même pas me plaindre que son coach était meilleur que le mien : c’était Pep Guardiola pour lui et Pep Guardiola pour moi. Au moins niveau manager, nous étions sur un pied d’égalité.

Un jour, nous avons même pensé à le kidnapper. Le vrai Pep Guardiola, en chair et en os je veux dire. C’était le 25 août 2010 et nous étions avec Milan au Camp Nou pour un match de présaison. Finalement nous avons réfléchi. Car pour éviter de sans cesse nous disputer, nous aurions dû scier Guardiola en deux à notre retour en Italie et ça n’aurait pas été une bonne idée. Le pauvre garçon aurait tellement souffert.

Mais il se trouve que l’idée d’enlèvement avait traversé l’esprit de Guardiola avant le nôtre. Cette nuit-même, au Camp Nou, il m’emmena loin de mes plus chers et proches. En y repensant, peut-être que ces personnes n’étaient pas réellement aussi proches de moi que je ne le pensais, mais, quoi qu’il en soit, voilà l’histoire… 

A la fin du match, tout le monde observait Zlatan Ibrahimovic, une bombe à retardement, un homme fou, qui avait été remonté par son agent (le légendaire Mino Raiola). Le Suédois était proche de la collision avec le FC Barcelone, mais aussi tout proche de signer à Milan. Quelques-uns de mes coéquipiers l’encourageaient à nous rejoindre quand quelques-uns des siens s’étaient aussi mis sur son cas pour lui recommander l’inverse. Et il y avait les journalistes, cherchant à lui soutirer quelques mots, chose qui ne leur prit pas beaucoup de temps.

« J’adorerais jouer à San Siro dans la même équipe que Ronaldinho, déclara-t-il. Ici, le coach ne me parle même pas. Au cours des six derniers mois, il ne m’a parlé que deux fois. »

Rien de surprenant là-dedans, Guardiola réservait ses mots pour ma personne. Profitant que les projecteurs soient, temporairement, loin de lui, il m’invita dans son bureau. Alors que je sortais du vestiaire, je remarquais un de ses amis d’enfance et fidèle lieutenant, qui m’attendait là. Cette nuit, son travail était celui d’un agent secret, mais Manel Estiarte fut, dans une autre vie, le plus grand joueur de Waterpolo de tous les temps. Rien de moins que le deuxième homme au monde à marcher sur l’eau.

« Andrea, vient avec moi, le coach veut te voir. »

J’avais du mal à le reconnaitre sans son bonnet de bain, mais, alors que je le regardais à nouveau, un vent de chlore m’atteignit.

« Ok, vamos »

Je n’avais pas besoin qu’on me le demande deux fois. J’allais dans le bureau. La pièce était sobrement décorée et il y avait du vin rouge sur la table. « Toujours un bon début », me murmurais-je. Heureusement, le coach le plus demandé du monde ne m’entendit pas. Sa façon de parler est très semblable à la mienne. Pas vraiment du genre ténor disons. « Fais comme chez toi Andrea », commença-t-il dans un italien absolument parfait.

Je n’étais pas vraiment intéressé par grand-chose d’autre dans cette pièce que par l’homme qui m’y avait invité. Guardiola était assis dans un fauteuil. Il commença à me parler de Barcelone, expliquant qu’il s’agissait d’un monde à part, une machine qui s’était plus ou moins inventée toute seule. Il portait une chemise blanche, un pantalon noir, assorti à sa cravate. Il était élégant à l’extrême, tout comme sa conversation. 

 « Merci d’avoir accepté mon invitation »

« Merci de m’avoir invité »

« Nous avons besoin de toi Andrea »

« Je serais venu à Barcelone à quatre pattes »

Il semblait évident qu’il n’était pas un homme à tourner autour du pot. Après quelques minutes, il alla droit au but. En tant que joueur, son job était de mener le jeu, et en tant que manager, il apprit à attaquer, toujours avec un style impeccable.

« Nous sommes déjà très forts, je ne peux pas vraiment en demander plus, mais tu serais la cerise sur le gâteau. Nous cherchons un milieu pour tourner avec Xavi, Iniesta et Busquets et ce milieu, c’est toi. Tu as tous les attributs nécessaires pour jouer à Barcelone, et un en particulier – tu es de classe mondiale. »

Durant cette demi-heure, je suis surtout resté silencieux et l’ai laissé parler. J’écoutais et, au mieux, hochait la tête. J’étais tellement pris par surprise que mes réflexes étaient ralentis. J’étais plus étourdi qu’excité : secoué par la situation, mais d’une façon très positive. 

« Tu sais quoi Andrea ? Nous t’approchons car c’est notre façon de faire. Nous ne perdons pas de temps. Nous voulons t’acheter maintenant et nous avons déjà parlé à Milan à ce sujet. Ils ont dit non, mais nous n’abandonnons pas, nous sommes le Barça. Nous avons l’habitude d’entendre certaines réponses mais, à la fin, les choses changent presque tout le temps. Nous essayerons encore avec Milan. »

Personne ne m’avait encore rien dit. Sans même le savoir, j’étais l’objet de remarquables négociations au sein du marché de luxe du football.

« Si tu viens ici, tu seras dans un endroit unique. La Masia, notre centre de formation, est notre fierté – rien n’est semblable dans aucun autre club. Ça tourne comme une horloge, un orchestre philharmonique dans lequel les fausses notes sont interdites. Chaque année, des joueurs arrivent, prêts à porter notre maillot. »

 « Nos champions sont faits-maison ; à part toi bien sûr. Ce que nous faisons est fantastique, mais demande beaucoup. Parfois, gagner est épuisant. »

Je n’aurais jamais imaginé cela. Peut-être avais-je passé tellement de temps sur la PlayStation que je m’étais retrouvé coincé dedans, bloqué dans un univers parallèle par mon hobby préféré et désormais à la merci d’un marionnettiste à la main enchantée.

 « Tu dois venir ici Andrea. Je t’ai toujours apprécié comme joueur. Je veux t’entraîner. » Immédiatement, je pensais à Sandro (Nesta ndlr) – il mourrait de jalousie. Je lui volais les 50% de Guardiola qui lui appartenaient.

Comme pour le Real Madrid (en fait plus encore qu’avec le Real Madrid), je serais venu à Barcelone à quatre pattes. A l’époque, ils étaient la meilleure équipe du monde, que faut-il dire de plus ? Leur style de football n’avait pas été vu depuis très longtemps, que des passes courtes et une capacité presque folle à conserver la possession.

Il y avait une philosophie de base - « la balle est à nous et nous allons la garder » - mélangée à une compréhension intuitive et un mouvement collectif tellement impressionnant qu’il semblait orchestré par Dieu lui-même. Une Rolex avec la pile d’une Swatch. Incroyablement raffiné, extrêmement endurant.

 « Reparlons-nous bientôt, dit Guardiola. Fais bon voyage jusqu’à Milan et espérons que tu n’y sois pas pour trop longtemps. »

« Merci encore, ce fut une conversation très agréable. »

Je quittais le bureau étourdi. J’étais presque le dernier dans le bus de Milan, mais personne ne le remarqua. Avec leurs nez pressés contre la vitre, beaucoup de mes coéquipiers regardaient la scène ayant lieu dehors. A la fois curieux et impressionnés, ils observaient Ibrahimovic. D’un côté Barcelone voyait un de ses feux s’éteindre. De l’autre, à Milan, une étincelle devenait flamme.

Nous allions dans des directions différentes, Ibrahimovic et moi. Le monde entier connaissait tout de sa situation, mais rien de la mienne. Si ces avances préliminaires devenaient une vraie histoire d’amour, je me retrouverais faire partie d’un club vraiment grand, jeté au milieu d’un nouveau challenge. J’aurais beaucoup aimé ça.

Les négociations continuèrent un temps et, finalement, Milan ne cédât pas. J’imagine qu’il n’y a jamais eu aucune chance. A l’époque, ils pensaient encore que je possédais toutes mes facultés et ont donc préféré me conserver, sans même se lancer dans de vraies négociations. Il y eut des mots, de courtes discussions, un peu dans les deux sens, mais rien de plus substantiel.

Je me serais trouvé très chanceux d’être dirigé par Guardiola, car il imprime vraiment sa marque sur ses équipes. Il les construit, les modèle, les guide, les réprimande, les forme. Il les rend grandes. Il les place à un niveau supérieur, un endroit au-dessus du simple football. Ibrahimovic pensait insulter Guardiola en l’appelant « le philosophe », mais, quand vous y réfléchissez, c’est en réalité un joli compliment.

Etre un philosophe, c’est penser, chercher la sagesse et avoir des principes qui vous guident et vous influencent. C’est donner du sens aux choses, trouver son chemin sur Terre, croire qu’à la fin, le bien triomphera du mal, même si on souffre un peu pour y arriver.

Guardiola a pris toutes ces notions et les a appliquées au football, une science imparfaite. Il s’est gratté la tête, a dissipé le brouillard, plus d’ailleurs grâce à son travail qu’à ses simples idées. Ce qu’il a accompli n’est pas une question de miracles, mais plutôt le résultat d’une douce programmation de ses joueurs. Son style est de la crème brulée – facilement digestible. C’est une réalité virtuelle mélangée à la vraie vie ; une nage entre les bords du fantasme et de la réalité avec Estiarte à ses côtés. En d’autres mots, on parle de Playstation.

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Raphaël Cosimano